WEBER ET MARX:
PROTESTANTISME ET CAPITALlSME
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M lC H A E L Low y*
O
zyxwvutsrqponmlkjihgfedcbaZYXWVUTSRQPONMLKJIHGFEDCBA
n a l'habitude,
aussi bien en
France qu'aux
USA, d'opposer Weber
et Marx comme deux
paradigmes
contra-dictoires et incompati-bles dans les sciences
sociales. Or, malgré
leurs différences
indé-niables, ils ont
beau-coup un commun: ils
partagent une vision du
capitalisme moderne
comme univers ou «les
individus sont dirigés
par des abstractions»
(Marx), ou des
rela-tions impersonnelles et
«cho si fiées»
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(V ersa-ch li-ch t) remplacent les
relations personnelles
de dépendance, et ou
l'accumulation du capi-tal devient une fin en
soi, largement
irra-tionnelle. En outre, ils sont deux les deux d'accord pour définir les classes sociales par des positions
de pouvoir sur le marché et par une situation de
propriété, pour dire que l'Etat rationnel/
bureaucratique est une condition nécéssaire du
capitalisme - et vice-versa - et que le monopole
de Ia violence est l'essence du pouvoir étatique .1
Sur beaucoup de questions leurs analyses
sont tellement similaires qu'il n'est pas facile de
les distinguer: qui a écrit que le capitalisme
"préssupose (...) une appropriation de tous les
moyens matériels de production (terre,
R E S U M É
équimements,
ma-chines, outils, etc) par
des entreprises
profi-tables auto nomes et
privées qui en ont Ia
libre jouissance"? Qui a défini les "travailleurs
libres" comme des
personnes qui "sont
dans Ia nécéssité
éco-nomique de vendre
librement leur force de
travail sur le marché''? Qui a insisté sur le fait
que"c'est une
con-joncture contraire
à
l'essence du
capitalis-me, et qui empêche son apparition, que celle ou
fait défaut une telle
classe de
non-possé-dants, se trouvant dans
l'obligation de vendre
sa capacité de travail"?
Qui enfin a decrit Ia loi
sur les pauvres
promul-guée par Ia reine Elisabeth comme Ia mise en
oeuvre par l'Etat de "l'expropriation des petits
paysans dépendants par de plus gros fermiers, Ia
transformation du terroir en pâturages pour les
moutons"? La réponse est, évidemment...Max
Weber, dans son H istoire économ ique.2
Quels sont les désaccords vraiment profonds
qui opposent les deux penseurs? Ce sont
fondamentalement des divergences politiques et
m éth o d o lo g iq u es. Un mot sur prémier point, avant
d'aborder plus longuement le deuxiérne: Weber
s'engagea du côté du nationalisme (impérial)
O n a I'habitude, aussi bien en F rance qu'aux U S A , d'opposer W eber et M arx com m e deux paradigm es contradictoires et incom patibles dans les sciences sociales. O r, m algré leurs dillérences indéniables, ils ont beaucoup un com m un: ils partagent une vision du capitalism e m oderne com m e un systêm e ou les relations im personnelles et -réiüées- rem placent les relations personnelles de dépendance, et ou I'accum ulation du capital devient une lin en soi, largem ent irrationnelle.
Leurs interprétations de I'origine du capitalism e sont, par contre, assez différentes: tandis que M arx insiste sur I'im portance de Ia violence dans I'accum ulation prim itive du capital- sans ignorer les liens entre protestantism e et capitalism e - W eber attribue un rôle decisilàI'affinité éléctive entre I'éthique protestante et I'esprit du capitalism e. S eulem ent deux passagesde sonElhique protestante, concernant Ia genêse du capitalism e en A m érique du N ord, ont
une intention polém ique contre le m atérialism e historique.
It is usual, in F rance as w ell as in the U nited S tates, to oppose M arx and W eber as tw o incom patible and contradictory paradigm s in the social sciences.lnspite 01their differences, both share a vision01m odern capitalism as a system w here im personal and "reítied" relations replace personal relations01dependence and in w hich capital accum ulation becom es largely an irrational end in itsell.
