L’AUTORITÉ DES ARRÊTS DE LA COUR
INTERNATIONALE DE JUSTICE
Le onardo N e m e r C aldeira B ra n t'
L’a nalyse de l’a u to rité des a rrê ts de la C our in te rn a tio n a le de Ju stice doit se fo c a lis e r a p rio ri e sse n tie lle m e n t sur la d istin ctio n nette e n tre le p rin c ip e de 1’a u to rité de la ch o se ju g é e et le p rin c ip e de l’e xé cu tio n 1. D estinées toutes deux à a ssu re r l’efficacité du ju gem ent, la fo rce e xé cu to ire et Tautorité de la chose jugée le font à des points de vue divers et m a n ife ste n t Tautorité des arrêts de la C .I.J. d ’une m anière co m p lé m e n ta ire .
En réalité, Tautorité de la chose jugée représente une qualité spécifique de la décision ju rid ic tio n n e lle de la Cour alors que la force exécutoire est un ordre qui lui est surajouté. A insi, si, d ’une part, Tétude de la chose ju g é e des décisions de la C .I.J. porte sur Tinsertion du ju g e m e n t d a n s T o rd re ju rid iq u e in te rn a tio n a l et c o n s titu e le tra it spécifique de Tacte ju rid ictio n n e l, d ’a utre part, Tanalyse de Texécution de la sentence in te rn a tio n a le porte su r la conform ation des parties au d isp o sitif de la sen te n ce et ne représente pas une condition sin e qua
n o n du rè g le m e n t ju d ic ia ir e . En d ’ a u tre s te rm e s , d a n s le d ro it
international, la chose jugée se rapporte au caractère o b lig a to ire et d é fin itif de la se n te n ce selon ce qui a été prévu par les a rtic le s 59 et 60 du Statut de la C .I.J2, alors que la notion d ’exécution re lè ve du fa it que les parties d oivent se conform er au jugem ent et lui donner de bonne
* Juriste A djoint à la C ou r in ternational de Justice. Professeur à 1'Université Federale de M inas G erais - Brésil. Les propos tenu s et les opinions ém ises n e n g a g e n t que 1’auteur.
1 « En droit in tern ation al, la distinction entre autorité de la chose ju gée et force exécutoire é ta it alors si nette dans les esprits que la Cour perm anente refusa à plusieurs reprises d ’envisager 1’éven tu alité de l'in exécu tion d ’un arrêt ». Voir 1’affaire du vapeur Wimbledon, C.P.J.I., Série A, n° 1, p. 32 ; 1’affaire de 1'Usine de Chorzow, C.P.J.I., Série A , n ° 17, p. 63 ; 1’affaire des Concessions Mavrommatis à Jérusalem (réadaptation), C.P.J.I., Série A , n ° 11, p. 14. Voir A lain Pillepich, « Com m entaire de 1’article 94 de la C harte des N a tio n s U n ies », La C harte des N a tio n s U nies, com m entaire article par article, sous la direction de Jean -P ierre C o t et A lain Pellet, E conom ica, Paris, 1991, p. 1276.
2 Selon 1’article 59 du S ta tu t de la C .I.J. : « La décision de la Cour n’est obligatoire que pou r les parties en litige et dans le cas qui a été décidé ».
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foi les suites nécessaires selon 1’article 94 de la Charte des Nations
U nies3.
D ’a ille u rs , dans le d ro it des gens, la s é p a ra tio n e n tre le
prononcé de la sentence et son exécution constitue le postulat essentiel
du contentieux international. Le principe de l’autorité de la chose jugée
se limite donc à la m anifestation, dans 1’univers juridique, de la décision
juridictionnelle par laquelle la contestation entre les parties aura pris
fin, ce qui permet au juge de se dessaisir de 1’affaire. En rendant son
arrêt, la Cour internationale de Justice accom plit son devoir. Sa tâche
en tant que principal organe judiciaire de 1’Organisation des Nations
Unies s’arrête là. L’exécution de ses arrêts constitue en revanche un
tout autre problème qui doit être réglé par des moyens politiques4
Cette approche conduit naturellem ent à la question prélim inaire
de savoir quelle est la vraie portée de la notion d’autorité des décisions
de la principal juridiction de Nations Unies.
En ce qui concerne 1’autorité de la chose jugée, il est parfaitem ent
accepté qu’en droit international ce principe signifie 1’effet d éfinitif et
obligatoire d’une décision juridictionnelle. En outre son application au
contentieux international est parfaitement justifié et son caractére relatif
égalem ent reconnu. En revanche, si on sort du terrain de la définition
du principe pour se placer sur celui de la détermination de la portée de
ce qui a été jugé de manière obligatoire définitive et relative (petitum ,
causa petendi, parties), le doute sMnstalle. Ici, le principe de 1’autorité
de la chose jugée n’est plus entendu par rapport à l’effet de la sentence
internationale, m ais par rapport à la détermination du champ de son
autorité. Cela signifie que la délimitation de la portée des élém ents qui
com posent la chose jugée cherche précisém ent à établir 1’étendue de
sa force norm ative, nullem ent son être, sa réalité ou son contenu
sémantique. En fait, quelles sont les lim ites de la chose jugée ? Quel
3 Selon 1’article 94 : « C haque membre des Nations Unies s ’engage à se conformer à la décision de la Cour internationale de Justice dans tout litige auquel il est partie ».
4 « La fonction du juge se limite, apparemment, au prononcé des décisions. II dit le droit, m ais ne fait pas de droit, car 1’exécution volontaire ou forcée des obligations qui incombent à Ia partie qui a succombé en justice semble relever du domaine du règlement politique ». Shabtai Rosenne, « L’exécution et la mise en vigueur des décisions de la Cour Internationale de Justice », R.G.D.I.R, 1953, pp. 532 à 583. Voir également E. Tuncel, LIExécution des décisions de la C .I.J selon la Charte des Nations Unies, Thèse, Neuchâtel, 1960, p. 59.
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danger fait-elle courir aux Etats tie rs ? Quelle est sa portée vis-à-vis
de la chose dem andée ? Quelle est sa portée vis-à-vis de la décision
précédente ? (Partie I).
Ensuite, la question centrale sera plutôt celle de savoir de quelle
sorte d 'autorité la sentence de la Cour bénéficie-t-elle. Cette quête
dem anderait que l’on s’attache à quantifier en puissance juridique la
force de la décision juridictionnelle de la Cour. L’autorité de 1’arrét de
la Cour doit être vue ici sur le plan de 1’autorité d’un tiers dans un droit
encore décentralisé, faiblem ent hiérarchisé et limité pour ce qui est de
1’exécution forcée de la sentence juridictionnelle. (Partie II).
Partie I
La portée de 1’autorité de la chose jugée des arrêts de la Cour
internationale de Justice
La délim itation de la portée de 1’autorité des arrêts de la Cour
internationale de Justice ne constitue pas une tache sim ple. En effet:
qu’entend-on par autorité, vu que le problèm e est abordé sous des
angles très différents par les juristes anglophones et par les auteurs
continentaux ?
II est vraie que sous sa form e négative, 1’autorité de la chose
jugée se résum e à em pêcher que soit jugé à nouveau ce qui aura déjà
fait l’objet d’une décision judiciaire de la Cour, une fois que les éléments
o bjectifs et su b je c tifs qui com posent la procédure (petitum , causa
petendi, parties) auront été identifiés. En fait, ce principe oblige la Cour
à o p p o s e r une fin de n o n -re c e v o ir à to u te s re q u ê te s ou to u te s
c o n c lu s io n s te n d a n t à re m e ttre en q u e s tio n ce qui a d é jà é té
définitivem ent jugé entre les mêmes parties sur le même objet et sur la
même cause. Ce ci étant, 1’autorité négative de la chose jugée se
présente com m e une exception prélim inaire qui empêche un nouveau
débat, une fois constatée 1’identité des éléments qui com posent la chose
jugée d’une décision préalable. Ainsi, sous le couvert protecteur de
1’effet obligatoire et définitif d’une décision antérieure, le principe de
1’autorité de la chose jugée préserve le dispositif juridictionnel d ’une
certaine décision, garantissant la sécurité juridique.
Cette perspective propre au comm on law méconnaít la discussion
relative à 1’autorité de la décision et se limite uniquem ent au caractère
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procédural du principe de 1’exceptio re i ju d ic a ta e 5. Cela signifie q u ’il ne sera pas convenable d ’accepter passivem ent 1’identité entre le p rincipe de la chose ju g é e et la notion d ’autorité en droit international. II est cla ir que, l’autorité d ’une sentence de la C our est le fruit d ’une obligation form elle ayant force de chose jugée, mais la chose jugée n’a pas autorité en soi : 1’autorité découle de la décision ju rid ictio n n e lle dont e lle est une conséquence. En réalité, la chose jugée existe indépendam m ent des moyens pe rm e tta n t d ’exécuter la sentence. Le respect de la régle de droit, son e ffe ctivité , voire son efficacité n’influent pas d ire cte m e nt sur la préservation des caractères essentiels de la norme et notam m ent sur sa ju rid icité 6. Entendu notam ment du point de vue procédural com m e intégrant les qu a lités propres à un acte ju rid ictio n n e l, le principe de la chose jugée reste in différent aux suites de la sentence internationale.
