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LE ROLE DE L’INTRIGUE DU SERAIL DANS LES LETTRES PERSANES DE MONTESQUIEU

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Academic year: 2020

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LE ROLE DE L

INTRIGUE DU SERAIL DANS LES LETTRES PERSANES DE MONTESQUIEU

Lúcia Margarida Pedrosa

Dans Quelques Réflexions, “Montesquieu avertit le lecteur du fait que les

Lettres Persanes sont “une espèce de roman”. (Lettres, 21) En effet, on y trouve

un peu de tout: amour, politique, philosophie, morale, fables… Cette grande variété de thèmes et de lettres donne à l’œuvre une impression de désordre, mais rien n’y est laissé au hasard, tout est lié “par une chaîne secrète, et, en quelque façon, inconnue”. (21) L’intrigue du sérail n’occupe qu’un quart des lettres, mais elle contribue d’une façon cruciale à l’unité du roman: c’est un anneau de cette chaîne secrète.

Les Lettres Persanes, sans l’intrigue de l’Orient, auraient la consistance d’un traité de philosophie et de politique. C’est elle qui rend le roman plus dynamique et très agréable, grâce à un peu de couleur locale et de pittoresque qui attirent l’attention du lecteur, surtout du XVIIIe siècle, qui avait une grande passion pour l’Orient.

L’Orient et le sérail servent de prétexte à de multiples réflexions. Ils constituent le point de référence des Persans qui “se trouvaient tout à coup transplantés en Europe, c’est-à-dire dans un autre univers ”. (22) C’est à travers la confrontation entre l’Occident et l’Orient que l’on va assister à la génération et au progrès des idées de ces Persans. Dans les lettres sur le harem, on trouve plusieurs thèmes qui sont des échos des digressions philosophiques d’Usbek, de Rica et d’Ibben à Paris.

L’intrigue du roman se déroule sur un double plan: à l’Orient (à Ispahan) et à l’Occident (à Paris) et on y voit “le commencement, le progrès et la fin”(21). Il y a des changements profonds dans le harem, où le “désordre croît à proportion de la longueur de l’absence d’Usbek”(21), et il y a une évolution, quoique différente, dans les pensées de Rica et d’Usbek.

La correspondance du sérail, étant mêlée à des lettres de philosophie, de mœurs et de politique, dévoile le caractère d’Usbek et sa tragédie. L’intrigue du harem a la fonction de montrer le décalage entre les théories d’Usbek et ses actions, leitmotiv présent tout au long du roman. Il nous est ainsi présenté de

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deux angles différents: d’un côté, on remarque chez lui l’acceptation de l’Occident à travers ses digressions philosophiques, de l’autre côté, il se présente toujours très enraciné à la tradition orientale, ce qui est visible dans la façon dont il admire le sérail. Usbek se révèle très humain, cependant il est victime de l’éducation reçue du régime despotique où il était inséré à l’Orient. Il a été corrompu par la société tyrannique orientale de laquelle il est un bon exemple.

Dans les lettres du sérail, il y a une sorte d’ironie dramatique. Ce sont des échos des philosophies prônées par Usbek dans les lettres qu’il écrit à l’Occident. En France, il se révèle sage et très illuminé, mais la tragédie du harem contredit profondément ses théories sur la justice, la dépopulation, les mœurs, les femmes, la religion… Ces lettres-là dévoilent un portrait ironique d’Usbek. C’est un personnage qui ne voit plus loin que son nez et qui manque de consistance. Il évolue d’un point de vue intellectuel, mais dans ses actions il fait des retours en arrière.

Usbek défend un monde juste, humain, toutefois il ne met pas en pratique ces principes dans l’administration du harem. Sa philosophie politique est un facteur d’unité dans les Lettres Persanes, et l’intrigue du sérail fait ressortir l’opposition d’un Usbek philosophe en Europe et despote en Asie. Il condamne le pouvoir tyrannique du gouvernement despotique, mais il est le sultan du sérail qui est un état despotique. La lettre 156 dénonce les horreurs du despotisme dont Usbek est responsable: “L’horreur, la nuit et l’épouvante règnent dans le sérail: un deuil affreux l’environne. Un tigre y exerce à chaque instant toute sa rage ”.