T heir interpretations 01the origins 01capitalism are, none the less, quite different. W hile M arx insists on the im portance 01violence in the prim itive accum ulation 01capital - w ithout ignoring the association betw een protestantism and capitalism - W eber em phasizes the decisive role01the elective affinily betw een the protestant ethic and the spirit 01capitalism . In only tw o passages01his Protestant Elhics, dealing w ith the genesis 01
capitalism in N orth A m erica, there is a polem ic against historical m aterialism .
* Michael Lowy est directeur d'études et m em bre du C entre Interdisciplinaire des F aits R eligieux à l'É cole des H autes É tudes en S ciences S ociales (P aris).
A B S T R A C T
allemand, incluant les visées allemandes dans Ia Prémiére Guerre Mondiale, tandis que Marx, bien
entendu, se rangea obstinament du côte du
socialisme international. Ceci explique une large
part de leurs différences théoriques sur
l'exploitation capitaliste (négligée par Weber), sur
Ia lutte des classes, sur l'Etat et sur Ia Nation.
Les désaccords
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m éth o d o lo g iq u es - qui ontnaturellement aussi une dimension poli tique
-concernent le matérialisme historique, et ont
trouvé leur point de crystallisation - pour Weber
- dans Ia question du rô le d u p ro testa n tism e d a n s Ia
g én ese d u ca p ita lism e. Quelles sont leurs analyses
respectives à ce sujet?
D'une façon générale Marx rend compte de
l'origine du capitalisme moderne à travers le
concept d'a ccu m u la tio n p rim itive d u ca p ita l - selon
L e C a p ita l, c'est l'expropriation violente des
paysans par les enclosures et le brutal pillage des
colonies américaines - et non l"'épargne" des
capitalistes individuels, comme chez Weber - qui
explique Ia formation du capital. On voit aisément
les implications politiques de cette ligne
d'interprétation historique, qui, soit dit en passant,
insiste plutôt sur le rôle de facteurs
extra-économiques - l'intervention de Ia violence de
l'Etat - dans Ia genese du capitalisme industriel.
Cela ne veut pas dire que Ia question du
rapport entre p ro testa n tism e et ca p ita lism e ne
l'interesse pas. Sans lui attribuer un rôle aussi
cen-tral que Weber le fera plus tard, Marx ne réconnait
pas moins un lien entre le phénomêne réligieux et
le processus économique. Or, contrairement à ce
que l'on pourrait supposer, cette connexion est
examinée d'une multiplicité d'angles, sans qu'on
en puisse déduire un seul modele de causalité.
L'approche Ia plus "classique" est bien
entendu celle qui ferait de Ia ré forme protestante
leriflet de Ia société bourgeoise. Par exemple, dans le passage suivant: "Le monde religieux n'est que
reflet du monde réel. Une société ou le produit du
travail prend Ia forme de Ia marchandise ...une telle
société trouve dans le christianisme avec son culte
de l'homme abstrait, et surtout dans ses types
44
bourgeois, protestantisme, déisme, etc, le
complement religieux le plus convenable"."
Cependant, mêrne dans ce paragraphe on observe
une certaine flexibilité: Ia complementarité n'a pas
Ia mêrne signification que le reflet. Marx semble
hésiter entre deux modalités de relation
socio-historique assez différentes.
Parfois Marx suggére un rapport de
causalité ou Ia religion serait un facteur actif dans
Ia formation du capitalisme. Par exemple, pour
étayer l'affirmation selon laquelle «Ie
protestantisme est essentiellement une religion
bourgeoise», il mentionne le rôle de Ia Réforme
en Angleterre dans Ia spoliation des biens d'Eglise
et des terres communales: donnant «une nouvelle
et terrible impulsion à l'expropriation violente du
peuple au Xv'Iême siêcle» Ia nouvelle religion a
favorisé, l'accumulation primitive du capital. De
façon encore plus explicite il affirme dans un autre
passage: "Le protestantisme joue déjà par Ia
transformation qu'il opere de presque tous les
jours fériés en jours ouvrables, un rôle important
dans Ia genêse du capital"."