C e la é q u iv a u d ra it à p o s e r q u ’en d ro it in te rn a tio n a l e t to u t particulièrem ent au sein de la C .I.J., la nom enclature idéale s e ra it soit la res judicata, soit la chose jugée. Dès lors, il conviendrait de su pprim er le co n ce p t d’a u to rité que le d ro it in te rn a tio n a l ne re c o n n a ítra it pas spécialem ent à la chose jugée. En effet, cette notion d ’autorité liée au principe de la chose jugée existe plutôt dans les systèm es de droit interne continental, et ceci parce que les sentences prononcées par des tribunaux nationaux sont rendues au nom d ’un Etat souverain qui en assure le respect et confie 1’autorité nécessaire à cet égard soit au juge lui-m ém e, soit à Tautorité a dm inistrative7. D’ailleurs, le droit rom ain n’a longtem ps connu que 1’exception de la chose jugée8 qui, au contraire de la notion d’a u torité, n ’a pour but que d ’éviter le renouvellem ent d ’une action dans des h yp o th è se s déterm inées. Par conséquent, sa fonction
5 La res judicata apparaít, dan s les conditions et selon les m odalités fixées par le droit, comme 1’interdiction faite à une personne de contredire ou de contester en ju stice un point de fait ou de droit précédem m ent tranché par une décision ju diciaire. Voir Spencer Bower, G eorge et Turner, The Doctrine o f R es Ju d ic ata, Butterworth, Londres, 1969, pp. 17-29.
6 Denys de Béchillon, « Q u ’est-ce qu’une règle de droit », O dile Jacob , Paris, 1997, p. 60.
7 Selon la jurisprudence du C on seil d ’E tat français, le défaut d ’exécution d ’une décision de ju stice engage la responsabilité de 1’E tat (C ou itéas - 30 novem bre 1992, décisions du Conseil d ’Etat. Paris 1923, 789 : Recueil des décisions du C on seil d ’Etat, Paris 1923, p. 789 ; So ciété la Cartonnerie et rim prim erie Saint-C harles, 3 juin 1938, Recueil des décisions du C onseil d ’Etat, Paris 1938, p. 521), C e tte solution a été consacrée par une loi du 9 juillet 1991, selon laquelle «L’Etat est tenu de prêter son con cou rs à 1'exécution des jugem ents, le refus de 1’Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation» Journal Officiel de la République française, Paris, le 12 juillet 1991.
8 H. Roland, Chose jugée e t tierce opposition, Paris, 1958, p. 181. Paul, U lpien, Julien , De exceptione rei ju dicatae, D. 4 4 . l t . 14.
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est négative et ne pourrait se con fo n d re avec 1’action positive inhérente au c o n c e p t cTautorité. La c o n fu s io n e n tre la notion cTexception et d ’autorité a été opérée à 1’origine par Pothier, qui à partir du dro it rom ain, a développé le principe de la res ju d ic a ta sous le titre de 1’a u to rité de la chose ju g é e . C ette notion fut u lté rie u re m e n t tra n sp o sé e au dro it in te rn a tio n a l.
À 1’opposé, cependant on doit é g alem ent reconnaítre que l’effet positif de 1’a u to rité de la chose ju g é e aura pour fonction d ’a ssu re r une fin et une ré ponse à la dem ande des parties dans un litige précis. II c a ra c té ris e le fa it q u e , à p a rtir d e c e t in s ta n t-là , u n e s o lu tio n ju rid ic tio n n e lle a u ra été d o n née, ce qui e n tra ín e ra 1’o b lig a tio n de 1’e xé cu tio n 9. C om m e l’a dit la C .P.J.I. par son arrêt du 15 ju in 1939, dans 1’affaire de la S ociété com m e rcia le de B elgique, « Si les décisions sont d é fin itives, il est certain que le gou ve rn e m e n t hellénique est tenu de les e xé cu te r, et de les e x é c u te r te lle s q u e lle s »10. Son a u to rité c o rrespond à la force que 1’o rdonnancem ent juridique a ccordera au résultat de 1’a c tiv ité ju rid ictio n n e lle et, dans ce sens, elle se présente dans le cadre de la C .I.J. com m e une présom ption de droit rattachée à un acte ju rid ic tio n n e l ayant force de v é rité 11. En d ’autres term es, la chose jugée exp rim e et m atérialise l’a ttribution d ’ un droit particulier, reconnu et pro té g é par les sources du dro it international. D ans ce sens, 1’a u to rité de la ch o se ju g é e fo n c tio n n e ra it com m e une ju s tific a tio n ju rid iq u e qui so u tie n d ra it 1’autorité de 1’exécution et l’e ffic a c ité de la sentence soit d ’ un point de vue form ei, grâce à l’effet d ’a u to rité de la ju rid ic tio n , s o it d ’ un p o in t de vu e m a té rie l, par 1’in te rm é d ia ire de
l’application du p rin cip e de la bonne foi et de 1’intérêt des E tats à avoir un certain cré d it auprès de la com m unauté internationale.
En effet, ces deux vecteurs répo n d e n t à la nécessité so cia le qui ju s tifie d ’un cô té 1’im m utabilité du d is p o s itif d ’une sentence de la C our et, d ’un autre côté, autorise son e xé cu tio n . En sachant que 1’autorité de la chose ju g é e a g it dans les lim ite s d ’ un litige donné e t to u ch e
9 « Uautorité de la ch ose ju gée met fin au différend ; la sentence dessaisit le tribunal ; elle co n state les o b lig atio n s qui s ’im p o sen t aux E tats et s ’en rem et à ceux-ci de 1’ex écu tion ». Paul R euter, D ro it in ternational public, P.U.F., Paris, 1983, p. 450.
10 C .P J.I, Série A /B n_ 78, p. 176.
11 D ans son Dictionnaire de droit international, B asdevan t définit 1’autorité de la chose ju gée en tan t que présom ption de d roit exprim ée par 1’adage res ju dicata pro veritate habetur. Basdevant, D ictionnaire de la term inologie du droit in ternational, Sirey, Paris, 1960, p. 114.
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uniquem ent les p arties représentées à 1’instance, il faut reconnaítre la d is tin c tio n entre 1’a uto rité ratione p e rsonae (S ection I) et 1’a u to rité ratione m aterai des arrêts de la Cour (S ection II).
Section I
Uautorité ratione personae des arrêts de la Cour
Bien entendu, dans le contentieux devant la C.I.J., la chose jugée entre certaines parties ne peut ni nuire ni profiter à des tiers. La relativité de la chose jugée a p paraít ainsi comm e un m écanism e de protection des intérêts des tie rs qui ne sauraient être liés par le résultat d ’une instance à laquelle ils n’étaient pas obligés de pa rticip e r12. En d ’autres term es, on ne peut o p poser 1’autorité de la chose jugée qu’aux parties présentes à 1’instance à 1’issue de laquelle une décision ju rid ictio n n e lle à été rendue. C ’est bien là, sem ble-t-il, le contenu de l’adage « res
in te ra lio s ju d ica ta a liis neque n o c e tp ro d e s t », qui prévoit que, lo rsq u ’un
E ta t n ’e st pas c o n s id é ré com m e une p a rtie en litig e , la d é c is io n ju rid ictio n n e lle sera pour lui une « res in te r alios acta », c’e st-à -d ire sans aucune e xiste n ce juridique. Tel est le sens de 1’article 59 du Statut de la C .I.J. selon lequel le prononcé ju rid ictio n n e l n ’est o b lig a to ire et d é fin itif « que pour les parties en litige et dans le cas qui a été d é cid é ». Tel est aussi le but ultim e de 1’article 36 du Statut de la C.I.J, c ’est-à- dire em pêcher que les droits des tiers ne soient définitivem ent tranchés sans leur consentem ent.
Cela signifie to u t sim plem ent que si la com pétence de la Cour d é p e n d du c o n s e n te m e n t des g o u v e rn e m e n ts , ses d é c is io n s ne sauraient s ’étendre aux prétentions ou aux obligations d ’un Etat qui ne serait pas partie au procès et n’aurait, par hypothèse, pas a cce p té de se soum ettre au fu tu r jugem ent. Comme le note la C.P.J.I., dans l’affaire de /'U sine de C h o rzo w « le but de l’a rticle 59 est seulem ent d ’éviter que des p rin c ip e s ju rid iq u e s ad m is p a r la C our dans une a ffa ire déterm inée soient obligatoires pour d’autres Etats ou d’autres litiges »13. Cette règle, en p rincipe, ne pose pas de problèm e et la C our dans la
12 Selon C harles R ousseau, cette relativité apparaít à deux points de vue, l ’un, pourrait-on dire étan t a priori et, 1’autre a posteriori. Voirr C . R ousseau, « Le règlem ent arbitrai et judiciaire et les E tats tiers », Problèmes de“droit d e s gens, M élanges offerts à Henri R olin, Pédone, Paris, 1964, p. 301.
