2. UMA ABORDAGEM DIACRÓNICA DO TEATRO NA CIDADE
2.5. JEU DE PAUME E O TEATRO DA CORTE FRANCESA
La critique du luxe à Rome prenait souvent un caractère identitaire. Le faste et les vices qu’il entraînait étaient considérés comme originaires de l’étranger et, plus précisément, de Grèce. Ce jugement était lié à l’émergence de l’identité romaine. Au IIe siècle av. J.-C., les distances entre Rome et ses voisins, telles que les Romains eux-mêmes les percevaient, s’étaient accrues. L’étranger était devenu l’Autre, celui qui se déterminait par ses différences par rapport à ces derniers. Ce phénomène avait pour corrélatif la construction de l’identité romaine. Par identité romaine, il ne faut pas entendre une entité immuable aux caractéristiques précisément et unanimement définies.
337 Cf. J. WILKINS, dans J. WILKINS et Sh. HILL, 2006, p. 72.
338 PLUTARQUE, Caton l’Ancien, 21, 4 et surtout 25, 3.
339 « multum bibere cenareque libenter », CATON L’ANCIEN, De l’agriculture, 156, 1 (165).
340 Sur l’importance de la gloria et des honores pour Caton, cf. P. VEYNE, 1976, p. 383. Dans un fragment de ses discours d’origine incertaine, Caton déclarait, en effet : « iure, lege, libertate, re publica communiter uti oportet : gloria atque honore, quomodo sibi quisque struxit » (« Il faut user en commun du droit, de la loi, de la liberté et de la République : il faut que chacun dispose pour soi de la gloire et de l’honneur »), CATON L’ANCIEN, frg. 252 M², d’après POMPÉIUS FESTUS, « struere », p. 408, 31 (LINDSAY). Texte W. M. LINDSAY, dans POMPEIUS SEXTUS, De uerborum significatu quae supersunt, Hildesheim, Georg Olms, 1965, p. 408. Traduction personnelle. Caton sous-entendait dans ce passage que la gloire et les honores, c’est-à-dire les magistratures et les distinctions honorifiques comme le triomphe, devaient servir à distinguer les hommes politiques les uns des autres.
V. Huet et E. Valette-Cagnac, étudiant les rapports de Rome avec la Grèce, notent qu’aucun terme latin ne renvoyait à une telle notion342. Ces deux historiennes préfèrent se fonder sur la définition de l’identité donnée par S. Goldhill à savoir un « processus dynamique, un acte par lequel se révèlent diverses “modalités d’affiliation”, ce que les Anglo-Saxons désignent sous le terme de “performance” »343. L’identité s’affirme au fil des actes qui la construisent. Que l’identité soit une entité en mouvement ne signifie pas que cette notion n’ait aucune consistance. Elle évolue simplement au cours du temps et sa caractérisation suppose son ancrage dans la chronologie. Loin d’être homogène du point de vue du contenu, elle tire sa cohérence de la conscience que ses utilisateurs ont de son existence. À partir de la fin du IIIe siècle av. J.-C., les Romains éprouvèrent de plus en plus le besoin de se distinguer des autres et de se définir en tant que citoyens de Rome, à la tête d’un empire en extension. Fl. Dupont note que l’identité romaine ne fut pas définie de façon indépendante « de l’intérieur », mais forgée par sa confrontation avec l’altérité et, en particulier, la Grèce344.
Ce furent les conflits avec Carthage qui poussèrent les Romains à écrire leur histoire et à se composer une identité. Jusque-là leur intérêt pour le passé s’était limité aux archives des familles de l’élite destinées à célébrer leur gloire et aux annales des pontifes345. Dans les dernières décennies du IIIe siècle av. J.-C., ils durent faire face à la propagande hostile des Carthaginois et aux critiques des historiens grecs acquis à ces derniers346. Deux sénateurs contemporains de la lutte contre Hannibal, Fabius Pictor et Cincius Alimentus décidèrent de rédiger des ouvrages en grec pour donner le point de vue des Romains sur les guerres puniques, exalter leur gloire et leurs valeurs et justifier ainsi leurs actes aux yeux des Grecs et plus largement des hellénophones347. L’histoire
342 V. HUET et E. VALETTE-CAGNAC (dir.), 2005, p. 12 et p. 12, n. 22, se référant à l’étude menée sur le sujet par d’H. Inglebert qui a montré que « romanitas » était un hapax, un terme uniquement attesté au IIIe siècle apr. J.-C. chez Tertullien (De Pallio, IV, 1) : H. INGLEBERT (dir.), 2005, p. 463-464.
