UNIVERSITÉ PARIS-SORBONNE
ÉCOLE DOCTORALE CONCEPTS ET LANGAGES
Equipe d’accueil 3553 : Métaphysique (histoires, transformations,
actualité)
T H È S E
pour obtenir le grade deDOCTEUR DE L’UNIVERSITÉ PARIS IV-SORBONNE Discipline/ Spécialité : Philosophie
Présentée et soutenue par :
Teresa GOMES FIGUEIREDO PEDRO
le 4 décembre 2009Critique et science:
Etude sur la transformation du criticisme dans les premiers
écrits de F. W. J. Schelling
Sous la direction de :
M. Jean-François COURTINE [Professeur, Université Paris IV – Sorbonne]
JURY:
M. Jean-François COURTINE (Université Paris IV - Sorbonne)
M. Emmanuel CATTIN (Université Blaise Pascal Clermont-Ferrand II) M. Jean-Christophe GODDARD (Université Toulouse II – Le Mirail) M. Hans Jörg SANDKÜHLER (Universität Bremen)
UNIVERSITÉ PARIS-SORBONNE
ÉCOLE DOCTORALE CONCEPTS ET LANGAGES
Equipe d’accueil 3553 : Métaphysique (histoires, transformations,
actualité)
T H È S E
pour obtenir le grade de
DOCTEUR DE L’UNIVERSITÉ PARIS IV-SORBONNE
Discipline/ Spécialité : Philosophie
Présentée et soutenue par :
Teresa GOMES FIGUEIREDO PEDRO
le 4 décembre 2009
Critique et science:
Etude sur la transformation du criticisme dans les premiers
écrits de F. W. J. Schelling
Sous la direction de :
M. Jean-François COURTINE [Professeur, Université Paris IV – Sorbonne]
JURY:
M. Jean-François COURTINE (Université Paris IV - Sorbonne)
M. Emmanuel CATTIN (Université Blaise Pascal Clermont-Ferrand II) M. Jean-Christophe GODDARD (Université Toulouse II – Le Mirail) M. Hans Jörg SANDKÜHLER (Universität Bremen)
Remerciements
Je tiens tout d’abord à remercier mon directeur de thèse, Monsieur le Professeur
Jean-François Courtine, qui m'a accompagnée tout au long de ce travail. Son esprit d’ouverture,
sa rigueur, la pertinence de ses indications et ses encouragements m’ont permis d'élaborer
ma propre réflexion et de mener à terme ce projet.
Mes remerciements vont également à la Fundação para a Ciência e a Tecnologia du
Ministère portugais pour la Science, la Technologie et l'Enseignement Supérieur
(FCT-MCTES) ainsi qu'à la Fundação Calouste Gulbenkian pour m'avoir permis de mener
mes recherches dans les meilleures conditions. Cette thèse n'aurait pas pu voir le jour
sans leur précieux soutien financier.
Ma rencontre avec le groupe de recherche GEFLF (Groupe d'Etudes Fichtéennes de
Langue Française) et ma participation aux séances et traduction et aux séminaires conduits
par Alexander Schnell à l'ENS ont constitué une expérience humaine et intellectuelle des
plus fécondes. Les présentations de travaux, projets et discussions, menés en toute amitié,
m’ont ouvert des perspectives de recherche nouvelles.
Ma profonde gratitude va aussi à mes collègues et amis Patrick Cerutti,
Jean-Christophe Lemaitre, Mildred Galland-Szymkowiak et Charles Théret pour les occasions
données de formuler les résultats de ma recherche.
Les différents séjours que j’ai effectués en Allemagne, tout d'abord sous la direction du
Professeur Rolf-Peter Horstmann, et ensuite dans le cadre d'une collaboration avec le
groupe de recherche sur la philosophie transcendantale, l'a priori, ont été l'occasion d'un
échange fécond qui m'a aidé à définir mon champ de réflexion. Que le Professeur
Christoph Asmuth ainsi que tout le groupe de recherche trouvent ici l'expression de mes
remerciements.
Merci également aux Professeurs Carlos Morujão et Diogo Ferrer pour leurs
Je remercie également Nuno Nabais e Ilda Velez, qui m'ont apporté un précieux soutien
lors de ma décision de poursuivre mes études en France.
Je tiens à exprimer ma reconnaissance à tous les collègues et amis de m’avoir soutenue.
Parmi eux, beaucoup ont bien voulu relire quelques pages de ma thèse et m'apporter leur
suggestions et remarques: Henny Blomme, Elodie Cassan, Elodie Djordjevic, Maxime
Chédin, Diogo Ferrer, Mildred Galland-Szymkowiak, Marie-Noëlle Grousset, Bruno Haas,
Heidi Knoerzer, Quentin Landenne, Jean-Christophe Lemaitre, Catherine Rezae, Charles
Theret, Alexandra Torero-Ibad, Arnault Skornicki. J'adresse un merci tout spécial à Patrick
Cerutti qui depuis le début de la rédaction de ma thèse s'est mis à ma disposition pour
traquer les coquilles et les incorrections linguistiques de mon travail. Je remercie également
mes amis Clarissa Becker, Anatael Cabrera, Camila Croce, Julia Guimier, Katia Hay, João
Malhado, Jan Straßheim, Mathilde et Jan Vignal, qui m’ont conseillée avec patience tout
au long de ces dernières années.
Ma famille sait combien je lui suis reconnaissante. Je remercie mes grands-parents
António et Maria Rosa Santiago et mon frère Pedro Figueiredo.
Je remercie de tout cœur mes parents, Rogério et Maria Gabriela Pedro, qui m’ont
Table des matières
Table des matières
Remerciements ... 3
Table des matières... 5
Introduction ... 11
La distinction kantienne entre « critique » et « science »... 17
L’élaboration de la science : Fichte et Schelling ... 21
Aperçu de la littérature critique : le statut postkantien de la philosophie de Schelling en question.. 23
Le fil conducteur : la question kantienne et l’unité théorico-pratique du système ...32
Options méthodologiques et choix du corpus ... 35
La première partie : la « seconde révolution » en philosophie...38
La deuxième partie : le statut de la philosophie pratique ou le renversement (Umkehrung) des principes... 40
La troisième partie : L’élaboration d’un nouvel idéalisme - la philosophie transcendantale... 43
Remarque concernant les traductions et les éditions utilisées des ouvrages ... 45
PARTIE I: LA « SECONDE REVOLUTION » EN PHILOSOPHIE...47
Ouverture ... 49
Section I: Les problèmes du postkantisme au cœur du projet schellingien pour la philosophie ... 53
Chapitre I ... 55
Le cadre problématique des deux premiers écrits de F. W. J. Schelling : système et évidence ... 55
1) Critique et système : l’ambivalence kantienne ... 55
2) Science et système dans le contexte philosophique après Kant ... 61
2.1. Le projet d’une philosophie systématique... 61
2.2. La philosophie de K. L. Reinhold : le projet d’une fondation du savoir... 65
2.3. La critique de G. E. Schulze : la certitude du savoir philosophique... 67
3) La forme de la philosophie ... 71
3.1. La possibilité de la forme de la philosophie ... 71
3.2. Forme formelle et forme matérielle...76
4) Certitude (Gewißheit) fichtéenne et évidence (Evidenz) schellingienne ... 79
4.1. Le double problème de la certitude ...79
4.2. Certitude et évidence dans Sur la possibilité d’une forme... 82
Chapitre II... 89
L’évidence philosophique : position, contenu, identité ... 89
1) Contenu originel et problème kantien ...91
1.1. La possibilité des jugements synthétiques a priori... 91
1.2. Synthèse et contenu originel ... 94
2) Évidence et intuition intellectuelle ... 99
2.1. L’évidence du principe ... 99
2.2. La fonction de l’intuition intellectuelle dans l’écrit Du Moi...103
3) La notion de « Moi » : ce-qui-pose (das Setzende) et l’identité ...108
3.1. Dissociation de l’acte de position et du substrat...108
3.2. La position du sujet : l’équivalent de la conscience de soi ? ...111
Section II : La première reformulation de la question de la Critique de la raison pure : comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ?...115
Chapitre I ...117
Le double aspect de la question kantienne et le statut de la déduction...117
1) Problème critique et déduction (Deduktion) ...117
2) La déduction (Deduktion) comme réponse possible au problème critique...122
2.1. La réponse de la déduction transcendantale...122
Table des matières
3) La statut de la déduction des formes de la pensée dans les deux premiers écrits de Schelling :
validité des catégories et existence (Dasein)...128
3.1. Les formes de la pensée...128
3.2. La déduction dans le Du Moi : le schème du temps et la critique à Kant ...133
Chapitre II...145
La reformulation de la question kantienne dans Du Moi...145
1) La question posée au seuil de l’écrit Du Moi : la réalité du savoir ...145
