À la suite des chocs pétroliers, le besoin de prendre en compte la substituabilité des inputs au sein des fonctions de production a permis l’émergence d’une littérature foisonnante sur les formes flexibles. Afin de déterminer des mesures de politique économique adéquate en réaction au ralentissement de la croissance et à l’augmentation du chômage, l’hypothèse restrictive d’ajustement instantané des facteurs de production à leur niveau de long terme a dû être levée et la distinction entre court et long terme est devenue primordiale lors du recours aux fonctions de coût flexibles. En effet, les réponses en matière d’ajustement du capital se sont avérées bien trop lentes au cours de cette période et ont incité à l’amélioration des fonctions utilisées.
3.1.1 Le taux d’utilisation des capacités de production
Dans une approche de court terme, l’horizon temporel ne permet pas au producteur d’ajuster de manière optimale les quantités utilisées de tous les facteurs. Des facteurs, appelés facteurs fixes (ou quasi fixes) créent des coûts fixes que le producteur doit payer indépendamment de la quantité produite. Les facteurs fixes correspondent généralement au capital et parfois au travail. Par opposition, l’ensemble des facteurs de production qui peuvent s’ajuster instantanément sont appelés les facteurs variables. La fonction de coût total de court terme se décompose ainsi entre une part ajustable, le coût variable 𝐺 et une part fixe, les coûts fixes. Bien que non ajustables à court terme, les facteurs fixes ou quasi-fixes 𝑥𝑘 ont une influence sur les demandes optimales. C’est pourquoi dans la fonction de coût variable de court terme nous retrouvons en particulier le prix des facteurs variables 𝑝𝑖 (qui par
Chapitre 2 Dépassement des limites de l’analyse input-output
101
application du Lemme de Shephard (1953) vont permettre de calculer les demandes de facteurs variables) mais aussi le stock de facteurs variables. La fonction de court terme71 se présente alors de la forme :
𝐶(𝑦, 𝑃, 𝑃𝑘, 𝑥𝑘) = 𝐺(𝑦, 𝑃, 𝑥𝑘) + ∑ 𝑝𝑘𝑖𝑥𝑘𝑖
𝑚 𝑖=1
Où 𝑃 est le vecteur ligne des prix des facteurs variables, et 𝑃𝑘 le vecteur ligne du prix des 𝑚 facteurs fixes. Nous ne retiendrons ici qu’un seul facteur de production, le capital, la présentation du TUCP à plusieurs facteurs fixes est détaillée dans Morrison (1991).
A long terme, étant donné que tous les facteurs sont ajustables, le capital peut ajuster son niveau optimal 𝑥𝑘∗ au prix observé. Ce n’est cependant pas le cas à court terme c’est pourquoi nous cherchons le prix 𝑝𝑘 tel que le facteur 𝑥𝑘 observé soit optimal à court terme. Pour cela nous minimisons le coût total à court terme :
min
𝑥𝑘 𝐺(𝑦, 𝑃, 𝑥𝑘) + 𝑝𝑘𝑥𝑘 Ce qui nous donne :
𝑝𝑘∗ = −𝜕𝐺(𝑦, 𝑃, 𝑥𝑘) 𝜕𝑥𝑘
Ce prix du capital à court terme est généralement noté 𝑍𝑘 et se définit comme le coût implicite du capital qui représente la réduction potentielle du coût variable due à une augmentation d’une unité de facteur quasi fixe 𝑥𝑘. Tant que 𝑍𝑘 est différent de 𝑝𝐾 cela signifie que capital n’est pas à son niveau optimal de long terme 𝑥𝑘∗ et donc que le coût total n’est pas non plus à son niveau minimum de long terme 𝐶∗(𝑝𝑖, 𝑞, 𝐾).
La production potentielle, ou capacité de production, 𝑦∗ se définit généralement comme la production maximale qu’il est possible de réaliser à court terme compte tenu du niveau des facteurs de production fixes et variables72 observés. À partir de la capacité de production il est ainsi possible de calculer le taux d’utilisation des capacités de production :
𝑇𝑈𝐶𝑃 = 𝑌 𝑌∗
71 Les fonctions de coût flexibles de court terme possèdent la particularité de garder l’influence directe et
indirecte des prix des facteurs variables sur le coût variable (de façon similaire à la fonction de coût de long terme) mais de prendre aussi en compte les effets du stock capital sur le coût variable à travers le facteur quasi fixe 𝑥𝑘. Similairement à l’approche de long terme, ces fonctions de coût permettent de déduire les équations de demande de facteur en utilisant le Lemme de Shephard (1953).