Dans la lettre 80, il se montre très tolérant, en condamnant les punitions, puisque les “peines plus ou moins cruelles ne font pas que l’on obéisse plus aux lois. Dans les pays où les châtiments sont modérés, on les craint comme dans ceux où ils sont tyranniques et affreux ”. Cependant, c’est à travers la crainte et les punitions qu’il essaie de restaurer l’ordre dans le harem.

Usbek apprécie les femmes parisiennes qui sont, d’après lui, très jolies et gaies, et admire dans les Français “cette liberté d’esprit et cet air content”, mais ses épouses vivent gardées par des eunuques dans une clôture totale, où il n’ y a pas de place pour le bonheur.

Dans la lettre 29, Usbek condamne les inquisiteurs “qui font brûler un homme comme la paille ”, pourtant il ressemble par ses attitudes à un

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inquisiteur, en considérant Zachi et le Premier Eunuque blanc comme des hérétiques: “Vous m’avez offensé, Zachi, et je sens dans mon cœur des mouvements que vous devriez craindre (51); Vous (le Premier Ministre Eunuque blanc) serez puni d’une manière à faire trembler tous ceux qui abusent de ma confiance ”. (53)

Usbek essaie d’expliquer dans la lettre 114 “pourquoi la Terre est moins peuplée qu’elle ne l’était autrefois ”. Il en trouve les causes dans les mœurs et surtout dans la polygamie qu’il condamne théoriquement: “Je ne trouve rien de si contradictoire que cette pluralité des femmes permises par le saint Alcoran, et l’ordre de les satisfaire donné dans le même livre”. A cause de la polygamie, il y a une baisse de natalité, et toutes “ces femmes obligées à une continence forcée ont besoin d’avoir des gens pour les garder”– des eunuques, des êtres inhumains qui ne peuvent pas procréer. La lettre 141 de Rica, où il raconte l’histoire du harem d’Ibrahim, est un écho de la lettre 114 d’Usbek. Il y met en question le manque de procréation dans le sérail, où il n’y a qu’un homme pour plusieurs femmes. Seulement un mari avec des pouvoirs surnaturels pourrait procréer trente six enfants en trois ans et rendre heureuses toutes ses femmes. Cette fable est une métaphore de la tragédie du harem. En critiquant la polygamie et l’existence des eunuques, c’est tout le système du sérail qu’Usbek met en cause, mais il ne fait rien pour le changer, et il devient de plus en plus jaloux et violent envers ses femmes.

Dans la lettre 76, Usbek fait l’apologie du suicide: “Quand je suis accablé de douleur, de misère, de mépris, pourquoi veut-on m’empêcher de mettre fin à mes peines et de me priver cruellement d’un remède qui est en mes mains? ” La dernière lettre de Roxane est marquée par une ironie grotesque. Roxane se suicide, motivée par les conditions inhumaines du harem, en mettant en pratique la théorie d’Usbek. Son suicide est une manifestation de liberté, un cri de victoire contre un régime despotique: “J’ai pu vivre dans la solitude, mais j’ai toujours été libre, (…) j’ai su, de ton affreux sérail, faire un lieu de délices et de plaisirs”. Cet événement souligne l’incohérence d’Usbek, ce qui est l’un des anneaux de la chaîne secrète qui donne unité au roman. Usbek, le tyran, est le responsable de cette société artificielle et barbare.

L’intrigue du sérail se comble de plusieurs significations. C’est un exemple de l’évolution de l’indépendance de l’esprit: les femmes du harem se révoltent parce qu’elles veulent se libérer des préjugés, tandis qu’Usbek se montre

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impuissant à ce sujet. Cette intrigue nous fait aussi voir que la dépendance, la subjugation et le manque de liberté de la femme constituent un problème universel. L’actrice française se plaint à Rica de sa situation – “un jeune abbé… sans respect pour mon habit blanc, mon voile et mon bandeau, il me ravit mon innocence ”(63) – par conséquent, elle veut que Rica l’emmène en Perse. La lettre 51, sur la Russie, reflète aussi le problème de la subjugation de la femme. Les femmes russes aiment être battues par leurs maris. Elles voient dans cette attitude un signe d’intérêt pour elles. Parallèlement, Zélis, dans la lettre 62, dit qu’elle aime la vigilance du harem qui révèle l’anxiété et la dépendance d’Usbek à son égard, car elle craint son indifférence. Mais pour Roxane, la loi naturelle ne soumet pas les femmes aux hommes: “J’ai toujours était libre. J’ai reformé tes lois sur celles de la nature ”.