1.1. La question de Du Moi confrontée à la problématique de Sur la forme...145
1.2. Les deux dimensions de la question de la réalité du savoir ...148
2) La question kantienne lue par Schelling ...150
2.1. La reformulation de la question kantienne...150
2.2. La critique de la question kantienne ...153
3) Synthèse et représentation...155
Chapitre III ...161
Analyse et synthèse : classification des jugements et méthode philosophique...161
1) La typologie des jugements : la classification tripartite dans Du Moi...162
2) Classification fichtéenne vs. classification schellingienne ...165
3) La connaissance philosophique : entre analyse et synthèse...171
4) L’analyse philosophique : le sens méthodologique de la recherche par le trait caractéristique (Merkmal) ...177
Conclusion de la première partie ...185
PARTIE II: LE STATUT DE LA PHILOSOPHIE PRATIQUE OU LE RENVERSEMENT (UMKEHRUNG) DES PRINCIPES...187
Ouverture ...189
Section I : Problème kantien et situation de la philosophie pratique ...197
Chapitre I ...199
La deuxième reformulation du problème kantien dans les Lettres sur le dogmatisme et le criticisme199 1) Le cadre problématique des Lettres : l’opposition entre dogmatisme et criticisme ...200
1.1. L’interprétation du criticisme...200
1.2. L’antithétique de la raison pure dans les Lettres...204
2) L’énigme du monde...208
3) L’énigme de l’homme ...214
3.1. La contradiction entre l’absolu et le monde...214
3.2. L’homme au cœur du problème...217
4) La réponse de Du Moi et des Lettres : Trancher le nœud ou la suppression de la question ...219
4.1. La réponse pratique au problème kantien ...219
4.2. Commandement moral et proposition synthétique ... 226
Chapitre II...231
Le statut de la philosophie pratique dans les Lettres...231
1) Articulation de la raison théorique et de la raison pratique. La signification « pratique » de la raison comme « raison réalisatrice » (realisirende Vernunft) ...232
1.1. Le renversement des résultats théoriques...232
1.2. Agir et produire...235
2) L’interprétation pratique de l’intuition intellectuelle ...243
3) La troisième voie : l’acte du héros tragique...249
3.1. La critique de la « preuve morale de l’existence de Dieu » du point de vue d’une esthétique ...249
3.2. L'action tragique et la possibilité du choix du criticisme ...251
Section II : Vers une réconciliation de la raison théorique avec la raison pratique ...257
Chapitre I ...259
Raison pratique et théorie des postulats ...259
1) Le postulat, entre philosophie théorique et philosophie pratique...260
1.1. La critique de l’interprétation dogmatique du postulat pratique...260
1.2. Postulat kantien et jugement thétique fichtéen ...266
1.3. L’unité théorico-pratique exprimée par le postulat ...274
Table des matières
2.1. Le statut de l’activité théorique...279
2.2. Le postulat de la possibilité de la philosophie : le problème du commencement...282
Chapitre II...287
Liberté et philosophie pratique...287
1) La liberté comme principe de la philosophie...288
1.1. La détermination positive de l’inconditionné ...288
1.2. Liberté absolue et liberté transcendantale ...291
2) L’usage pratique de la raison et le rôle de la philosophie pratique ...297
2.1. Raison pratique et liberté...297
2.2. La primauté de la raison pratique ...305
Conclusion de la deuxième partie ...311
PARTIE III: L’ELABORATION D’UN NOUVEL IDEALISME - LA PHILOSOPHIE TRANSCENDANTALE...315
Ouverture ...317
Section I : L’idée d’une philosophie de la nature - questionnement philosophique et expérience . 329 Chapitre I ...331
Le questionnement philosophique après les Lettres...331
1) Le commencement du philosopher (philosophiren) ou la genèse de la question...332
1.1. De l’état de nature à la question philosophique ...332
1.2. La critique de la spéculation théorique idéaliste...339
2) Le problème philosophique entre possibilité et réalité ...345
2.1 La question philosophique dans l’Introduction aux Idées : la possibilité d’une nature ...345
2.2. Le problème de la réalité du savoir : l’accord du concept et de l’objet... 352
2.3. La question de la réalité du savoir dans la philosophie transcendantale ...359
Chapitre II...365
Théorie et expérience dans la philosophie de la nature : dissociation et convergence...365
1) Le rôle négatif de l’expérience dans la philosophie de la nature ...366
1.1. Le statut ambivalent de l’expérience ...366
1.2. Quel rôle pour l'expérience dans une science a priori?...369
1) Expérience et expérimentation ...374
2.2. L'argument de l'« efficacité explicative »: la vérification empirique du principe ...378
2.2. La dimension pratique de l'expérimentation...382
2.3. L’unité spéculative de la raison et de l’expérience. L’empirisme originaire...388
Section II : L’élargissement de la philosophie transcendantale ...393
Chapitre I ...395
L’idéalisme transcendantal comme idéal-réalisme ...395
1) La divergence philosophique fondamentale : criticisme/ idéalisme transcendantal et dogmatisme. ...396
1.1. Criticisme et dogmatisme selon Fichte ...397
1.2. Dogmatisme et criticisme jusqu’aux Lettres sur le dogmatisme et le criticisme. ...405
1.3. La figure théorique du dogmatisme dans les écrits de Schelling à partir de 1797 ...409
2) L’idéalisme transcendantal et la question de la réalité du savoir ...414
2.1. Le « réalisme empirique » de l’idéalisme transcendantal ...414
2.2. La réalité du savoir : explication de la limite et identité ...421
Chapitre II...433
La preuve de la philosophie transcendantale...433
1) La philosophie de l'art est-elle une preuve de l'idéalisme transcendantal?...435
1.1 Les preuves de l’idéalisme transcendantal : possibilité, effectivité, réalité ...435
1.2. La philosophie de l’art comme médiation de la philosophie théorique avec la philosophie pratique ...443
1.3. L’art comme l’objectivation de l’identité transcendantale...451
2) Philosophie de la nature vs. philosophie transcendantale ...462
2.1. En quoi la philosophie de la nature est-elle transcendantale ?...463
2.2. La « preuve matérielle » de la philosophie transcendantale ...473
Table des matières
CONCLUSION FINALE ...487
1) Aperçu des principaux résultats du présent travail ...489
La première partie. La philosophie schellingienne est-elle une épistémologie ou une ontologie? ...490
La deuxième partie. La philosophie schellingienne est-elle une philosophie du primat du pratique ? ...493
La troisième partie. Comment caractériser le « tournant » de 1797? En quoi consiste l'idéalisme transcendantal? ... 498
2) Perspectives de prolongement du présent travail ...503
2.1 Une lecture de la philosophie tardive de Schelling : la partition entre philosophie positive et philosophie négative ...503
2.2. L’« idéalisme allemand » en question à partir du problème kantien...505
2.3. La tâche philosophique: entre présentation et interprétation ...507
INDEX DES NOMS ...511
BIBLIOGRAPHIE...515
A. Outils bibliographiques et dictionnaires ...515
B. Corpus ...515
B.1. Friedrich Wilhelm Joseph SCHELLING ...515
Œuvres complètes ...515
Ouvrages isolés et inédits consultés...517
Traductions françaises utilisées...518
Éditions de la correspondance...519
Traductions françaises utilisées...520
B. 2. Immanuel KANT ...520
Œuvres complètes ...520
Traductions françaises utilisées...520
B. 3. Johann Gottlieb FICHTE...520
Œuvres complètes ...520
Traductions françaises utilisées...521
B.4. Autres auteurs...521
Œuvres ...521
Traductions françaises ...522
C. Littérature secondaire...523
C. 1. Sur F. W. J. Schelling ...523
Ouvrages et thèses...523
Articles et ouvrages collectifs ...527
C.2. Sur I. Kant ...535
C.3. Sur J. G. Fichte...538
C.4. Sur les auteurs contemporains de Schelling cités ...540
D. Ouvrages généraux sur la période postkantienne...542
E. Autres ouvrages consultés ...544
Introduction
Die leichte Taube, indem sie im freien Fluge die Luft teilt, deren Widerstand sie fühlt, könnte die Vorstellung fassen, daß es ihr im luftleeren Raum noch viel besser gelingen werde.