Plus interessante que Ia validité empirique
de ces analyses his toriographiques es t leur
signification méthodologique: Ia réconnaissance de
Ia religion comme une des causes sig n ifica tives des
transformations économiques conduisant à
l'établissement du systême capitaliste moderne.
Que conclure: reflet ou cause? Cette
question ne semble pas trop préoccuper Marx:
l'essentiel à ses yeux c'est de mettre en évidence Ia
co n n exio n intime et efficace entre les deux
phénornênes. Dans ce contexte, il est
particu-liérernent interessant de revenir à un passage des
G ru n d risse (1857-58) qui suggêre un lien intrinsêque
entre l'éthique protestante et le capitalisme: "Le
culte de l'or a son ascétisme, ses renoncements et
ses sacrifices: l'epargne, Ia frugalité, le mepris des
jouissances terrestres, temporelles et passagêres;
c'est Ia chasse au trésor éternel. Faire de l'argent est
ainsi en connexion (Z u sa m m en h a n g ) avec le
puritanisme anglais et le protestantisme
hollandais".' Le paralêlle (mais non l'identité!) avec
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es de Weber est frappant, d'autant plus que
ne pouvait pas avoir lu ce manuscrit de
ublié pour Ia prerniêre fois en 1940.
Que! est donc, par contraste avec Marx,
roche de Weber dans son chef d'oeuvre
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. q u e p ro testa n te et I'esp rit d u ca p ita lism e? Son
- e départ c'est l'éthique du travail, de l'effort
. épargne ascétique du capitaliste, qu'il met
port avec le puritanisme calviniste. Cette
~ .•...-\.ation de l'origine du capital par l'épargne du
--".•.zaliste a sans doute une coloration apologétique
:a
distingue radicalement de l'analyseienne des méthodes brutales d'accumulation
.tive. Mais quelles sont les divergences
. odologiques?
On a souvent dit que cet ouvrage de Weber - .ine sorte de dialogue avec le fantôme de Marx,
t-à-dire, dans un certain sens, une réfutation
térialisme historique. Les positions de Marx
Weber sont fréquemment résumées dans les
rmes suivants: pour Marx, toute tenta tive
expliquer le rationalisme occidental devra
.::nettre l'importance fondamentale de
_ onomie, et tenir compte, avant tout, des
- nditions économiques; pour Weber, par contre,
prit du capitalisme ne saurait étre que le résultat
certaines influences de Ia Réforme.
Le problême est dair et les différences
en-re les deux thêses sont évidentes; mais il y a un
tit fait qui détruit Ia belle harmonie de ce
bleau clair et évident: ce que nous avons
résenté ci-dessus comme le «résumé» de Ia
conception de Marx est une citation littérale
e ... Max Weber! Dans l'intrdocutions
à
sesG esa m m elte A u fsã tze zu r R elig io n sso Z io lo g ie (1920)
-ont le premier volume indut L 'E th iq u e p ro
tes-"a n te-Weber écrit:
"Il s'agira donc, tout d'abord, de reconnaitre les traits distinctifs du rationalisme occidental
et,àl'intérieur de celui-ci, de reconnaitre les
formes du rationalisme moderne, puis d'en
expliquer l'origine. Toute tenta tive
d'explication de cet ordre devra admettre
l'importance fondamentale de l'économie et
tenir compte, avant tout (vo r a liem ), des
conditions éconorniques"."
Et ce n'est pas tout: ce que nous avons
présenté comme le "résumé" de Ia conception de
Weber est en réalité une thêse qu il considérait "déraisonnable et doctrinaire"; je cite:
"D'autre part, il est hors de question de
soutenir une these aussi déraisonnable et
doctrinaire, qui prétendrait que 'l'Esprit du
capitalisme' (...)n esaurait êtreq u ele résultat de certaines influences de Ia Réforme, jusqu
àaffirmer même que le capitalisme en tant
que systéme économique est une création
de celle-ci».'