343 V. HUET et E. VALETTE-CAGNAC (dir.), 2005, p. 12, d’après S. GOLDHILL (dir.), Being Greek under Rome. Cultural Identity, the Second Sophistic and the Development of Empire, Cambridge, Cambridge University Press, 2001, p. 6-13 et 21.
344 Fl. DUPONT, 2002, p. 43-44 ; 46.
345 Depuis 300 av. J.-C. environ, le grand pontife inscrivait sur une table blanchie affichée sur le Forum, les événements principaux de l’année en prenant comme cadre le calendrier religieux. Ces annales avaient une dimension bien plus religieuse qu’historique. Il s’agissait avant tout de conserver le souvenir des rapports des hommes avec les dieux : le grand pontife enregistrait, en effet, aux côtés des faits politiques et militaires, les prodiges qui avaient eu lieu dans l’année. Cf. J.-M. ANDRÉ et A. HUS, 1974, p. 9-10 et H. ZEHNACKER et J.-Cl. FREDOUILLE, 2001, p. 49-50.
346 Le Grec Philinos d’Agrigente avait ainsi écrit une histoire de la première guerre punique très favorable aux Carthaginois : cf. POLYBE, I, 14, 3. Le précepteur d’Hannibal, Sosylos de Lacédémone, Silenos de Caleacte et Chaireas rédigèrent, eux-aussi, des ouvrages acquis aux Carthaginois. Cf. J.-M. ANDRÉ et A. HUS, 1974, p. 12 ; E. RAWSON, « Roman tradition and the Greek world », dans A. E. ASTIN, Fr. W. WALBANK, M. W. FREDERIKSEN et R. M. OGILVIE (dir.), 1989, p. 425 ; M. CHASSIGNET, 2003, p. 72-73 et 81, n. 114 et S. SAÏD, M. TRÉDÉ et A. LE BOULLUEC, 2010, p. 390. Sur le caractère anti-romain de l’ouvrage historique de Sosylos, cf. G. ZECCHINI, « Ancora sul papiro Würzburg e su Sosilo », dans B. KRAMER et al., Akten des 21. internationalen Papyrologenkongresses (Berlin, 13-19/8/1995), Stuttgart, B. G. Teubner, 1997, II, p. 1061-1067.
347 Ils s’efforçaient de montrer que Rome avait été, dès ses origines, liée au monde grec. Fabius Pictor fut l’auteur d’une Histoire de Rome ou d’Annales des origines jusqu’à la deuxième guerre punique. Il avait
naquit ainsi à Rome dans un but patriotique. Cette démarche fut reprise au IIe siècle av. J.-C. par Quintus Ennius. Contemporain des guerres de Rome en Grèce et en Orient, il rédigea vers la fin de sa vie, entre 180 av. J.-C. et sa mort en 169 av. J.-C., une épopée en latin sur l’histoire de Rome, des rois jusqu’à son époque, nommée les
Annales348. Selon J.-M. André et A. Hus, cet ouvrage exprimait « le nationalisme et l’héroïsme d’un peuple jeune, sûr de son bon droit, conscient de sa supériorité morale »349. M.-P. Arnaud-Lindet résume ainsi le processus d’émergence de l’historiographie romaine : « l’histoire naît à Rome de la rencontre de “l’Autre” : c’est au moment où la Ville se trouve affrontée à Carthage et aux Grecs de Grèce et de Méditerranée orientale que se développe contre cette nouvelle puissance une historiographie hostile gréco-punique à laquelle les Romains, engagés d’abord dans une lutte pour la survie de leur cité, puis dans la conquête des États riverains de la Méditerranée, se doivent de répondre, soucieux de se défendre, de rassembler leurs alliés potentiels autour d’eux, et de justifier leur action en montrant la grandeur de leur passé national et les vertus de leurs ancêtres »350. Ce besoin de construire une histoire de Rome pour se justifier face à ses ennemis conduisit les Romains à définir leur identité. Ce processus eut dès l’origine une forte connotation morale. Les Romains attribuaient, en effet, leurs victoires au soutien des dieux et expliquaient la faveur dont ils jouissaient par leurs qualités