Kant, Kritik der reinen Vernunft1
Zugleich räume ich solchen Lesern recht gerne ein, daß diejenigen Systeme, die nur immer zwischen Erde und Himmel schweben, und nicht muthvoll genug sind auf den letzen Punkt alles Wissens hinzudringen, vor den gefährlichsten Irrthümern weit sicherer sind, als das System des großen Denkers, dessen Spekulation den freiesten Flug nimmt, alles aufs Spiel setzt, und entweder die ganze Wahrheit in ihrer ganzen Größe, oder gar keine Wahrheit will.
Schelling, Vom Ich als Princip der Philosophie oder über das Unbedingte im
menschlichen Wissen2
1 I. Kant, Kritik der reinen Vernunft, in Gesammelte Schriften, hrsg. v. der Königlich Preussischen
Akademie der Wissenschaften, Berlin, G. Reimer, 1902 (désormais cité AK), tome III, p. 32. Trad. fr. : Kant, Critique de la raison pure (désormais cité CRP), in Kant, Œuvres philosophiques), trad. A. J.-L. Delamarre et F. Marty, Paris, Gallimard, 1980, (désormais cité OP), tome I, p. 763-765 : « La colombe légère qui, dans son libre vol, fend l’air dont elle sent la résistance pourrait s’imaginer qu’un espace vide d’air lui réussirait mieux encore ».
2
Introduction
Introduction
Héritière de la démarche critique3 de Kant, la philosophie de Schelling se constitue dans une confrontation et un dialogue permanents avec la figure kantienne de la
philosophie. Celle-ci est avant tout comprise par Schelling comme une « révolution » -
motif par lequel Kant lui-même caractérisait toute la nouveauté de l’entreprise critique4. Ce recours au motif de la révolution renvoie chez Kant à une conception déterminée de
l'histoire du savoir, dont le progrès se fait par des moments décisifs, marquant de
manière indélébile l'histoire de la science. Dans ce cadre, la révolution kantienne
prétend accomplir dans la métaphysique - en tant que connaissance a priori par
concepts5 - un changement comparable à celui introduit par Copernic dans la science6. Suivant cette perspective d'une révolution critique, Schelling considère que la
philosophie kantienne marque une étape incontournable dans l’histoire de la philosophie
3
Lorsque nous écrivons « critique », ce terme désigne l'entreprise critique kantienne dans son ensemble, alors que Critique désigne le titre de l'ouvrage de Kant, la Critique de la raison pure.
4 Kant, CRP, « Préface de la seconde édition »,p. 743 (AK, III, p. 15 ): « Dans cet essai de changer la
démarche jusqu’ici suivie en métaphysique, opérant ainsi en elle une complète révolution à l’exemple des géomètres et physiciens, consiste donc la tâche de cette critique de la raison pure spéculative ». Pour une analyse détaillée de la « fiction copernicienne de la Critique », on pourra consulter Martial Guéroult, La philosophie transcendantale de Salomon Maïmon, Paris, 1929, p. 15-20. Pour l'évocation du motif de la révolution kantienne chez Schelling cf. par exemple Du Moi, p. 55-56 (SW, I, 1, p. 156-157 ; HKA, I, 2, p. 24).
5 Remarquons que la métaphysique en tant que connaissance pure par concepts chez Kant correspond à la
définition de la philosophie elle-même. Cette question sera approfondie dans le premier chapitre de notre partie I, section I.
6
Kant, CRP, « Préface à la seconde édition », p. 19 (AK, III, p. 12): « Que l'on essaie donc une fois de voir si nous ne serions pas plus heureux dans les tâches de la métaphysique, en admettant que les objets doivent se régler sur notre connaissance, ce qui s'accorde déjà mieux avec la possibilité demandée d'une connaissance a priori de ces objets, qui doit établir quelque chose à leur égard avant qu'ils nous soient donnés. Il en est ici comme de l’idée première de Copernic : voyant qu'il ne pouvait venir à bout de l’explication des mouvements du ciel en admettant que toute l'armée des étoiles tournait autour du spectateur, il essaya de voir s'il ne réussirait pas mieux en faisant tourner le spectateur, et en laissant en revanche les astres en repos ».
Introduction
et que toute philosophie après Kant doit avoir pour arrière-plan la « révolution » opérée
par ce dernier, au risque de n’être pas une philosophie de son temps7. Ainsi Schelling considère-t-il que la nouvelle philosophie après Kant doit prendre le relais de la critique,
ce qui signifie pour lui accomplir une « seconde révolution » en philosophie. Cette
image indique l’exigence, conjointe, de continuité et de rupture avec la première
révolution kantienne8.
Il appert alors que toute lecture de la philosophie de Schelling, si elle prétend
rendre raison du projet philosophique de ce dernier en tant que « seconde révolution »,
doit, selon un mot d'ordre de l'auteur, opérer un retour à Kant9. Afin de comprendre la signification de la philosophie schellingienne en tant que philosophie postkantienne10, il
7 Dans la série d’articles qu’il publie sous le nom d'Aperçu général de la littérature philosophique la plus
récente (Allgemeine Uebersicht der neuesten philosophischen Literatur) (désormais cité Aperçu) Schelling estime nécessaire de commencer par faire une brève exposition de la réception kantienne afin de pouvoir caractériser l’état contemporain de la philosophie. A ce propos, il remarque que l’on ne comprend chaque chose que dans son contexte Cf. Aperçu, SW, I, p. 348 ; HKA, I, 4, p. 68.
De même, la volonté expresse de prendre la philosophie kantienne comme point de départ de la réflexion philosophique se manifeste dans sa dernière philosophie. Cf. par exemple Philosophie de la Révélation (Philosophie der Offenbarung), trad. RCP Schellingiana sous la dir. J.-F. Courtine et J.-F. Marquet, Paris, PUF, 1989, Livre I, p. 50 (SW, II, 3, p. 32), où Schelling affirme le caractère indépassable de la philosophie kantienne : «En effet, je ne peux que m’opposer de la manière la plus expresse à l’opinion qui voudrait qu’on pût entreprendre quoi que ce soit qui fût en rupture complète avec Kant ».