13 Voir 1’affaire de 1’lnterprétation des arrêts 7 et 8 relative à 1’affaire de 1'Usine de Chorzow, C.P.J.I., Serie A n°13, p. 21.
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plupart des cas se co n te n te ra d ’e xclu re de son prononcé les questions qui to u ch e n t des Etats tie rs 14.
T outefois, dans une certaine m esure, il faut poser la question de sa vo ir si Tarticle 59 du Statut offre une protection suffisante à des tiers vue que 1’intérêt ju rid iq u e d ’un Etat tiers n’a pas toujours la m êm e portée. Le problèm e de 1’étendue de la chose jugée soit aux tiers (§1), soit aux Etats in te rve n a n ts est alors posé (§2).
§1 - L’étendue de 1’autorité de la chose jugée aux tiers
Pour rép o n d re à la question de savoir quelle est 1’étendue de 1’a utorité de la ch o se ju g é e vis-à-vis des Etats tiers la C our a distingué les tiers à une in sta n ce qui ju s tifie n t d ’un intérêt ju rid iq u e c o n stitu a n t « 1’objet m êm e de la décision » (a), des tie rs à une in sta n ce dont un intérêt ju rid iq u e est susceptible d ’être « touché, ou a ffe cté » par une décision de la C our (b).
(a) II e st certain que le c o n se n te m e n t est toujours requis pour que la C our puisse se prononcer. C ela sig n ifie que “la C our saisie d ’un
d iffé re n d e n tre d e u x ou p lu s ie u rs E ta ts , d o it d é c lin e r sa p ro p re co m p é te n ce à 1’é g a rd d u d it d iffé re n d ou, selon le cas, de c e rta in s aspects de ce m êm e diffé re n d si, en s ’en te n a n t aux term es en lesquels le différend lui a été déféré, la C o u r était am enée à se pron o n ce r - e x p re s s é m e n t ou im p lic ite m e n t - s u r d e s d ro its , d e s p ré te n tio n s jurídiques ou e n co re sur des devoirs d ’ Etats par rapport auxquelles elle n’a pas le po u vo ir de juger, étant donné que la base co n se n su e lle fa it défaut » 15. A insi, dans Taffaire de l ’O r m onétaire p ris à R om e en
1943'e la C our ch e rch e à fix e r le principe général de T im possibilité de
s ta tu e r s u r la r e s p o n s a b ilité d ’ un tie r s au p ro c è s s a n s s o n co n se n te m e n t, lorsq u e Fexamen de cette re sp o n sa b ilité co n s titu e « 1’objet m êm e » de la décision future. Ceei étant, la C our re c o n n a it que « les intérêts ju rid iq u e s de PAIbanie se ra ie n t non se u le m e n t touchés p a r u ne d é c is io n , m a is c o n s titu e r a ie n t 1’o b je t m ê m e de la d ite décision »17, e lle co n clu t que « le S tatut ne peut être co n sid éré com m e
14 Etienne G riesel, « Res judicata : Pautorité de la ch ose jugée en droit in ternational », M élanges G eorges Perrin, Payot, L au san n e, 1984, "p. 158.
15 G iuseppe Sperduti, « L intervention de PEtat tiers dans le procès international: une nouvelle orientation », A.F.D .I., 1986, p. 291.
16 C .I.J., Rec. 1954, pp. 9ss. 17 C .I.J., Rec. 1954, pp. 19 ss.
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autorisant im plicitem ent la poursuite de la procédure en 1’absence de
1’Albanie »18. Un nouvel arrêt de la C.I.J. rendu le 30 juin de 1995 dans
Taffaire du Timor oriental qui opposait le Portugal à 1’Australieappliquera
les bases du principe de l ’Or monétaire et de celui de la protection des
intérêts de tierces personnes19. En fait la Cour a reconnu qu’elle « ne
saurait rendre une telle décision en Pabsence du consentem ent de
1’lndonésie »20.
(b)
En revanche la Cour a considérée que les Etats tiers à une
instance dont un intérêt juridique est susceptible d’être « touché, ou
affecté » par une décision de la Cour sont protégés par Tarticle 59 du
S ta tu t. C’est-à-dire que « les intérêts des tiers sont déjà préservés par
les frontières assignées à la juridiction du Tribunal »21. Dans ce cas,
les Etats tiers ne peuvent em pêcher la Cour de statuer sans leur
consentem ent, m ais ont la faculté d’intervenir aux débats, com m e
Tindiquent les articles 62 et 63 du Statut de la Cour.
Dans 1’arrêt du 21 mars 1984 dans Taffaire du Plateau continental
(re q u ê te de 1’ lta lie à fin d ’ in te rv e n tio n ), la C o u r re p re n d son
raisonnement et précise que « les droits revendiqués par 1’ltalie seraient
sauvegardés par 1’article 59 du Statut ». Ainsi, selon la Cour, « quand
un Etat estime que, dans un différend, un intérêt d’ordre juridique est
pour lui en cause, il « peut », selon les term es de 1’article 62, soit
soumettre une requête à fin d’intervention et réaliser ainsi une économie
procédurière de moyens (comme l’a relevé le Conseil de 1’ltalie), soit
s ’abstenir d ’intervenir et s’en remettre à 1’article 59 »22. Dans Taffaire
de Certaines terres à phosphates à Nauru la Cour a considérée que
les intérêts de la Nouvelle-Zélande et du Royaume-Uni ne constituaient
pas 1’objet même de la décision à rendre sur le fond de la requête de
Nauru et 1a situation était à cet égard différente de celle dont la Cour
a connu dans Taffaire de l ’Or monétaire. La Cour a ainsi soutenue que
“dans la présente espèce, la détermination de la responsabilité de la
18 Ibid, p. 32.
19 Jean-M arc Thouvenin, « Uarrêt de la C.I.J. du 30 juin 1995 rendu dans Taffaire du Timor oriental ( Portugal c. A ustralre) », A.F.D .I., 1995, p. 334.
20 C.I.J. Rec. 1995, p. 102.
21 Etienne Griesel, « Res judicata : 1’autorité de la chose jugée en droit international », Mélanges Georges Perrin, , Payot, Lausanne, 1984, p. 143.
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N ouvelle-Zélande et du Royaume-Uni n’est pas une condition préalable
à la déterm ination de la responsabilité de 1’Australie, seul objet de la
demande de N auru” .23.
La C our suit la même ligne d’argum entation dans 1’affaire du
D ifférend F ro n ta lie r (Burkina Faso/République du Mali)24. Pour ce qui
est de sa com pétence, la Chambre a considèrée que «Les droits de
1’Etat voisin, le Niger, sont sauvegardés en tout état de cause par le jeu
de 1’article 59 du Statut de la Cour »25. Quant au fait de savoir si des
considérations liées à la sauvegarde des intérêts de 1’Etat tiers concerné
devraient 1’am ener à s’abstenir d ’exercer sa compétence, la Cour a
soutenue que cela supposerait que « les intérêts juridiques de cet Etat
seraient non seulem ent touchés par sa décision mais constitueraient
1’objet même de la décision. Tel n’est pas le cas en 1’espéce »26. La
Cour rem arque ainsi que « conform ém ent à 1’article 59, le présent arrêt
ne sera pas non plus opposable au Niger en ce qui concerne le tracé
de ses propres frontières »27.
(c)
La face cachée de cette jurisprudence soulève la question de
savoir si la C our peut bien être amenée à se prononcer indirectem ent
sur la situation juridique d’ un Etat tiers parce qu’elle s’est prononcée
sur celle des parties. En réalité, bien que la Cour a insisté à plusieurs
reprises sur le fait que les intérêts juridiques du tiers qui sont « touchés »
par sa décision sont en tout état de cause sauvegardés par le principe
de la relativité de la chose jugée énoncé à 1’article 59 de son Statut, il
est clair qu’il y a des situations oü 1’article 59 n’offre qu’une protection
im parfaite aux intérêts des Etats tie rs28. Comme le remarque Sir Robert
Jennings, « il est vrai que les droits et obligations particuliers créés
par le dispositif visent les parties à 1’instance, et elles seulem ent, et
seulem ent pour ce qui concerne 1’affaire jugée[...]. II serait néanm oins
imprudent, même sur le plan strict des principes juridiques, de supposer
23 C.I.J., Rec. 1992, p. 261.
24 Arrêt du 22 décembre 1986. C .I.J., Rec. 1986 , pp. 547ss. 25 Ibid, p. 555.
26 Ibid, pp. 557-559.
27 Ibid, pp. 554-559. Voir aussi Ia jurisprudence de la Cour, C.I.J.» Rec. 1963, pp. 25-33.
28 Selon le juge Mbaye : « II y a en effet des circonstances oü la décision de la Cour pourrait porter un préjudice irréparable à un Etat tiers ». Voirr 1'oppinion individuelle du Juge Mbaye dans 1’affaire du Plateau continental, requête de 1’ltalie à fin d'intervention, C .I.J., Rec. 1984, pp. 46-47.
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que les effets d ’un arrêt sont parfaitem ent lim ités par les dispositions de Tarticle 59 »29.