72 La production potentielle proposée par Klein et Preston (1967) est la plus employée dans la littérature. Elle est égale au niveau de production pour lequel les courbes de coût total de court et de long terme sont tangentes. De nombreuses mesures ont été proposées dont une partie sont à retrouver dans Phillips (1963). Pour Morrison (1985) la production potentielle est le niveau de production pour lequel le coût fictif du capital est égal à son coût d’usage.
102
Si le ratio est supérieur (respectivement inférieur) à 1 cela signifie que les facteurs fixes sont surutilisés (respectivement sous-utilisés) et laisse ainsi présager que l’économie est en pénurie de capital (respectivement en surplus) et doit donc investir pour augmenter le stock de capital (respectivement désinvestir). Lorsque le ratio est égal à 1 la production et le stock de capital sont optimaux.
3.1.2 Intérêt du recours à la littérature sur les formes flexibles de court terme au sein de notre modèle
Les mesures de politiques économiques proposées en réponse au ralentissement dû à la crise pétrolière reposent sur l’attitude à adopter quant au niveau de capital. Morrison (1988, 1990) montre que le TUCP a régulièrement été légèrement supérieur à 1 aux Etats-Unis et au Japon entre 1952 et 1981. Ces résultats mettent en lumière un manque de capacité de production et donc de l’effet des facteurs fixes sur les capacités d’ajustement de court terme. La politique économique a ici pour objectif de favoriser une meilleure allocation des facteurs de production et pour se faire d’arbitrer entre favoriser ou non l’investissement. Connaitre la nature de la relation entre le capital et les autres facteurs de production est donc primordial. L’approche « classique » par l’étude de la substituabilité/complémentarité des facteurs énergie et capital utilisant des formes flexibles de long terme est inadaptée compte tenu du trop lent ajustement du stock de capital. C’est pourquoi une approche de plus court terme, permettant de calculer le stock optimal de capital au travers du taux d’utilisation des facteurs de production, est devenue nécessaire. Pour ce faire, l’approfondissement des recherches sur les formes flexibles de court terme s’est beaucoup reposé sur la distinction entre pays. En effet, les réponses varient d’un pays à l’autre étant donné que les flexibilités des facteurs de production dépendent des structures de production de chacun et de leurs particularités (par exemple la spécificité du Japon est d’avoir un facteur travail relativement fixe avec les contrats « à vie »). C’est pourquoi la comparaison entre pays a permis de mieux appréhender les potentielles réponses des économies aux mesures de politiques économiques.
Des modélisations de court terme ont été essayées avec chacune des principales formes fonctionnelles flexibles. Berndt et Heese (1986) utilisent une forme Translog de court terme sur 9 pays de l’OCDE mais rencontrent des difficultés dans le calcul du TUFP qui les obligent à utiliser des calculs itératifs. Pindyck et Rotemberg (1983) utilisent les données de Berndt et Wood (1975) dans un modèle Translog dynamique afin d’inclure l’investissement et rejoignent les conclusions de Kulatilaka (1980) pour qui les élasticités obtenues par des études sur séries temporelles sont des élasticités de court terme alors que celles obtenues par des études en coupe transversale sont des élasticités de long terme. Cependant cette approche met en évidence les difficultés à arriver à un équilibre de long terme. Mahmud et al. (1987) ont montré les limites de l’utilisation d’une fonction Normalisée Quadratique en montrant que celle-ci doit être normalisée en fonction du prix d’un facteur pour respecter les
Chapitre 2 Dépassement des limites de l’analyse input-output
103
contraintes d’homogénéité. Cela étant, la demande de ce facteur aura des composantes différentes des autres facteurs ce qui crée un biais dans la solution suivant le facteur arbitrairement choisi. C’est pourquoi Mahmud et al. (1987) ou Morrison (1988, 1991) plaident pour le recours à une fonction de Leontief Généralisée de court terme qui ne souffre d’aucune des contraintes rencontrées par les autres formes. Morrison (1988) propose une forme générale de fonction de Leontief Généralisée de court terme incluant des facteurs fixes et quasi-fixes (capital et travail). Son étude porte sur une comparaison entre USA et Japon et montre que la flexibilité est plus importante à court terme au Japon ce qui tend à expliquer sa meilleure réaction suite à la hausse des prix de l’énergie. Meade (1998) utilise un modèle similaire à Morrison et trouve qu‘à long terme, dans le secteur manufacturier aux USA, capital et énergie sont complémentaires alors que capital et travail sont substituables.