8
Du Moi, p. 55-56 (SW, I, 1, p. 156-157 ; HKA, I, 2, p. 24). On le sait, le thème de la révolution kantienne n’a pas seulement inspiré Schelling, mais il s’agit d’un motif courant au moment où Schelling rédige ses premiers textes philosophiques. Cf. par exemple la lettre de Hegel à Schelling datée du 16 avril 1795 in F. W. J. Schelling. Briefe und Dokumente (désormais cité BuD), hrsg. v. Horst Fuhrmans, Bonn, Bouvier Verlag Herbert Grundmann, 1973, Band II: 1775-1803: Zusatzband, p. 67. La référence postkantienne au motif de la révolution n'est pas sans rapport avec la Révolution française de 1789. Schelling y fait référence explicitement, dans la notice qu'il rédige en 1804 à l'occasion de la mort de Kant. Le parallèle entre les deux révolutions se justifie à ses yeux à partir de l'unité d'une époque et de sa philosophie. Dans ce cadre, Schelling rapproche la philosophie kantienne comme solution insatisfaisante au conflit entre abstraction et réalité dans une révolution idéale de son pendant réel qui est la Révolution française. Cf. Schelling, Immanuel Kant, in Philosophie, trad. P. David, 1989 (22), p. 4 (SW, VI, p. 4-5). Pour une réflexion sur la notion de « révolution » chez Schelling en tant que celle-ci est pensée comme révolution scientifique (wissenschaftliche Revolution) et qu’elle renvoie à une conception déterminée du processus historique de l’histoire de la science, voir Hans Jörg Sandkühler, « Natur und geschichtlicher Prozeß. Von Schellings Philosophie der Natur und der Zweiten Natur zur Wissenschaft der Geschichte », in H. J. Sandkühler (hrsg.), Natur und geschichtlicher Prozeß. Studien zur Naturphilosophie F.W.J. Schellings, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1984, p. 20-28.
9 Cf. infra, note 23.
10 Nous utilisons ici le terme de « postkantisme » non pas au sens de prolongement de l’œuvre kantienne
dans la suite historique immédiate de la philosophie critique, mais comme désignant plutôt un cadre de réflexion philosophique qui émerge en Allemagne à la fin du XVIIIème siècle et qui se développe à partir d’une discussion sur la philosophie critique. C’est cette compréhension du terme que Victor Delbos, par exemple, présuppose dans son œuvre intitulée De Kant aux postkantiens [1940], Paris, Aubier, 1992, p. 125: « Fichte, Schelling, Hegel, Schleiermacher, Schopenhauer, Herbart – pour ne parler que des plus grands – ce sont là des noms attachés à des œuvres qui ont continué l’œuvre de Kant dans des directions certes que Kant n’avait ni permises ni prévues, mais pour lesquelles il n’en a pas moins été la force promotrice décisive ».
Introduction
faut de la sorte pouvoir répondre aux questions suivantes : comment, dans l'optique de
Schelling et de manière plus précise, la critique a-t-elle marqué l'histoire de la
philosophie ? Quelle philosophie demeure possible après Kant ? Quel est l'héritage
philosophique du kantisme dont Schelling se fait le héraut ? Autrement dit : quel est le
statut de la critique et que signifie plus précisément accomplir une « seconde
révolution » en philosophie?
Aux yeux de Kant lui-même, la signification de la révolution critique se laisse lire
dans la question soulevée par la Critique de la raison pure (Kritik der reinen Vernunft).
A partir de la critique kantienne, la philosophie se voit intimée de comparaître devant le
« tribunal » (Gerichtshof) de la raison11 et de répondre à la question : « comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ? »12, c’est-à-dire à la question de la possibilité même de la philosophie en tant que connaissance synthétique a priori13. Ainsi, aucune philosophie ne saurait désormais ignorer le jugement porté par la Critique
sur les limites de la connaissance rationnelle, jugement qu'elle délivre en montrant que
la synthèse accomplie a priori dans un jugement doit se rapporter à l'expérience
possible14.
S'il est vrai que l'idée d'un examen critique des facultés de connaître n'est pas
poursuivi en tant que tel par les trois grands systèmes postkantiens (les philosophies de
J. G. Fichte, de G. W. F. Hegel et de Schelling)15, il n'en reste pas moins que l'exigence critique exprimée par la question kantienne n’est pas envisagée par les trois grands
systèmes postkantiens comme un obstacle qu’il s’agirait de dépasser pour accomplir un
projet philosophique qui se distinguerait fondamentalement de l’idée de la philosophie
Stuttgart, 1865, où il est question de Fichte, de Schelling et de Hegel, aussi bien que de Herbart, de Fries ou encore de Schopenhauer, ce qui montre que, très tôt, on a pu envisager l'unité philosophique de la première moitié du XIXe siècle à partir de son arrière-plan kantien.
11 Cf. Kant, CRP, « Préface de la première édition », p. 727 (AK, IV, p. 9). Cf. aussi ibid., « Dialectique
transcendantale », p.1145 (AK, III, p. 345).
12
Ibid., « Introduction », p. 772 (AK, III, p. 39: « Wie sind synthetische Urteile a priori möglich? »).
13 La question kantienne de la première critique comporte une double dimension : d'une part, il s'agit de
s'interroger sur les conditions a priori de l'expérience en général et, d'autre part, de s'enquérir de la légitimité de la connaissance philosophique en tant que connaissance a priori. Le chapitre I de la première section de la première partie est consacré à une analyse de ces deux aspects de la question.
14 Cette question sera approfondie dans le premier chapitre de la deuxième section de la première partie.
Remarquons d'ores et déjà que le jugement synthétique est, d'après la définition kantienne, un jugement où l'entendement adjoint un prédicat qui n'est pas contenu analytiquement dans le concept du sujet et, partant, il s'agit d'un jugement qui étend notre connaissance. Le problème posé par l’explication des jugements synthétiques a priori réside pour Kant en ceci que le jugement synthétique établit une liaison entre un sujet et un prédicat, dont la légitimité ne peut être justifiée ni par le concept de sujet ni par l’expérience, alors même qu’il doit y avoir un troisième terme, un « x » sur lequel se fonde la liaison exprimée dans le jugement.
Introduction
comme « critique » (Kritik). Car l’idée même d’une philosophie en tant que « science »
(Wissenschaft)16, c'est-à-dire d'un système de la connaissance pure rationnelle est rattachée, au moins explicitement chez Fichte et chez Schelling17, à l’esprit même de ce qu’ils nomment le « criticisme » (Kriticismus)18. Hegel lui-même considère aussi, à propos de la logique objective dans la Science de la Logique (Wissenschaft der Logik)
que celle-ci est la « véritable critique » (die wahrhafte Kritik)19.
Qu'en est-il alors devenu de la critique dans ces philosophies et, plus
particulièrement, dans la philosophie schellingienne ?
16 La détermination du sens précis du rapport entre critique et science est abordée plus loin dans la
présente introduction et sera approfondie dans le premier chapitre de la première section.
17
Bien que Schelling fasse l'éloge du nom de la philosophie dans les Lettres philosophiques sur le dogmatisme et le criticisme et postérieurement encore dans les Ages du Monde, sa conception de la philosophie reste redevable de l'idée kantienne et aussi fichtéenne de la science. Si Schelling semble s'opposer à la substitution du nom de philosophie par celui de « science » dans les Lettres, c'est qu'il entend souligner la tâche infinie qui est celle de la recherche philosophique. Cf. Lettres sur le dogmatisme et le criticisme (désormais cité Lettres), « Sixième Lettre » p. 178 (SW, I, 1, p. 308 ; HKA, I, 3, p. 75): « Philosophie, quel mot bien trouvé! Accorde-t-on une voix à l'auteur, il votera pour le maintient de cet antique vocable. Car pour autant qu'il comprenne, tout notre savoir demeurera toujours philosophie, c'est-à-dire toujours un savoir ne faisant que progresser, et dont nous ne sommes redevables, quel que soit le degré auquel nous sommes parvenus, qu'à notre amour de la sagesse, c'est-à-dire à notre liberté ».
18 Dans ce contexte, le sens de l’idéalisme allemand en tant que philosophie postkantienne n’a pas
manqué d’être interprété comme l’élaboration d’une métaphysique à partir de la philosophie de Kant. Cf. Martin Heidegger, Der deutsche Idealismus (Fichte, Schelling, Hegel) und die philosophische Problemlage der Gegenwart, in Gesamtausgabe, hrsg. v. C. Strube Band 28, Frankfurt am Main, Vittorio Klostermann, 1997,p. 35.