La Cour dans Taffaire des A ctivités m ilita ire s e t p a ra m ilita ire s au
N icaragua et co n tre c e lu i-c i rappelle « q u ’elle se prononcé avec effet
o blig a to ire pour les parties en vertu de Tarticle 59 du Statut et que les Etats qui pensent pouvoir être affectés par la décision ont la fa cu lté d ’introduire une instance distincte ou de re co u rir à la procédure de 1’intervention ». M algré cela, en 1986, la C our n’a pas hésité à tra n ch e r la question de sa vo ir si une attaque arm ée du N icaragua contre Tun des trois Etats (Honduras, El Salvador, C osta Rica) avait vraim ent existé e t si, p a r c o n s é q u e n t, Tun d ’ e n tre e u x a v a it le d ro it d ’ a g ir en autodéfense. En réalité, lorsque la Cour - a rejeté le droit individuel à Tautodéfense, a d éfini la nature d ’une attaque arm ée selon Tarticle 51 de la C harte des N ations Unies et a répondu à la question de s a v o ir si Taction du N icaragua en soutenant les forces rebelles à El S alvador c o n s titu a it une s o rte d ’a tta q u e arm ée, - il se ra d iffic ile de ne pas co n sta te r une certaine atteinte au droit d ’EI S alvador « de vo ir la C our s ’abstenir de tra n ch e r un différend qu’ il ne lui a pas soum is ». La C our en arrive même à rem arquer « q u ’il est donc indéniable que ce droit d ’EI S alvador (et donc cet Etat lui-m êm e) se trouverait affecté par la décision de la C our »30.
Finalem ent dans sa requête à fin d ’ intervention dans Taffaire de la F rontière te rre stre et m aritim e entre le C am eroun e t le N igéria, la G uinée é q u atoriale cite le § 116 de Tarrêt rendu par la Cour le 11 juin 1998 d a n s T a ffa ire de la F ro n tiè re te rre s tre e t m a ritim e e n tre le
C a m e ro u n e t le N ig é ria 3’ . En effet, la C o u r note que la s itu a tio n
géogra p h iq u e des te rrito ire s des autres Etats riverains du g o lfe de Guinée, et en p a rtic u lie r de la G uinée é q u atoriale et de Sao Tom é-et- P rin cip e , d é m o n tre q u ’en to u te p ro b a b ilité le p ro lo n g e m e n t de la frontière m aritim e entre les parties [...] fin ira par atteindre les zones m aritim es dans le sq u e lle s les droits et intérêts du C am eroun et du N igéria ch e va u ch e ro n t ceux d ’Etats tiers. A insi, les droits et intérêts
29 Voirr 1’oppinion dissidente du Ju ge Jenn ings dans Taffaire du Plateau continental, requête de 1'ltalie à fin d’intervention, C .I.J., R ec. 1984, pp. 157-158.
30 C .I.J., Rec. 1986, p. 36. 31 C .I.J. Rec 1999, § 2.
Leonardo N em er C aldeira Brant
cTEtats tiers seront touchés, sem ble-t-il, si la C our fa it droit à la dem ande du C am eroun »32.
Ceei a co n d u it une partie de la doctrine à adm ettre que, dans ce rta in e s circo n sta n ce s, la décision in te rn a tio n a le aura une a utorité qui dépassera les lim ites réservées aux parties en litige. C om m e le note G eorges S celle, « il est en d ro it in te rn a tio n a l, com m e en droit interne, des dé cisio n s à caractère o b je ctif qui valent pour tous les sujets de droit de la co m m u n a uté in te rn a tio n a le co n sid éré e »33. En effet, bien q u ’en rè g le g é n é ra le , le d ro it in te rn a tio n a l ne c o n n a is s e pas la distinction entre les décisions « in p e rso n a m » et les d é cisio n s « in
rem »34, C harles de V isscher soutient que « les arrêts qui s ta tu e n t sur
la so u veraineté te rrito ria le d ’un Etat ou sur la délim itation des fro n tiè re s entre deux Etats, font exception à la relativité de la chose ju g é e »35. Selon lui, « la raison en est que ce qui est ici 1’objet de la d écision, le statut te rrito ria l, se présente dans les rapports in te rn a tio n a u x com m e une situation o b je ctive ayant effet « erga om nes »36. Ainsi, p o u r C harles de Visscher, « alors mêm e que du point de vue procédural ou form ei, 1’instance ne m et en cause que deux Etats, une sentence te lle que 1’arrêt de la C o u r perm anente de Ju stice internationale dans 1’affaire du S ta tu t ju rid iq u e du G ro e n la n d O rie n ta l37 e st o p p o s a b le à toutes revendications d ’Etats tie rs ; elle agit « in rem » et non se u le m e n t « in
pe rsò n a m »38.
C harles de V isscher n ’a pas été le seul à suivre ce tte voie. A insi, C harles R ousseau, tout en adm ettant que la décision rendue par la C our n ’a pas d ’effet ju rid iq u e à l’égard des Etats tiers, réserve le cas oü celle-ci est re la tive à une situation objective créée par tra ité (cas d ’ un tra ité é ta b lissa n t un statut te rrito ria l, d ’un tra ité de lim ite s )39.
, 32 C.I.J. R ec 1998, p. 324.
33 G. Scelle, « E ssai su r les sou rces form elles du droit in tern ation al », M élanges Geny, Paris, 1935, p. 426. 34 Spencer Bower and Turner, « T h e D octrine of Res Judicata », Butterw orths, Londres, 1969, p. 198. 35 C h arles de Visscher, « L a chose jugée devant la C ou r in tern ation ale de Ia H aye », R .B .D .I., 1965-1, p. 9. 36 Ibid, p. 9.
37 D an s sa plaidoirie dan s 1’affaire du Statut juridique du Groenland oriental, Charles de V isscher soutient quer « en droit la question de savoir si une région doit être considérée comme terra nullius ou si, au contraire, elle do it être considérée com m e su je tte à une sou verain eté, est une q uestion qui, par sa nature même, se pose à 1’égard de tous les États. Elle se pose erga omnes et non dans la persp ective des relations particulières qui peuvent exister entre un É tat et un autre État ». C .P J.L , Série C , n°66, p. 2794.
38 C harles de Visscher, « La chose jugée devant la C ou r in ternationale de la H aye* , R .B .D .I., 1965-1, p. 9. 39 C harles R ousseau, D roit international public, T. V, Sirey, Paris, 1983, p. 143.
Revista da Faculdade de Direito da Universidade Federal de Minas Gerais.
Dans le même sens, mais un peu plus nuancé, R oger Pinto
soutient « qu’ un arrêt déterminant les limites territoriales d’un Etat peut
exceptionnellem ent avoir force obligatoire pour les Etats tiers. Selon
lui « ces lim ite s s ’ im p o se n t aux E tats tie rs - sous ré s e rv e des
re v e n d ic a tio n s te rrito ria le s q u ’ iIs p ré te n d ra ie n t e u x-m ê m e s fa ire
valoir »40. En d’autres termes, Roger Pinto prétend que « 1’Etat tiers ne
pourrait contester le tracé judiciaire d’une frontière sans contact avec
son te rrito ire . M ais il p o u rra it reven d iq u e r com m e re le va n t de sa
souveraineté les territoires - une íle ou des ílots - que la Cour a attribués
par un arrêt à l’ un des deux Etats parties au différend »41.
Sans doute, comme le fait rem arquer Jean Salmon, on voit mal
en quoi la déterm ination par la Cour de La Haye de la frontière terrestre
entre deux Etats pourrait intéresser les tiers, « puisqu’ils n’ont aucun
droit propre à fa ire va lo ir »42. Mais, en considérant que cet intérêt
juridique existe, com m e c’est bien le cas de la fixation d’ un point triple,
une partie de la doctrine soutient qu’il serait imprudent, même sur le
plan strict des principes juridiques, de supposer que les effets d’un
arrêt seront parfaitem ent limités par les dispositions de Tarticle 59.
A ce sujet, Sir Robert Jennings, dans son opinion dissidente dans
Taffaire du Plateau continental, (requête de IMtalie à fin d’intervention),
s’interroge sur la question de savoir si le fait de « donner à Tarticle 59
la très large interprétation que la Cour semble retenir - et qui ferait de
chacune de ses d écisions quelque chose d’analogue à un accord
bilatéral, « res in te r alios acta » pour les Etats tiers - n’aurait-il pas
pour effet d’interdire dorénavant à la Cour tout prononcé utile et concret
sur les questions de souveraineté et de droits souverains »43. Selon
lui, parler de « droits souverains » opposables à une partie seulem ent
ressem ble fort, en effet, à une contradiction dans les termes »44.
V irally va encore plus loin. En effet, dans sa plaidoirie dans
Taffaire du Plateau continental, il remarque que « la réalité, c ’est que
Tarrêt de la Cour, dans un cas de délim itation, crée directem ent ou
40 Roger Pinto, Jurisclasseur du droit international, fascicule 218, n°28, p. 9. 41 Ibid, p. 9.
42 Jean Salmon, « Autorité des prononcés de la Cour internationale de La Haye », Arguments d ’autorité et arguments de raison en droit, N em esis, Bruxelles, 1988, -p. 31.