L’intrigue fait constater qu’aucun régime despotique ne respecte la liberté, ni la justice, ni l’amour…et, par conséquent, il aboutit à la révolte. Dans cette sorte de régime, il n’y a pas de place pour le bonheur ni pour la vertu: “J’ai profané la vertu, en souffrant qu’on appelât de ce nom ma soumission à tes fantaisies ”. (253)

On peut encore considérer le sérail comme une métaphore de la société française de l’époque. Dans la lettre 64, le portrait du Premier Eunuque ressemble à celui d’un premier Ministre qui demande de plus en plus de pouvoir, tandis que les autres eunuques sont présentés comme des courtisans:

Si, au lieu de la voie des remontrances, tu (Usbek) me laissais celle des châtiments ; si, sans te laisser attendrir à leurs plaintes et à leurs larmes tu les envoyais pleurer devant moi, qui ne m’attendris jamais. [...] Laisse-moi tes mains libres, permets que je me fasse obéir. (111-112)

Il y a un parallélisme évident entre le régime politique en France et le sérail. Le pouvoir absolu en France est la cause de sa déchéance, de même que le pouvoir despotique dans le sérail mène à sa destruction. Le pouvoir des eunuques ressemble à celui de quelques ministres: sans le maître ou le roi, ils se sentent impuissants, castrés. Dans la lettre 64, l’eunuque se défend en accusant son maître: “C’est lui qui vous châtie, et non pas moi qui ne fais que prêter ma main ”. Usbek est le symbole du roi despotique, tel que Louis XIV qui donne beaucoup de pouvoir à ses ministres: “Recevez par cette lettre un pouvoir sans bornes sur tout le sérail: commandez avec autant d’autorité que moi-même.

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Que la crainte et la terreur marchent avec vous ”. (243) Les femmes subjuguées dans le sérail sont l’image de la population française opprimée par un régime despotique.

Usbek condamne les ministres et les accuse de criminels: “Quel plus grand crime que celui qui commet un ministre lorsqu’il corrompt les mœurs de toute une nation, dégrade les âmes les plus généreuses” (242), mais il ne s’aperçoit pas que ses eunuques jouent le même rôle des ministres qu’il critique si durement. Pourtant, Zélis accuse davantage le despote: “C’est le tyran qui m’outrage et non pas celui qui exerce la tyrannie ”. (250)

Dans les lettres 127, 132, et 146, la décadence du régime français est mise en parallèle avec celle du harem. Montesquieu donne une fin tragique à l’intrigue orientale, et prévoit la même fin pour le régime français et ses institutions, afin de montrer l’inefficacité du despotisme. Les femmes, les eunuques et leur maître sont tous des victimes des institutions destructives.

On a constaté qu’il y a un jeu de correspondances et d’échos entre les lettres, y compris les épisodes romanesques. L’intrigue du sérail relie tous les thèmes traités dans les autres lettres et, par conséquent, “les divers personnages sont placés dans une chaîne qui les lie ”. (21)

Les philosophies d’Usbek et l’intrigue de l’Orient sont un exemple de la dialectique de l’affirmation et de la négation. Elles mettent en évidence la difficulté du passage de la théorie à la pratique. Usbek est un philosophe raisonneur et en même temps un tigre qui réprime. Le suicide de Roxane dénonce la mauvaise foi d’Usbek en tant que philosophe, ce qui aboutit à sa chute.

L’intrigue du sérail rapproche l’Occident de l’Orient, car la nature humaine est uniforme. Dans ce roman, il n’est pas question d’attaquer l’un et de défendre l’autre, mais de trouver, dans la confrontation de ces deux civilisations, des vérités universelles, telles que la Justice et la Vertu, pour que l’on puisse conquérir le bonheur.

Quand il n’y aurait pas de Dieu, nous devrions toujours aimer la Justice ; c’est-à-dire faire nos efforts pour ressembler à cet être dont nous avons une si belle idée, et qui, s’il existait, serait nécessairement libre. (164)

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