Pour la revendicationde l'héritage du criticisme par Schelling cf. par exemple Du Moi, p.118 (SW, I, 1, p. 213 ; HKA, I, 2, p. 142). Par rapport au criticisme kantien, Schelling présente sa philosophie comme la « science achevée » (vollendete Wissenschaft). Cf. ibid., p. 144 (SW, I, 1, p. 238 ; HKA, I, 2, p. 171).
19 Hegel, Science de la Logique, trad. P.-J. Labarrière et G. Jarczyk, Premier Tome – Premier Livre:
L'Etre, Paris, Aubier Montaigne, 1972, p. 37 (Wissenschaft der Logik I, in Werke, Frankfurt am Main, Suhrkamp, Band V, 1986, p. 61-62): « la logique objective comprend en elle aussi le reste de la métaphysique, dans la mesure où celle-ci contenait les formes-du-penser pures appliquées aux substrats particuliers, pris tout d'abord de la représentation, l'âme, le monde, Dieu, et dans la mesure où ces déterminations du penser constituaient l'essentiel du type de considération métaphysique. La logique considère ces formes [comme] libres par rapport à ces substrats, elle considère leur nature et leur valeur en et pour soi-même. Quant à cette métaphysique, elle négligeait cela, et s'attira en conséquence le reproche justifié d'avoir usé de ces formes sans critique, sans investigation préalable [visant à décider] si et comment elles sont capables d'être des déterminations de la chose-en-soi, selon l'expression kantienne, - ou plutôt déterminations du rationnel. – La logique objective est, par conséquent, la véritable critique de ces formes ».
Introduction
Si l’on en croit G. L. Plitt20, le premier contact de Schelling avec la Critique de la raison pure est la lecture du livre d'un certain Schulze au printemps de 1791. Il s’agit
vraisemblablement de Johann Schulze qui, dans la seconde édition de son texte intitulé
Éclaircissements sur la Critique de la raison pure de Monsieur le Professeur Kant
(Erläuterungen über des Herren Professor Kant Kritik der reinen Vernunft), considère
que la tâche de la critique est de préparer le chemin d’une métaphysique future en
posant la question de la possibilité des jugements synthétiques a priori — la
métaphysique étant le système des propositions synthétiques a priori21. D'après sa présentation de l'entreprise critique, celle-ci soulève la question de la possibilité de la
métaphysique dans la perspective de l'élaboration d'une philosophie rationnelle pure.
Or, Schelling assume ce problème en s'interrogeant sur la possibilité de la
philosophie en tant que « science » dès sa première publication philosophique, Sur la
possibilité d’une forme de la philosophie en général (Ueber die Möglichkeit einer Form
der Philosophie überhaupt), où il s'agit pour lui d’une « résolution, dans sa totalité, du
problème de la possibilité de la philosophie en général »22. La question du problème de la possibilité de la philosophie comme connaissance rationnelle a priori ou comme
métaphysique se présente dès lors comme une question constitutive de l’élaboration du
projet philosophique propre à notre auteur.
Dans ce cadre, le présent travail se propose d'aborder la première philosophie de
Schelling à partir de son interprétation du moment philosophique du « criticisme » et de
sa réappropriation de la philosophie kantienne, afin de dégager le modèle de scientificité
20 G. E. Plitt, « Schelling's Knabenjahre und angehendes Jünglingsalter » in Aus Schellings Leben in
Briefen, hrsg. v. G. E. Plitt, Leipzig, G. Hirzel, 1869, Erster Band: 1775-1803, p. 27.
Schelling conseille le résumé de la Critique de la Raison Pure de Schulze à ses auditeurs lors des cours de Philosophie de la Révélation. Cf. Philosophie de la Révélation, Livre I, p. 51 (SW, II, 3, p. 33).
D’une manière générale, on sait que Schelling a pris connaissance de la philosophie kantienne au Stift de Tübingen, où le kantien Dietz était répétiteur depuis 1790. La première dissertation de Schelling, consacrée au problème de l’origine du mal, suppose la lecture de l’écrit de Kant sur le mal radical. Pour une liste des éventuelles lectures de Kant par Schelling cf. Miklos Vetö, « Kant et Schelling. La réception de Kant par Schelling » in Claude Piché (dir.), Annés 1781-1801. Kant. Critique de la raison pure. Vingt ans de réception (Actes du 5e Congrès international de la Société d’études kantiennes de langue française), Paris, Vrin, 2002, p. 30-31.
21 Johann Schulze, Erläuterungen über des Herren Professor Kant Kritik der reinen Vernunft [1785],
Königsberg, Hartungschen Buchhandlung, 1791, p. 17-18. (Trad. fr. : Eclaircissements sur la Critique de la raison pure de M. le prof. Kant, trad. J. Tissot, Paris, Ladrange, 1865).
22 Schelling, Sur la possibilité d’une forme de la philosophie en général (désormais cité Sur la forme) in
Introduction
que la pensée de Schelling élabore. S'il est vrai que la question de la possibilité de la
philosophie se pose pour Schelling à partir de l'héritage de la philosophie kantienne, il
importe alors de s'interroger plus avant sur la transformation du criticisme par Schelling.
Dans le contexte du « postkantisme », cette question est indissociable de celle de savoir
comment continuer l’entreprise kantienne d’élaboration de la « science » ou encore de
savoir à quelles conditions une philosophie scientifique est possible après la Critique.
S'interroger sur la transformation du criticisme par le jeune Schelling se présente
ainsi pour nous non pas comme question purement historique de l’élucidation du
rapport de la philosophie de Schelling à Kant, mais engage davantage la compréhension
même de la tâche philosophique et du paradigme de rationalité qui y est à l’œuvre. Plus
précisément, nous essaierons de montrer que la référence à Kant joue un rôle opératoire
dans la maturation du projet philosophique de notre auteur. Comme Schelling l'affirme
dans l'Introduction à la Philosophie de la Révélation (Einleitung in die Philosophie der
Offenbarung), opérer un retour historique à Kant revient à s'interroger sur la
philosophie, car il y va, dans la critique,de la nature du savoir philosophique lui-même :
Depuis la grande impulsion donnée par Kant, il ne s’agit plus du tout de telle ou telle
philosophie, il s’agit de la philosophie même, comme c’est d’elle qu’il s’agit dans la critique kantienne. De capite dimicatur, il s’agit de l’essentiel, c’est-à-dire précisément de la philosophie elle-même. [...] Il serait nécessaire d’en revenir encore une fois aux
recherches fondamentales – ce qui signifie, dans une perspective historique, qu’on en
revienne à Kant23.
Suivant cette grille de lecture, nous avançons l'hypothèse que l'interrogation portant
sur le statut postkantien de la philosophie de Schelling — dont tous les enjeux seront
précisés plus loin dans l'aperçu consacré à la littérature critique — nous permettra
d'éclairer la spécificité de la conception schellingienne de la philosophie. De la sorte,
nous essayerons de montrer que la philosophie de Schelling apporte une réponse inédite
à la question de la possibilité de la philosophie et que la réflexion schellingienne se
constitue et évolue à partir de cette question portant sur sa propre possibilité. Pour ce
faire, nous nous proposons de lire les premiers écrits de Schelling à partir de la tension
23 Philosophie de la Révélation, Livre I, p. 49, (SW, II, 3, p. 31-32: «Noch immer seit der großen durch
Introduction
entre « critique » et « science » en tant que deux modèles philosophiques distincts, cette
tension se définissant à partir de la conception kantienne des deux termes et de sa
réélaboration par Fichte.