43 Voir 1’opinion dissidente du Juge Jennings. C .I.J., Rec. 1984, p. 158. 44 Ibid, p. 158.
.Leonardo Nem er Caldeira Brant
indirectem ent une situation objective qui se concrétise sur la carte et
sur le terrain »45... c’est à partir de cette présom ption q u ’il pose la
question de savoir « comm ent en définitive peut-on soutenir qu’une
délimitation de zones de plateau continental est une opération purem ent
bilatérale dans une région comm e ce lle -ci oü s ’en tre cro isen t et se
superposent les droits d’une pluralité d ’Etats riverains et insulaires dans
des espaces m aritim es étroits »46.
Cependant, la Cour à juste titre ne semble pas accepter partager
1’opinion d’une partie de la doctrine qui accepte le cas d’exception à la
relativité de la chose jugée. Évidem ment, comm e la Cour arrive même
à le reconnaitre, les délim itations judiciaires des frontières terrestres
et maritimes apportent en elles-mêmes « un élément inhérent de stabilité
et de p e rm a n e n c e »47. M ais a d m e ttre l’é la rg is s e m e n t du ch a m p
d’application de la chose jugée im pliquerait q u ’aucun Etat, qu’ il soit
partie à 1’instance ou tiers, ne pourra plus jam ais discuter à nouveau le
cas déjà décidé. C ette conclusion n ’est pas acceptable. En effet,
com m ent adm ettre qu’en droit international le jugem ent rendu sur un
point déterm iné pourra s’imposer à tous les tiers au procès et que,
dans ce cas, lo rsq u ’un tiers, à 1’occasion d’un litige, souhaite rem ettre
en cause la chose précédem m ent jugée en son absence se heurtera à
une exception de la chose jugée ?
L’ idée que la souveraineté d ’un Etat a un caractère o b je ctif
in d é n ia b le et que, de ce fa it, elle d o it p o u vo ir être op p o sé e non
seulem ent à ses voisins immédiats, mais aussi aux autres mem bres de
la com m unauté internationale, n’a rien d ’exceptionnel. II est vrai qu ’un
titre de souveraineté territoriale vaut « erga omnes ». Mais comm e le
rem arque Etienne Grisel, « il ne s’ensuit pas qu’une décision qui a
trait, de près ou de loin, à une délim itation de frontières, soit chose
jugée vis-à-vis des tiers. Les deux idées sont bien d istinctes et la
seconde ne découle nullement de la prem ière. Q u’une frontière ait été
fixée par un accord bilatéral, ou par un prononcé ju rid ictio n n e l, ou
encore par un tra ité fondé sur un jugem ent, de toute manière, les droits
d’autrui ne peuvent pas être affectés; ils sont forcém ent réservés, et ils
45 C .R . 1984/6, p. 62. 46 C .R. 1984/6, p. 68. 47 C.I.J.,R ec. 1978, p. 36.
R evista da Faculdade de D ireito da U niversidade Federal de M inas Gerais.
p o u rro n t to u jo u rs ê tre re ve n d iq u é s d e v a n t un trib u n a l, sans qu e jo u e «
l ’e x c e p tio re i ju d ic a ta e ». Le point e s s e n tie l est qu ’un arrêt, q u e l que
s o it son o bjet, n ’a pas de ca ra c tè re d é fin itif à 1’égard des tie rs »48. En fa it, la ju ris p ru d e n c e de la C o u r re n fo rc e le p rin cip e de la re la tiv ité ju rid iq u e de la c h o s e ju g é e et n ’a d m e t pas 1’e xtension du c a ra c tè re o b lig a to ire et d é fin itif d ’a u cu n e d é cisio n ju rid ic tio n n e lle à 1’é g a rd des tie rs 49.
§2 - L’autorité de la chose jugée et 1’Etat intervenant
R e m a rq u a n t d o n c qu e la p ro te ctio n des intérêts des tie rs en ve rtu de la re la tiv ité de la c h o se ju g é e n ’e st pas absolue, le S ta tu t de la C .I.J . lu i-m ê m e a c c e p te e x p re s s é m e n t ia p o ssib ilité d ’in te rv e n tio n d ’un tie rs 50 lo rsq u e c e lu i-c i « e stim e que, d a n s un différend un in té rê t d ’o rd re ju rid iq u e est p o u r lui en c a u se »S1. C e tte fa c u lté est c e p e n d a n t a s s o rtie d ’une d o u b le lim ita tio n . En effet, à p lu s ie u rs reprises, la C o u r a in sisté d ’ab o rd sur les c o n d itio n s fo n d a m e n ta le s de la d e m ande d ’in te rv e n tio n et e n su ite sur se s co n s é q u e n c e s , c ’e s t-à -d ire 1’a u to rité des a rrê ts vis- à -vis de la p a rtie in te rv e n a n te .
a) Les c o n d itio n s d ’a d m is s ib ilité de i'in te rve n tio n d ’ un E ta t tie rs s o n t c la ire m e n t p ré v u e s par Tarticle 81, §2, du R èglem ent de la C o u r52.
A insi, lo rs q u ’un E ta t n ’a rriv e pas à é ta b lir Texistence d ’un in té rê t d ’ord re
48 Eienn e G risel, « Res ju d icata : 1'autorité de la ch ose ju gée en droit in tern ation al» , M é la n g es G eorges Perrin, Payot, L au san n e, 1984, pp. 156-157.
49 Le problèm e de Teffet ju ridiqu e d ’ un arrêt qui sta tu e su r la sou verain eté territoriale d ’un E ta t ou su r la délim itation d e s fro n tière s en tre deux E tats a été posé dan s Taffaire du Plateau continental (T u nisie/ Libye). L a C ou r a rem arqu ée q u a u c u n e in férence ni d éd u ction ne sau rait légitim em ent être tirée de ces con clu sion s ni de ce s m otifs pour ce qui est des d roits ou p rétentions d 'E tats qui ne so n t p as parties à T affaire ». C .I .J., R ec. 1981, p. 20. II est alors clair, q ue si la décision de la C o u r peut to u ch er q uelq ues in térêts ju ridiqu es d e M alte, elle n ’est p as ch ose ju gée à son égard. D an s 1'arrêt du 21 m ars 1984 dan s Taffaire du Plateau continental (requ ête de T Italie à fin d 'in terv en tion ), la C ou r rem arqu e en core que 1’arrêt à venir ne se ra p as seu lem en t lim ité dans ses effe ts par Tarticle 59 du S t a t u t ; il se ra exprim é san s préju dice des d roits et titres d ’E ta ts tiers. C .I.J., R ec. 1984, pp. 26-27.
50 G. M o re lli, « F o n ctio n et o b jet de T intervention d an s le procès in tern ation al »—, M é la n g e M alfred L ach s, J. M akarczyk 1984, p. 40 4 . G. Sp e rd u ti, « L a sau vegard e des droits de TE tat tiers d an s le procès d e va n t la C ou r in te rn atio n a le de Ju stic e », R .D .I., vol. 71, 1988, p. 90.
51t» L o rsq u u n E tat estim e q u e, d an s un différend, un in térêt d ’ordre ju ridiqu e est pour lui en cau se, il peu t
adresser à la C o u r u ne requ ête, à fin d ’in tervention ». A rticle 62 du Sta tu t de la C .I.J.
52 U article 81, §2, du R èglem en t de la C ou r prévoit que :t
« La requête (à fin d ’in terv e n tio n fondée sur T article 62 du S ta tu t) indique le non de T agen t. Elle précise Taffaire q u ’elle con cern e e t sp écifie :
a) - Tintérêt d ’ordre ju ridiqu e qui selon T E tat d em an d an t à intervenir, est pour lui en ca u se ; b) - Tobjet précis de T intervention ;
Leonardo N em er C aldeira Brant
ju rid iq u e et lo rs q u e 1’o b je t de la d e m a n d e est to u t à fa it é tra n g e r au m ode d ’in te rv e n tio n visé à l’a rtic le 62 du S tatut de la C our, la C o u r re je tte la d e m a n d e d ’in te rv e n tio n . C e tte a ttitu d e de la C o u r n’est pas a lé a to ire . A u c o n tra ire , s y s té m a tiq u e m e n t, la C o u r p re n d so in de d é m o n tre r q u ’e lle e n te n d p ré s e rv e r les in té rê ts d e s tie rs . En ré a lité , lo rsq u e la C o u r re fu s e 1’in te rve n tio n e lle so u lig n e qu e 1’in té rê t ju rid iq u e de 1’E tat tie rs s e ra p ro té g é par la re la tiv ité de la chose ju g é e selon 1’a rtic le 59 du S ta tu t. C e tte a ttitu d e c e p e n d a n t s o u lè ve e n c o re une fo is la q u e s tio n de s a v o ir si la C o u r ré p o n d de m a n iè re s u ffis a n te aux b e s o in s q u ’o n t les E tats tie rs d ’a v o ir le u rs in té rê ts ju rid iq u e s p ro té g é s. Le d o u te p è se s u r la c o e x is te n c e e n tre les a rtic le s 59 et 62 du S tatut de la Cour. En ré a lité , 1’lta lie a rrive m êm e à ju s tifie r sa re q u ê te à fin d ’in te rv e n tio n en a rg u m e n ta n t que : « si 1’a rtic le 59 fo u rn it to u jo u rs une p ro te c tio n s u ffis a n te a u x Etats tie rs et si la p ro te ctio n q u ’ il don n e e s t te lle q u ’e lle e m p ê c h e que 1’in té rê t de 1’E tat tie rs soit ré e lle m e n t en c a u se dans un e a ffa ire pen d a n te , a lo rs ... 1’a rtic le 62 n’a p lu s a u cu n e utilité , ni a u cu n c h a m p d ’a p p lic a tio n »53.