morales supérieures à celles des autres peuples. C’était leur comportement dans le service de la République comme dans la vie quotidienne qui justifiait l’appui divin. Cette conception du rapport aux dieux les amenait à accentuer le contraste avec leurs ennemis, en amplifiant à la fois les vertus des Romains du passé et les vices de leurs adversaires. L’opposition entre le luxe et la frugalité joua un rôle dans ce processus de différentiation. Tandis que la modération et même, plus radicalement, le choix d’un mode de vie austère et simple, étaient présentés comme caractéristiques des Romains351, le luxe prenait tout naturellement une forte coloration étrangère, plus précisément une connotation grecque. Ce processus complexe interdit de faire de la critique romaine du luxe étranger la simple reprise des discours grecs sur la truphè
pu juger de l’opinion défavorable des Grecs à l’égard des Romains lorsqu’il avait pris part à l’ambassade envoyée par le Sénat auprès de l’oracle Delphes après l’annonce de la défaite de l’armée romaine à Cannes. Selon M.-P. Arnaud-Lindet, on pense aujourd’hui que Fabius Pictor écrivit et diffusa ses Annales
entre 216 av. J.-C. et 209 av. J.-C., « à l’époque où Rome, apparemment vaincue et dans une situation désespérée, rassemble toutes ses énergies pour résister à Hannibal » : M.-P. ARNAUD-LINDET, 2001, p. 61. Lucius Cincius Alimentus (RE, n°5), exerça la préture en 210 av. J.-C. : il fut chargé du gouvernement de la Sicile et son imperium fut prorogé en 209 av. J.-C. (cf. TITE-LIVE, XXVII, 7, 12 et 16). Fait prisonnier par Hannibal, il put alors côtoyer les Carthaginois. Sur ces deux auteurs, cf. E. RAWSON, « Roman tradition and the Greek world », dans A. E. ASTIN, Fr. W. WALBANK, M. W. FREDERIKSEN et R. M. OGILVIE (dir.), 1989, p. 425 et 431 ; M. CHASSIGNET dans L’annalistique romaine, tome I, Les annales des pontifes et l’annalistique ancienne (fragments), Paris, Les Belles Lettres, 1996, p. LVI-LVIII ; G. FORSYTHE, 2000, p. 1 ; H. ZEHNACKER et J.-Cl. FREDOUILLE, 2001, p. 50 ; M. CHASSIGNET, 2003, p. 70, 72-73 et S. SAÏD, M. TRÉDÉ et A. LE BOULLUEC, 2010, p. 389-390.
348 Sur Ennius, cf. ci-dessus, p. 86-87.
349 J.-M. ANDRÉ et A. HUS, 1974, p. 12.
350 M.-P. ARNAUD-LINDET, 2001, p. 48.
orientale ou occidentale352. Incriminer l’Autre des bouleversements que l’on constatait dans sa société était, en outre, une réaction très banale qui n’avait pas nécessairement besoin d’être inspirée par une autre culture353.
La question de l’hellénisation de leur cité commença ainsi à se poser pour les Romains à la fin du IIIe siècle av. J.-C. et au IIe siècle av. J.-C. au IIe siècle av. J.-C. Elle était intimement liée au thème de l’évolution des mœurs et en particulier du mode de vie et procédait d’une prise de conscience de leur identité et des différences qui les séparaient des Grecs. Ce processus correspondait à ce que P. Veyne nomme la « deuxième hellénisation »354. Les comédies de Plaute révélaient que, à la fin du IIIe siècle et au début du IVe siècle av. J.-C., les plaisirs de la bonne chère et des courtisanes étaient associés à Rome, au monde grec. L’équivalence entre vie à la grecque, luxe et débauche, constituait un lieu commun dont Plaute se moquait. Caton se servait de ces préjugés contre l’hellénisme pour condamner Scipion l’Africain qui cherchait à obtenir une position prééminente au sein de Rome grâce à cette culture.
A) La « deuxième hellénisation »355 et la construction de l’identité