La distinction kantienne entre « critique » et « science »
La caractérisation de la tâche propre à la critique s’accompagne souvent chez Kant
de l’évocation d’un système au regard duquel elle se présente comme un préalable ou
comme une propédeutique. C’est ce sens que revêt la critique, par exemple dans la
« Théorie transcendantale de la méthode », où Kant distingue, d’une part, la « critique »
en tant que propédeutique et examen du pouvoir de connaissance a priori de la raison
et, d’autre part, la « science » en tant que système de la raison pure. Cette science peut
encore être appelée « métaphysique », bien que ce dernier terme puisse aussi désigner
l’ensemble de la philosophie pure et, partant, comprendre aussi la critique :
La philosophie de la raison pure est ou une propédeutique (un exercice préliminaire) qui examine le pouvoir de la raison par rapport à toute connaissance pure a priori, et elle s’appelle alors critique, ou elle est, en second lieu, le système de la raison pure (la science), toute la connaissance philosophique (vraie aussi bien qu’apparente) venant de
la raison pure dans un enchaînement systématique, et elle s’appelle métaphysique, encore que ce nom puisse être donné aussi à l’ensemble de la philosophie pure, y
compris la critique24.
nämlich eben um die Philosophie selbst. [...] daß man noch einmal auf die Fundamentaluntersuchungen – historisch zu sprechen bis auf Kant – zurückzugehen habe».
24 Kant, CRP, « Théorie transcendantale de la méthode », p. 1391 (AK, III, p. 543): « Die Philosophie der
reinen Vernunft ist nun entweder Propädeutik (Vorübung, welche das Vermögen der Vernunft in Ansehung aller reinen Erkenntnis a priori untersucht, und heißt Kritik, oder zweitens das System der reinen Vernunft (Wissenschaft, die ganze (wahre sowohl als scheinbare) philosophische Erkenntnis aus reiner Vernunft im systematischen Zusammenhang heißt Metaphysik; wiewohl dieser Name auch der ganzen reinen Philosophie mit Inbegriff der Kritik gegeben werden kann »).
Introduction
La critique, en tant qu’« exercice préliminaire » à la science, serait à comprendre
comme un « traité de la méthode » (« Traktat der Methode »)25
, c’est-à-dire que sa tâche
consisterait à changer la méthode de la métaphysique par une exploration du sol sur
lequel elle doit être bâtie et à élaborer le plan d’un futur système métaphysique26. Cette image de l'exploration du sol renvoie à un procédé fondateur qui comporte une
dimension positive distincte de la tâche négative d'un examen des limites de la raison et
à laquelle renvoie l'autre image de la critique comme « tribunal » de la raison27. Mais de quoi s’agit-il précisément dans cette exploration du sol ? La réponse à cette question
implique le recours à un troisième terme, celui de « philosophie transcendantale ».
Sans entrer dans le débat complexe de la détermination du terme de
« transcendantal », qui subit des oscillations tout au long de la réflexion kantienne28,
scientifique, et qui empêche ses travaux hardis et féconds de se détourner de la fin capitale, le bonheur universel ».
25
Ibid., «Préface de la seconde édition», p. 743 (AK, III, p. 14) : « Elle [la critique de la raison pure spéculative] est un traité de la méthode, non un système de la science même ; mais elle en établit cependant tout le tracé, en ce qui regarde aussi bien ses limites que toute sa structure interne ». A la fin du chapitre intitulé « Histoire de la raison pure », Kant attire l’attention sur la nouveauté de cette méthode critique. Cf. ibid., « Théorie transcendantale de la méthode », p. 1401 (AK, III, p. 552) : « Pour ce qui est de ceux qui observent une méthode scientifique, ils ont ici le choix entre la méthode dogmatique et la méthode sceptique, mais dans les deux cas ils ont l’obligation de procéder systématiquement. En nommant ici pour la première le célèbre Wolff, et D. Hume pour la seconde, je puis, relativement à mon but actuel, me dispenser d’en citer d’autres. La route critique est la seule qui soit encore ouverte ». Pour l'idée kantienne d'une histoire de la raison et du rapport entre l'histoire de la philosophie et l'histoire en général, voir Bernard Bourgeois, «L’histoire de la raison selon Kant», in Revue de théologie et de philosophie, 1983 (vol.115/II), p. 165-174.
Pour une analyse de la conception de la critique en tant que « traité de la méthode » et pour une discussion de son interprétation à partir d'une fonction instrumentale par rapport à la science voir Michel Fichant, « Du Discours de la méthode à la Methodenlehre », in Michel Fichant et Jean-Luc Marion (éd.), Descartes en Kant, Paris, PUF, 2006, p. 19- 37.
26 Kant, Critique de la faculté de juger (désormais cité CFJ), « Préface », trad. in OP, tome II, p. 919 (AK,
V, p. 168: « Car si un tel système [de la pure philosophie] doit une fois se réaliser sous le nom général de métaphysique [(…)], la critique doit d’abord avoir exploré en profondeur le sol de cet édifice jusqu’au niveau des premières assises de la faculté des principes indépendants de l’expérience, afin que ce sol ne s’effondre pas en quelque partie, ce qui impliquerait inévitablement l’écroulement de la totalité ».
27
Pour une analyse des deux images de la critique (l'exploration du sol et le tribunal de la raison), voir le point 1) Critique et système: l'ambivalence kantienne.
28 Selon Norbert Hinske, « Kants Begriff des Transzendentalen und die Problematik seiner
Introduction
remarquons que, d’une manière générale et dans la perspective de la seconde édition de
la Critique de la raison pure, la critique, en tant que philosophie transcendantale29, s’enquiert de ce que suppose l’expérience à titre de condition a priori de sa possibilité30. Kant va jusqu’à identifier critique et philosophie transcendantale dans un texte publié
par F. Th. Rink en 1804, texte dans lequel la philosophie transcendantale ou la critique
se présentent comme ayant pour but la fondation d’une métaphysique en tant que fin
ultime de la raison31. Cependant, dans les Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science (Prolegomena zu einer jeden künftigen
Metaphysik, die als Wissenschaft wird auftreten können) déjà, Kant considère la
désignation d’« idéalisme transcendantal » comme l’équivalent d’« idéalisme critique »,
dans la mesure où il distingue entre phénomènes et choses en soi32. Nous pouvons, en
Pour la notion de « transcendantal » chez Kant, on pourra encore se rapporter à Tillmann Pinder, « Kants Begriff der transzendentalen Erkenntnis. Zur Interpretation der Definition des Begriffs ‘transzendental’ in der Einleitung zur Kritik der reinen Vernunft (A11f./B25) », in Kant-Studien, 1986 (77), p. 1-40.
Pour une présentation très complète des rapports entre métaphysique, critique et philosophie transcendantale, on pourra se rapporter à l'introduction de l'ouvrage d'Emmanuel Cattin, Transformations de la métaphysique : commentaires sur la philosophie transcendantale de Schelling, Paris, Vrin, 2001, p.7-20
29 Certains auteurs comme par exemple Jean Grondin, Kant et le problème de la philosophie : l’a priori,
Paris, Vrin, 1989, p. 46 distinguent entre la philosophie transcendantale comme système des concepts a priori de la raison pure d'une part, et, d’autre part, la critique transcendantale qui s’enquiert des conditions de possibilité de cette connaissance a priori.
30 Dans ce cadre, on a pu considérer que la philosophie hégélienne ne peut, au contraire des philosophies
de Fichte et de Schelling, être considérée comme une philosophie transcendantale. En effet, Hegel ne s’enquiert pas des conditions de possibilité de la conscience, bien qu’il délivre un paradigme d’intelligibilité concernant ses diverses figures dans la Phénoménologie de l’Esprit. Cf. Catherine Malabou, L’avenir de Hegel. Plasticité, temporalité, dialectique, Paris, Vrin, 1996, p. 33, qui affirme que la philosophie hégélienne est non-transcendantale.