En e ffe t, la C o u r n’é c la irc it pas les ra p p o rts e n tre les a rtic le s 59 et 62 du S ta tu t et se bo rn e à c o n s ta te r que: « quand un E ta t e s tim e que, dans un d iffé re n d , un intérêt d ’o rd re ju rid iq u e e st pour lui en cause, il p e u t selon les te rm e s de 1’a rticle 62, so it s o u m e ttre une re q u ê te à fin d ’in te rv e n tio n et ré a lis e r a in si une é c o n o m ie p ro c é d u ra le de m o ye n s... so it s ’a b s te n ir d ’ in te rv e n ir et s ’en re m e ttre à 1’a rtic le 59 » 54. La C o u r e ssa ie , ainsi d ’é q u ilib re r la p ro te ctio n des tie rs to u t en re fu s a n t son intervention au procès. Ces ra iso n n e m e n ts p e rm e tte n t alors de co n clu re q ue la m a n iè re d o n t la C o u r a in te rp ré té en 1981 et en 1984 l’in s titu tio n de 1’in te rv e n tio n « te n d a it à ra ssu re r sa c lie n tè le p o te n tie lle q u ’il ne s e ra it point q u e s tio n d ’une in tro m is s io n q u e lc o n q u e des tie rs d a n s ce qui d e v ra it ê tre le re s p e c t sa cré du b ila té ra lis m e ju rid ic tio n n e l »55.
b) T o u te fo is , d a n s 1’a ffa ire du D iffé re n d fr o n ta lie r te rre s tre ,
in s u la ire e t m a ritim e , une C h a m b re de la C our, po u r la p re m iè re fo is
53 C .I.J. R ec. 1984, p p . 6 9 -70
54 C .I.J., Rec. 1984-, pp. 41 0 -4 1 1 . Pour la C ou r « il n ’y a pas un droit d ’in tervention, m ais se u lem en t une fa c u lté ». Voiir E m m an u e l D e c a u x , « L’arrêt de la C o u r in tern atio n ale de ju stice sur la re q u ête de 1'Italie à fin d ’in terven tion dan s 1’affaire du Plateau continental entre la Libye et M alte * , A .F.D .I., 1985, p. 298. 55 M arce lo : G. K ohen, « L a req u ête à tfin d ’in tervention du N ica ra gu a dans 1’affaire du Différend frontalier
terrestre, insulaire et m aritim e(El Salvador/H onduras). L o rd o n n a n ce de la C o u r du 28 février 1990 et 1’arrêt de la ch am bre du 13 septem b re 1990 ». A .F.D .I., 1990, p. 343.
Revista da Faculdade de Direito da Universidade Federal de Minas Gerais.
dans son histoire et celle de sa devancière, a autorisé un Etat à
intervenir en vertu de Tarticle 62 du Statut56. La question qui se pose
alors est celle de savoir si Tintervention a pour effet d’élargir 1’autorité
de 1’arrêt. En effet, étant donné les arguments par lesquels le N icaragua
a justifié sa dem ande et le succès de Tintervention, au moins en ce qui
concerne la situation juridique des eaux du « G olf de Fonseca », on
peut penser qu’en autorisant Tintervention, la Chambre de la Cour a
reconnu, sinon les limites formelles, du moins les limites m atérielles
de Tarticle 59 com m e moyen de protection des intérêts juridiques des
Etats tiers. Mais cela n’est pas tout. La manière dont la Chambre dispose
que 1'intervenant n’est pas partie et que, par conséquent, il n’acquiert
pas les droits et n ’est pas soumis aux obligations qui s’attachent à la
qualité des parties57, cherche encore une fois à préserver le form alism e
et la relativité.
Ceei étant, la Chambre de la Cour a établit une distinction entre
TEtat qui a réussi à intervenir, malgré 1’absence de lien juridictionnel
entre lui et les parties à 1’instance, et TEtat intervenant qui a été capable
de prouver le lien juridictionnel entre lui et les parties en 1’instance.
Dans le prem ier cas, 1’absence de consentem ent des parties fait que
TEtat in te rv e n a n t ne d e v ie n t pas p a rtie à 1’in sta n ce et que, par
conséquent, il n’acquiert pas les droits ou obligations qui découlent de
cette capacité58. Cela signifie que la décision juridictionnelle n’aura
pas autorité de la chose jugée à son égard. Les intérêts juridiques de
TEtat intervenant sont ainsi protégés par Tarticle 59 du Statut. En
re v a n c h e , si les p a rtie s à 1’in s ta n c e ne fo n t pas d ’o b je c tio n à
Tintervention, TEtat intervenant peut se voir accorder la perm ission
d’intervenir et dans ce cas la décision juridictionnelle lui sera opposable.
Cependant, comme le démontre Tintervention de la Guinée équatoriale
dans Taffaire de la Frontière terrestre et m aritim e entre le Cam eroun et
la Nigéria, si les parties ne s’opposent pas à Tintervention59 et si TEtat
56 L’arrêt du 13 septembre 1990 a autorisé le N icaragua à intervenir dans 1’instance, mais a limité son intervention au régime juridique des eaux du golfe de Fonseca. Voir Taffaire du Diffrérend frontalier terrestre, insulaire et maritime (El Salvador/Honduras), requête à fin d’intervention, C .I.J., 1990 p. 134. 57 C.I.J., Rec. 1990, pp. 134-136.
58 C .I.J., Rec. 1990, p. 135.
59 Voir Taffaire de la Frontière terrestre et maritime entre le Cameroun et le Nigéria, Requête de la Guinée équatoriale à fin d'intervention, C .I.J, Rec. 1999, § 2.
Leonardo Nem er Caldeira Brant
intervenant indique expressém ent q u ’ il entend ne pas ê tre iié60, la
décision juridictionnelle ne lui sera pas opposable.
Section li
L’autorité ratione materiae de 1’arrêt de la Cour Internationale de
Justice
II est clair que les décisions précédentes n’assujettit pas la Cour
de manière obligatoire, car le droit judiciaire international ne connaít
pas le systèm e de précédents au sens du droit anglo-saxon. La règle
de procédure du « stare decisis » dem eure donc limitée au « common
law », et n’est pas appliquée dans le cadre du droit international61. Ainsi,
la Cour ne peut considérer ses décisions antérieures com m e faisant
loi pour elle dans Tavenir. Cette même règle est partagée par la C.P.J.I.
qui, dans 1’affaire des Intérêts allem ands en Haute-Silésie polonaise, a
considéré que « 1’article 59 du Statut a pour but d’éviter que les principes
juridiques admis par elle dans une affaire déterminée soient obligatoires
pour d’autres Etats ou d’autres litiges »62. Comme le remarque Jennings,
« cela revient à dire sim plem ent que les principes qui insp ire n t la
décision de la Cour dans un arrêt ne sont pas obligatoires au sens oü
ils pourraient 1’être dans certains régimes de « common law », en vertu
d’ un systèm e plus ou moins rigide de précédents judiciaires »63.
Les conséquences de 1’im possibilité d ’application de la règle du
« stare decisis » en droit international ne sont pas négligeables En
réalité, bien q u ’elles ne soient pas dotées d’autorité de la chose jugée,
les dé cisio n s p ré cé d e n te s ont une q u a lité d ire ctive c o n s id é ra b le ,
clairem ent reconnue par 1’article 38, §1, (d) du Statut de la C .I.J., par
les affirm ations de la Cour64, par les plaidoiries des parties65 et par les
60 Ibid, §12.
61 H. Lauterpacht, « T h e D evelopm ent o f Internacional Law by the International Courts », Stevens and Sons, Londres, 1958, p. 13.
62 C.RJ.I., Serie A, n°18, pp. 20-21. 63 C.I.J., Rec. 1984, p. 158.
64 Voirr 1’affaire de ilnterprétation de 1'accord gréco-turc du I o décembre 1926, C .P J.L , série B, n°16, p. 15 ; voir 1’affaire de TU sine de Chorzow, C .P J.L , série A , n°17, p. 7. voir 1’affaire relacive à Certains emprunts norvégiens C .I.J., Recr. 1957,p. 60; voir 1’affaire 1’avis consulracif relacif aux Conséquences juridiques pour les Etats de la présence continue de 1’Afrique du Sud en Namibie (Sud^Ouest Africain), C .I.J., R ec.
1971.p. 19.
65 Voirr 1’affaire du Plateau Continental (Tu nisie-Jam ah iriya A rab e Libyen ne), C .I.J., R ecr. 1981, p.
R ev ista d a Facu ldade d e D ireito da U n iversid ad e Federal de M inas G erais
o b s e rv a tio n s d e la d o c trin e d e s p u b lic is te s le s p lu s q u a lifié s 66. La q u e s tio n q u i s e p o s e a lo rs e s t c e lle d e s a v o ir q u e l e s t le p o id s et 1’a u to rité d ’une d é c is io n p ré c é d e n t v is -à -v is d ’ un e d e m a n d e p o s té rie u re a n a lo g u e . C o m m e re m a rq u e la C o u r : « il ne s a u ra it ê tre q u e s tio n d ’o p p o s e r [à un E ta t p a rtie à un d iffé re n d ] les d é c is io n s p ris e s p a r la C o u r d a n s des a ffa ire s a n té rie u re s , la q u e s tio n e s t en ré a lité d e s a v o ir si, d a n s [1’e s p è c e q u ’e lle e x a m in e ] il e x is te p o u r la C o u r des ra is o n s de s ’é c a rte r des m o tifs e t des c o n c lu s io n s a d o p té s d a n s ces p ré c é d e n ts »67. O n c o m p re n d to u t d e s u ite T in té rê t d u s u je t q u i a p p a ra ít e n d ro it in te rn a tio n a l s o u s u n e d o u b le p e rs p e c tiv e .
La p re m iè re m e t 1’a c c e n t s u r le fa it q u e 1’a u to rité des d é c is io n s p ré c é d e n te s e s t p a rta g é e e n tre la non a p p lic a tio n de la rè g le d u “ s ta re
d e c is is ” en d r o it in te r n a tio n a l e t la fo r te v a le u r p e rs u a s iv e d e la
ju ris p ru d e n c e in te rn a tio n a le 68. C e la v e u t d ire que, bien q u e le p ré c é d e n t ju r id ic tio n n e l n e s e ra ja m a is n é g lig é , T in te rp ré ta tio n du p o te n tie l
d ’a u to rité d e s d é c is io n s p ré c é d e n te s s e re s tre in t d o n c a u x lim ita tio n s im p o s é e s pa r les a rtic le s 59 et 38, §1 (d), du S ta tu t de la C .I.J .69.
En r e v a n c h e , il e s t in d é n ia b le q u e , d a n s d e n o m b r e u s e s c irc o n s ta n c e s , la s o lu tio n d ’ un c a s c o n c re t e n tra ín e ra un e s é rie d ’e ffe ts q u i d é p a s s e n t le s lim ite s du c a s d é c id é p ré v u e s d a n s T a rticle 3 8 , §1, (d) » 70. L a p ro b lé m a tiq u e s u rg it lo rs q u e les p ré c é d e n ts o n t u n e te lle
6 6 Voir S h a b ta i R o se n n e , « A rtic le 27 o f the S ta tu te o f the In te rn a tion al C o u rt o f Ju stic e * , V irg. J .I .L ., 32, 1991, pp . 2 3 0-231. V o lk er R o b e n , « Le p ré cé d e n t d a n s la ju risp ru d en ce de la C o u r in te r n a tio n a le », G .Y .I.L ., B erlin, V ol. 32 , 1989, p. 3 9 8 . R.Y. Je n n in g s, « G en era l C o u rse on P rin cip ies o f In te rn a tio n al L aw », R .C .A .D .I ., v o l. 121, 1967, pp . 3 2 3 -6 0 6 . Ju lie tA . B arb eris, « L a Ju risp ru d ê n cia In te rn a cio n a l c o m o F u en te de D e re c h o d e G e n te s S e g u n Ia C o rte d e la H aya », ZoV, v ol. 31, 1971, pp. 6 4 1 - 6 7 0 . 67 Voir Taffaire de la Frontière terrestre et maritime entre le Cameroun et le Nigéria, C .I.J. R ec 1998, §. 28.
6 8 C o m m e le so u lign e S h a b ta i R o se n n e , « with th e p a ssa g e o f tim e and a ccu m u latio n o f re a so n e d d é c isio n s o f in te rn atio n a l C o u r t (a n d o th er in te rn atio n a l c o u rts an d trib u n ais follow ing it), in te r n a tio n a l case - law, w ith o u t b ein g a fo rm al so u rce o f in te rn atio n a l law, is b eco m in g all-p ersu asiv e ». S h a b ta i R o se n n e , « A rtic le 5 9 o f th e S ta tu te o f th e In te rn a tio n a l C o u rt o f J u s tic e R ev isited », Le droit in te r n a tio n a l d an s u n m o n d e en m u ta tio n , L ib e r A m icoru m , E d u a rd o Jim é n e z d e A r é c h a g a , F u n d a t io n d e C u ltu r a u n iv ersitaria , M o n te v id e o , 1991, p. 1133.
6 9 E n effet, com m e le re m a rq u e L. C o n d o re lli, « le rap p ort en tre T article 38 e t T article 59 est ain si c la ir : la ré fére n ce qui e st fa ite au d e u x iè m e par le p rem ier in d iq u e q u e T article 38 con cern e T effet d e s d é cisio n s ju d ic ia ire s a u -d elà d e la sp h ère p r écisée p a r T article 5 9 , e t q u e ce t effe t “ e x o rb ita n t ” n e s a u r a it ê tre co n fo n d u av ec celu i, o b lig a to ire inter partes d e la ch o se ju g é e in tern atio n a le , b asé sur la v o lo n té com m u n e d e s p a rtie s en d iffé ren d ». Voir L uigi C o n d o re lli, « U au to rité d e la dé cisio n des ju rid ictio n s in te rn a tio n a le s p e rm a n e n te s » , L a ju rid ic tio n in te r n a tio n a le p e rm a n e n te , C o llo q u e de Lyon, S.F .D .I., P é d o n e, Paris, 1987, p. 309.
70 V olker R oben , « ^ e p r é c é d e n t d a n s la ju risp ru d en ce d e la C o u r in te rn atio n a le », G .Y .I.L ., B e rlin , VoI32, 1989, p. 3 98. C o m m e le fa it rem arq u er C h a rle s de V issch e r : « c ’e st un fait in d én iable que le s é n o n c ia tio n ' d e dro it c o n te n u e s d a n s le s a rrêts d ’ une C o u r in stitu tio n n a lisé e co m m e Test la C .I.J. em p o rte n t so u ven t
L eo n ard o N e m e r C a ld e ira B ran t
a u to r ité q u ’ils p e u v e n t c o n d itio n n e r e t lie r d e fa c to la ju r id ic t io n in te rn a tio n a le p o u r 1’a v e n ir. II e x is te d e u x h y p o th è s e s q u ’o n p o u rra it c o n s id é re r c o m m e é ta n t de ce typ e .
§1 - L’ in te r p r é ta tio n d e s p rin c ip e s e t rè g ie s du d ro it c o u tu m ie r in te rn a tio n a l
II e s t c o n c e v a b le d ’a d m e ttre q u e lo rs q u e la C o u r é n o n c e et e x p liq u e le c o n te n u d ’u n e c o u tu m e in te rn a tio n a le ou q u ’e lle in te rp rè te u n e rè g le d e d ro it in te rn a tio n a l g é n é ra l, e lle d it ce q u ’e lle e n te n d pa r d ro it in te rn a tio n a l71. A u tre m e n t dit, lo rs q u e la C o u r in te rp rè te u n e rè g le c o u tu m iè re , s a d é c is io n a ffe c te la s ig n ific a tio n du d ro it in te rn a tio n a l c o m m u n ou g é n é ra l et p ro je tte son c o n te n u b ie n a u -d e là d e s ra p p o rts e n tr e le s p a r tie s en lit ig e 72. A in s i, lo r s q u ’ e lle s s o n t s u ffis a m m e n t c o n s ta n te s p o u r r e flé te r T a c c o rd g é n é ra l d e s E ta ts , le s d é c is io n s p ré c é d e n te s s ’ im p o s e ro n t s im p le m e n t c o m m e é lé m e n ts de la c o u tu m e 73. C o m m e re m a rq u e L u ig i C o n d o re lli: « L e s d é c is io n s d e s ju rid ic tio n s in t e r n a t io n a le s p e r m a n e n te s , t o u t e n é ta n t d é p o u r v u e s d ’ e ffe ts o b lig a to ire s p o u r les tie rs , s o n t in c o n te s ta b le m e n t à m ê m e d e d é p lo y e r u n e a u to rité s ig n ific a tiv e e n -d e h o rs d e s re la tio n s in t e r p a r t e s : le s ju g e s s o n t a m e n é s à e x e rc e r u n e « fo n c tio n d e s u p p lé a n c e lé g is la tiv e » d o n t 1’u tilité s o c ia le n ’e s t n u lle m e n t c o m p ro m is e pa r le fa it q u ’e lle n e re p o s e p a s s u r un p o u v o ir c o rre s p o n d a n t »74.