31
Dans les trois manuscrits que Kant rédige, mais qu’il renonce à envoyer pour le concours de 1791 (la date fut toutefois repoussée jusqu’au 1er juin 1795) de l’Académie de Berlin portant sur la question des progrès réels de la métaphysique en Allemagne depuis le temps de Leibniz et de Wolff, Kant présente le criticisme comme le troisième stade de la philosophie en vue de la métaphysique, les deux premiers étant le dogmatisme et le scepticisme. A ce titre, Kant ne distingue pas la critique de la philosophie transcendantale. Cf. Kant, Quels sont les progrès de la métaphysique en Allemagne depuis le temps de Leibniz et de Wolff ? (désormais cité Quels sont les progrès), in OP, tome III, p. 1227 (AK, XX, 7, p. 272-273): « La philosophie transcendantale, c’est-à-dire la théorie de la possibilité de toute connaissance a priori en général qui est la critique de la raison pure dont les éléments ont été à présent exposés de façon complète, a pour but la fondation d’une métaphysique dont le but à son tour, en tant que fin ultime de la raison, vise à l’extension de cette dernière depuis les limites du sensible jusqu’au champ du suprasensible, ce qui constitue un dépassement qui, de peur qu’il ne devienne un saut périlleux, ne réalisant certes pas un progrès continu dans l’ordre des principes, rend nécessaire une réflexion ralentissant la progression aux limites de deux domaines ».
32 Dans le paragraphe 13 des Prolégomènes, pour éviter tout malentendu concernant le sens
d’ « idéalisme » dans la Critique de la raison pure, Kant substitue à l’expression d’« idéalisme transcendantal » celle d’« idéalisme critique ». Cf. Kant, Prolégomènes, in OP, tome II, p. 64 (AK, IV, p. 293-294).
Introduction
effet, considérer que la critique est une philosophie transcendantale dans la mesure où
elle s’interroge sur les conditions a priori de possibilité de toute expérience. En donnant
les fondements complets de toute connaissance synthétique a priori, elle montre les
limites de la connaissance humaine. Et c'est en exposant les limites de toute
connaissance possible, que la critique délimite le sol sur la base duquel pourra s'édifier
la future métaphysique.
Dans cette perspective, le rapport entre la « critique » et la « science » (cette
dernière étant à plusieurs reprises envisagée par Fichte et Schelling comme achèvement
du projet critique), engage toute la problématique du rapport entre, d’une part, une
philosophie transcendantale qui pose la question de la possibilité d'une connaissance a
priori des objets et celle, corrélative, du savoir philosophique lui-même moyennant un
examen de l’acte de connaître et, d’autre part, une métaphysique qui entend satisfaire la
nécessité qu'éprouve la raison humaine de parvenir à un système complet de ses
connaissances33.
C’est au problème de l’élaboration d’une philosophie pure rationnelle qui délivre
une connaissance complète et certaine ou — ce qui revient au même — qui peut
prétendre au titre de « science », que fait droit l’un des essais des Contributions à la
rectification des erreurs commises jusqu’ici par les philosophes (Beyträge zur
Berichtigung bisheriger Misverständnisse der Philosophen) publiés en 1790 par Karl
Cf. Laurent Giassi, « Schelling et le passage du transcendantal critique au transcendantal non-critique », in M. Crampe-Casnabet (coord.), Figures du transcendantal, Feuillets de l’E.N.S. de Fontenay/Saint-Cloud, 1996, p. 93 : « Comment caractériser un champ transcendantal non critique sinon comme une philosophie qui reprend le thème de la fonction constituante du transcendantal tout en laissant délibérément de côté le rôle primordial qu’y joue l’analyse des limites de la connaissance humaine ? »
33 Néanmoins, la formulation du problème dans ces termes ne préjuge pas de toute la complexité des
rapports entre philosophie transcendantale et métaphysique, en tant que Kant considère celle-ci comme une partie de la métaphysique de l’usage spéculatif de la raison et à ce titre comme une philosophie pure qui a affaire à des principes et des concepts qui se rapportent à des objets en général (une ontologie). En effet, Kant divise l'usage spéculatif de la raison qu'est la métaphysique de la nature en deux parties dans la CRP, « Theorie transcendantale de la méthode », p. 1394 (AK, III, p. 546): « La première [la philosophie transcendantale] ne considère que l’entendement et la raison même dans un système de tous les concepts et de tous les principes qui se rapportent à des objets en général, sans admettre des objets qui seraient donnés (ontologia) ; la seconde [la physiologie de la raison pure] considère la nature, c’est-à-dire l’ensemble des objets donnés (qu’ils soient donnés aux sens, ou, si l’on veut, à une autre espèce d’intuition) ».
Introduction
Leonhard Reinhold et intitulé « De la possibilité de la philosophie comme science
rigoureuse » (« Ueber die Möglichkeit der Philosophie als strenge Wissenschaft »)34. A travers sa formulation du problème de la possibilité d'une philosophie scientifique à
partir de la nécessité d'une refondation de la Critique dans un système du savoir
philosophique, la pensée de Reinhold a déterminé dans une large mesure la réception de
la philosophie kantienne par Schelling et par Fichte.
L’élaboration de la science : Fichte et Schelling
Dans une lettre adressée à Schelling et publiée dans l’Allgemeine
Literatur-Zeitung du 28 septembre 1799, Fichte affirme que la Doctrine de la Science est la
philosophie transcendantale ou la métaphysique même35. En effet, c’est à partir de l’idée d’une métaphysique à venir ou plutôt à partir du projet d’une philosophie scientifique
que Fichte et Schelling comprennent leur projet philosophique. La distinction kantienne
entre la métaphysique comme « science » (Wissenschaft) et la métaphysique comme
« disposition naturelle » (Naturanlage)36 les autorise à voir dans la première une tâche à accomplir. La question de la possibilité de la métaphysique comprise comme une
science qui n’est pas encore réelle est ainsi à comprendre comme celle de
l’établissement des conditions nécessaires à l’élaboration de cette « science » plutôt que
de la critique, alors qu’un changement dans son sens s’opère dans les Prolégomènes, où elle serait une théorie des conditions a priori de toute expérience possible.
34 K. L. Reinhold, Contributions à la rectification des erreurs commises jusqu’ici par les philosophes,
« De la possibilité de la philosophie comme science rigoureuse » in Philosophie élémentaire, trad. F.X. Chenet, Vrin, Paris, p. 123-136 (Reinhold, Beyträge zur Berichtigung bisheriger Missverständnisse der Philosophen, Erster Band: das Fundament der Elementarphilosophiebetreffend, Jena, Johann Michael Mauke, 1790, p. 341-372).
35 Lettre de Fichte à Schelling in Fichte/Schelling. Correspondance (1794-1802), trad. M. Bienenstock,
PUF, 1991, p. 58 (Schelling – Fichte Briefwechsel, hrsg. Hartmut Traub, Neuried, ars una, 2001, p. 129). Nous attirons l’attention sur l’utilisation par Fichte, dans la même lettre, de l’expression de « métaphysique kantienne » ce qui indique que la caractérisation de la Doctrine de la Science comme « métaphysique » est à lire comme une « métaphysique postkantienne ».
36
Introduction
comme enquête portant sur la légitimation d’une métaphysique déjà existante37. Pour nos deux auteurs, il s’agit ainsi, dans l’élaboration de la philosophie comme science, de
prendre le relais de ce que Kant annonce dans les Prolégomènes comme « une
renaissance de la métaphysique »38.
Bien qu’il faille rester prudent concernant la caractérisation des philosophies
fichtéenne et schellingienne comme « métaphysique » dans la mesure où ce terme reçoit
des acceptions différentes chez l’un et chez l’autre39, il importe ici de retenir que le couple de termes « critique» et « science » (cette dernière se confondant parfois avec la
métaphysique comme science pure) est appelé à jouer un rôle décisif dans l’élaboration
de leurs philosophies respectives. En effet, le terme de « science » chez Fichte et chez
Schelling revêt la fonction que Kant attribue à la nouvelle métaphysique qui devait être
élaborée à partir des acquis de la critique.