D a n s c e c a s , il p e u t a rriv e r q u e , lo rs q u e la C o u r d é c id e en a c c o rd a v e c u n e d é c is io n a n té rie u re , e lle ne re c o n n a ít pas fo rc é m e n t p a r là le c a ra c tè re o b lig a to ire d ’ un e d é c is io n a n a lo g u e ni n ’a p p liq u e la rè g le du « s ta re d e c is is » en d ro it in te rn a tio n a l. En ré a lité , la C o u r n e fa it q u e ju g e r « c o n fo rm é m e n t au d ro it in te rn a tio n a l », c o n fo rm é m e n t à c e qui
u ne force d e c o n v ic tio n et, d e c e fait, a cq u iè ren t u n e a u to r ité qui va b ien a u - d e là d u « c a s d é c id é » . C h a rle s de V issch er, « L a ch o se ju g é e d e v a n t la C o u r In te rn a tio n a le de Ju s tic e de la H a y e » , R .B .D .I.,
1965, p. 7.
71 C o m m e le re m a rq u e Je n k s : « A d é c isio n c o n c e rn in g th e e x iste n c e or sc o p e o f a ru le o f c u stu m a ry in te rn a tio n a l law h a s a tw ofold ch aracter. W h ile te c h n ic a lly b in d in g only b etw een th e p a rtie s a n d in re sp e ct o f the p a rtic u la ry c a se (a rt. 5 9 ), it n e v e rth e le ss te n d s to se ttle (o r so m etim e s to u n se ttle ) the law u p o n th e s u b je c t » W. Je n k s, « T h e P ro sp ects o f In te rn a tio n a l A d ju d ic a tio n », S te v e n s an d S o n s, L o n d res, 1964, p. 6 7 1 .
72 C h a rle s de V issch er, P ro b lè m es d ’in terp ré ta tio n ju d ic ia ir e en d ro it in te rn a tio n a l p u b lic, P é d o n e , Paris, 1963t, pp . 4 7 -4 8 .
73 Voirr M o u sta p h a S o u ra n g , « L a ju risp ru d e n ce e t la d o c trin e », D ro it in te rn a tio n a l. B ila n e t p e rsp e c tiv e s, T. I, M oh am m ed B e d ja o u i, P éd o n e, Paris, 1991, p. 2 9 9 .
7 4 Voir L u igi C o n d o re lli, « L’a u to r ité de la d é cisio n d e s ju rid ic tio n s in te r n a tio n a le s p e r m a n e n te s » , L a ju rid ic tio n in te r n a tio n a le p e rm a n e n te , C o llo q u e d e L yon, S.F .D .I., P éd o n e, Paris, 1 9 8 7 , p. 3 1 2 .
R evista J a Faculdade de Direito da Universidade Federal de M inas Gerais
est prévu dans 1’a rtic le 38 de son Statut. C ela signifie que dans certains cas, on vo it mal com m ent, dans une a ffa ire postérieure, la C o u r peut d é cid er d iffé re m m e n t de sa déclaration précédente, car 1’a u to rité du précédent est pra tiq u e m e n t obligatoire pour les différends à venir, parce que ces décisio n s sont 1’expression des règles de droit in te rn a tio n a l75. La C o u r ne re ste pas in s e n s ib le à ce s a rgum ents. C om m e le fa it re m arquer le Juge A zevedo dans Taffaire du D ro it d ’a s ile : « n ’oublions pas d ’autre part que la solution d ’un cas d ’espèce, en droit inte rn a tio n a l s u rto u t, a de p ro fo n d e s ré p e rc u s s io n s ; les co n ce p ts re te n u s vont p re n d re u ne v a le u r p re s q u e lé g is la tiv e en d é p it de to u te s les e xp lica tio n s ju rid iq u e s qui ve u le nt que la sentence ne fasse loi q u ’entre les parties (Statut, Art. 59) »76.
Dans son arrêt sur Taffaire du P lateau Continental de la M e rE g é e , la C .I.J. a e x p licite m e n t adm is q u ’en dépit de Tarticle 59 de son Statut, un ra isonnem ent et une conclusion ju rid iq u e s de sa part p o u rra ie n t être invoques d ire cte m e n t dans les rapports entre des Etats tiers. Ainsi, p our la C o u r : « il est é vident que to u t prononcé sur la s itu a tio n de 1'Acte de 1928 p a r lequel la C our d éclarerait que celui-ci est ou n’est plus une convention en vig u e ur pourrait influencer les relations d ’ Etats autres que la G rèce et la T urquie »77.
Dans Taffaire des P êcheries Tattorney général du R oyaum e-U ni, au début de sa p la id o irie devant la Cour a d i t : « il est notoire que cette a ffa ire p ré s e n te n on s e u le m e n t une g ra n d e im p o rta n c e p o u r le R oyaum e-U ni et p o u r la N orvège, m ais encore que la d é cisio n que re n d ra la C o u r en la m a tiè re sera, e lle a u ssi, de la p lu s g ra n d e im portance p our le m onde en général, en tant que précédent, étant d o n n é q u e la d é c is io n de la C o u r en T e s p è c e , c o n tie n d r a n écessairem ent des décla ra tio n s im portantes quant aux règles du droit international qui ont tra it aux eaux cô tiè re s »78. La preuve p e u t être
75 Com m e le remarque Sh ah ab uddeen , « It is not then a question whether the décision per se applies as a binding precedent, b u t w hether the law which it lays down is regarded as part of in tern ation al law » M oham ed Shah abuddeen , « Precedent in the World C ou rt », G rotius Publications, C am bridee 1996 p 109.
76 C .I.J., Rec. 1950, p. 332. 77 C .I.J., Rec. 1978;‘ p. 17. 78 C .I.J. R ec. 1951, p.145.
Leonardo N em er C aldeira Brant
trouvée dans la rapidité avec laquelle les prononcés de la C our ont été transposés ve rs la C onvention de G enève de 195879.
§2 - L’interprétation des principes et règles du droit conventionnel international
Dans le m êm e sens, on constate que, lorsque la C our interprète des co n ve n tio n s m ultilatérales, sa décision pourrait in flu e nce r d ’une m anière assez co n va inca n te les relations d ’ Etats autres que les parties en litige.
C ertes, com m e le note la C our : « On ne voit pas pourquoi les Etats ne pourraient pas dem ander à la C our de donner une interprétation a b stra ite d ’une co nvention ; il sem ble plutôt que c ’est une des fonctions les plus im portantes q u ’elle puisse rem plir »80. N éanm oins, la question qui se pose est celle de savoir que lle sera Tautorité d ’une sentence ju r id ic tio n n e lle re n d u e d a n s un d iffé re n d e n tre d e u x d e s E ta ts co n tractants, vis-à -v is des autres parties contractantes. Ou, com m e le souligne S ca n d a m is : « le problèm e se pose là oü il faut d é te rm in e r la force o b lig a to ire d ’ un arrêt décla ra to ire portant inte rp ré ta tio n ab stra ite d ’un traité m u ltila té ra l à 1’égard de ceux des cosignataires qui n ’auraient pas exercé le u r dro it d ’intervention au p ro cè s81. L’arrêt d é c la ra to ire re s te ra it-il p o u r ceux-ci une « res in te r a lio s acta » ? O u fa u d ra it-il a ttrib u e r à un tel ju g e m e n t une fo rce accrue »82?
I
Nous nous trouvons ici devant un problèm e assez é p in eu x qui peut être ré su m é par une équation a n tin o m iq u e 83. « Si la sentence ju rid ic tio n n e lle entre les Etats A et B, qui donne 1’in te rp ré ta tio n des disp o sitio n s du tra ité sur lesquelles ces Etats n’étaient pas d ’accord, devait être co n sid é ré e par les autres Etats contractants com m e une «
res in te r a lio s a c ta ’, le tra ité n’aurait plus le m êm e sens p o u r to u te s les
79 Voirr M oham ed Sh ah ab uddeen , « Precedent in the World C ou rt », G rotius Publication s, Cam bridge, 1996, p. 209. H ubert Thierry, « Llévolution du droit in ternational », R .C .A .D .I., vol. 222, 1990, p. 42. 80 Affaire des Intérêts allemands en 1’H aute'Silésie Jwlonciise, C.P.J.I. Série A , n ° 7, pp. 18-19.
81 Selon 1’article 63 du S ta tu t de la C .I.J - « Lorsqu’il s ’agit de 1’in terprétation d ’une conven tion à laquelle ont participé d ’autres Etats que les parties en litige, le G reffier les avertit sans délai. - C h acu n d'eux a le d roit d ’in tervenir au procès et s ’il exerce cette faculté, 1’in terprétation contenue dan s la sentence est égalem en t ob ligatoire à leur égard ».
82 N icolas Scandam is, Le jugem ent décclaratoire entre Etats ; La séparabilité du con ten tieu x in ternational, Pédone, Paris, 1975, p. 289.
83 J. Limburg, « LIautorité de Ia ch ose ju gée des décisions des ju ridiction s internationales », R .C .A .D .I., vol. 30, 1929, p. 551.