Chez le jeune Schelling, nous l'avons dit, l’élaboration de la science comme
« achèvement » du criticisme se présente, suivant une formule du Vom Ich als Princip
der Philosophie oder über das Unbedingte im menschlichen Wissen (Du Moi comme
principe de la philosophie ou sur l’inconditionné dans le savoir humain) comme
accomplissement d’une « seconde révolution » succédant à la révolution kantienne et
37 Cf. Kant, CRP, « Théorie transcendantale de la méthode », p. 1389 (AK, III, p. 542) « De cette
manière la philosophie est la simple idée d’une science possible, qui n’est donnée nulle part in concreto ». Cette métaphysique à venir ou encore la philosophie comme idée d’une science possible correspond à un concept cosmique de la philosophie, car il s’agit d’une science du rapport de la connaissance aux fins et intérêts de la raison. Ce concept cosmique de la philosophie se distingue de son concept scolastique comme science qui n’a en vue que la perfection logique et comme système de la philosophie pure théorique. Cf. Kant, Quels sont les progrès, p. 1217 (AK, XX, 7, p. 261): « Par suite la définition de la métaphysique selon la notion scolastique sera la suivante : elle est le système de tous les principes de la connaissance par concepts de la raison pure théorique, ou pour abréger, elle est le système de la philosophie pure théorique ».
38
Kant, Prolégomènes, p. 19 (AK, IV, p. 257).
39 Chez Fichte, le terme s’entend en un double sens : un sens négatif, qui s’applique aux systèmes
philosophiques précédents et un sens positif qui s’applique à sa propre philosophie. Dans l’écrit Sur le concept de la Doctrine de la Science, Fichte envisage la Doctrine de la Science comme une métaphysique à laquelle s’ajoute un « geste critique ». Cf. Fichte, Sur le concept de la Doctrine de la Science ou de ce que l’on appelle philosophie, in Essais philosophiques choisis, trad. L. Ferry et A. Renaut, Paris, Vrin, 1999, p. 24 (SW, I, p. 33 ; GA, I, 2, p. 160): « une métaphysique pure – les élaborations accomplies jusqu’ici de la Doctrine de la Science, qui s’annonçait comme métaphysique, ne sont à cet égard pas pures, ni ne pouvaient l’être, dans la mesure où c’est seulement à l’aide du geste critique qui s’y ajoute, que cette manière inhabituelle de penser pouvait espérer quelque succès -, une métaphysique pure, dis-je, ne contient pas d’autre Critique que celle par laquelle on doit déjà auparavant être, avant elle, parvenu à la pureté ».
Pour un compte-rendu des occurrences du terme de « métaphysique » chez Fichte, on pourra se rapporter à Claudio Cesa, J. G. Fichte e l’idealismo transcendantale, Bologna, Il Mulino, 1992, p. 81-99.
Introduction
qui se comprend comme un « renversement » (Umkehrung) des principes. Au vu de ces
considérations, et dans la perspective d’une élucidation du paradigme scientifique des
écrits du jeune Schelling, se pose la question de la détermination du rapport entre la
philosophie comme « science » et l'enquête critique sur les conditions de possibilité de
notre connaissance. Afin de déterminer tous les enjeux d'un tel questionnement, il
importe à présent de fournir un aperçu du traitement de ce problème dans la littérature
critique.
Aperçu de la littérature critique : le statut postkantien de la philosophie de Schelling
en question
Dans un article publié en 1977, Claudio Cesa fait remarquer l’absence d’étude
d’ensemble sur le rapport entre Kant et Schelling, non pas seulement dans la perspective
classique de l’influence du premier sur le second, mais encore concernant la manière
dont Schelling, dans l’ensemble de son activité philosophique, se réclame de Kant et le
situe dans le développement historique qui lui a servi à déployer la genèse et la
signification de ses propres positions philosophiques40. Pourtant, la question du statut postkantien de la philosophie schellingienne constitue l’un des débats classiques du
schellingianisme, dans la mesure où l’on a cru pouvoir caractériser la spécificité de la
philosophie schellingienne dans le contexte de la philosophie classique allemande par
ceci qu'elle renouerait avec la métaphysique prékantienne, aux dépens des acquis de la
Critique41.
Le présent travail est une tentative d’examiner à nouveaux frais le dossier du
« postkantisme » de Schelling, non pas toutefois en s’interrogeant sur la question de
savoir comment et jusqu’à quel point la philosophie schellingienne reprend la Critique,
mais selon une perspective plus proche de celle énoncée par C. Cesa. Il s’agit pour nous,
dans la question du postkantisme de Schelling, non pas de procéder à une analyse de la
filiation kantienne de la réflexion de Schelling : si le rapport à la critique nous intéresse
40
C. Cesa, « La deduzione delle categorie nei primi scritti filosofici di Schelling » in Studi Urbinati (Nuova Serie B), 1977 (nº1-2), p. 54.
41 Dans la littérature critique, nous pouvons faire remonter cette perspective à Hinrich Knittermeyer qui,
Introduction
ici, c’est dans la mesure où elle nous permet de dégager le modèle philosophique de
notre auteur.
Il s’agit ainsi de déterminer la manière dont Schelling se réclame de Kant et dans
quelle mesure cela s’avère constitutif de la genèse de sa propre philosophie42.
Or, la mise en cause d’un statut véritablement postkantien de la philosophie de
Schelling est abondamment attestée dans la littérature critique. Ainsi Victor Delbos
n’hésite-t-il pas à affirmer que l’apport de la réflexion de Schelling à la philosophie
postkantienne est « presque nul »43. Dans cette perspective, on a pu caractériser l’idéalisme schellingien d’« idéalisme dogmatique »44 ou encore considérer que les réflexions de Schelling relèvent d’une ontologie métaphysique, à la différence de la
philosophie de Fichte45.
A travers ces diverses caractérisations de la philosophie schellingienne, le même
verdict semble être rendu : tout en se situant historiquement dans la période de l’« après
Kant », la philosophie de Schelling ne peut pas être considérée comme une philosophie
qui prend en compte les résultats auxquels la Critique est parvenue. Si l’on suit ce
jugement, la philosophie schellingienne tiendrait une place particulière parmi les voix
du postkantisme comme philosophie qui ne ferait pas droit à la modernité
philosophique.
La littérature critique compte toutefois des positions plus nuancées. C'est le cas
par exemple de la position tenue par Walter Schulz, qui affirme fermement le rôle
fondamental de la dernière philosophie de Schelling comme accomplissement de
l’idéalisme allemand. Il considère néanmoins que, dès ses premiers écrits, Schelling
s’écarte de l’entreprise critique comprise comme une philosophie réflexive portant sur
la possibilité du savoir et qu'elle reste ainsi marquée par une préoccupation différente de
celle de la philosophie de Fichte. L'auteur oppose ainsi, d'une part, le projet d’une
philosophie critique s’enquérant des conditions de possibilité du savoir (Kant et Fichte),
42 C’est cette perspective que G. Riconda, Schelling, storico della filosofia (1794-1820), Milan, Mursia,
1990, a mis à profit, non pas seulement par rapport à Kant, mais aussi par rapport à Leibniz et à Spinoza, dans la mesure où il procède à une étude des jugements que Schelling porte sur eux et leur connexion étroite avec les constructions théoriques de ce dernier.
43 V. Delbos, De Kant aux postkantiens, op.cit. p. 63.
44 Reinhard Lauth, Die Entstehung von Schellings Identitätsphilosophie in der Auseinandersetzung mit
Fichtes Wissenschaftslehre (1795-1801), Freiburg/München, Verlag Karl Alber, 1975, p. 21. R. Lauth justifie l’utilisation de la dénomination d’« idéalisme dogmatique » en rappelant la thèse du Moi absolu comme loi de l’être chez Schelling et en attirant l'attention sur la conception du principe de la philosophie comme unité de la nature et de la liberté.
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