En effet, Weber prend grand soin de nep a s
présenter sa démarche comme une interprétation
causale «spiritualiste» de l'histoire; dans
l'introduction de 1920 mentionnée ci-dessus il
in-siste sur ce que "nous ne nous occuperons donc
que d'un seul aspect de l'enchainement causal», et
dans le dernier paragraphe de
L
'E th iq u e p ro testa n teil reconnait qu'il faudrait complêter son travail par
une recherche visant à «élucider Ia façon dont
l'ascétisme protestant a été à son tour influencé, dans
son caractére et son devenir, par l'ensemble des
conditions sociales, en particulier par les conditions
économiques"." Faisantréférence à ce passage dans
un ar ticle polémique de 1908, il observe
ironiquement: "li est bien possible que si jamais je
complete ma recherche, je serais alors aussi
rageusement accusé de capituler au matérialisme
historique que maintenant à I'idéologie".?
Dans ce cas là, comment expliquer que
L
'E th iq u e p ro testa n te soit si fréquemment présentéecomme Ia grande ceuvre "anti-Marx" de Ia
sociologie modern e?!" Une des raisons est
probablement le besoin pressant, pour un certain
secteur de l'académie, d'une "réfutation
scientifique" du matérialisme historique. Mais,
d'autre part, iI
y
a eJfectivem en t certains passagesJ
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du livre de Weber qui se présentent explicitement et sans ambigui'té comme un défi au matérialisme
historique et essaient de lui opposer un rapport
causal "spiritualiste". Il s'agit surtout de deux
passages sur l'Amérique et Benjamin Franklin,
ou il présente certains faits historiques qui
montrent, à son avis, I'inadéquation du
"matéria-lismc historique nai'f". Nous essaierons de situer
rapidement ces pages par rapport à ce qui nous
semble étre Ia thêse centrale du livre, et, par suite,
d'examiner de façon plus détaillée les faits
historiques eux-mérnes, en utilisant les propres
sources de Weber. Notre thése est, pour résumer,
que ces passages sont à Ia fois non typiques par
rapport à l'orientation générale du livre et assez
problématiques du point de vue des faits.
Quelle est, en derniêre analyse, l'orientation
générale de
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'E th iq u e p ro testa n te? La réponse à cettequestion n'est pas facile. Quelquefois, Weber
reconnait implicitement Ia primauté des
transformations économiques sur les
transforma-tions religieuses; par exemple, dans ce passage sur
les origines du protestantismc cn Allemagne:
"Un grand nombre de régions du Reich, les
plus riches et les plus développées
écono-miquement, les plus favorisées par leur
situation ou leurs ressources naturelles, en particulier Ia majorité des villes riches, étaient
passées au protestantisme dês le XVIe siêcle.
Se pose alors Ia question historique: pourquoi
les régions économiquement les plus
avancées se montraient+elles en même
temps particuliêrernent favorables à une
évolution dans l'Eglise?"!'
Quelle que soit Ia réponse à cette question
historique, ce paragraphe implique qu'en
Allemagne les capitalistes sont devenus protestants
et non les protestants capitalistes. Dans un autre
passage - par ailleurs assez critique envers «l'esprit
du capitalisme» Weber suggêre que le
protestantisme a fourni un soutien moral pour une
tendance historique déjà existante:
46
"L'idée que l'homrne a des devoirsàl'égard des richesses qui lui ont été confiées et
auxquelles il se subordonne comme un
régisseur obéissant, voire comme une
'machine à acquérir', pese de tout son poids
sur une vie qu'elle glace ... Comme tant
d'éléments de l'esprit du capitalisme
moderne, par certaines de ses racines,
l'origine de ce style de vie remonte au Moyen
Age. Mais ce n'est que dans l'éthique du
protestantisme ascétique qu'il a trouvé son principe moral conséquent"Y
Mais l'orientation méthodologique
principale du livre n'affirme ni Ia primauté du
facteur économique (cmatériel») ni celle du
religieux (espirituel»): elle consiste plutôt en
une étude brillante, pénétrante et profonde de
Ia rela tio n recip ro q u e, du ra p p o rt in tim e, de Ia
co n n exio n p ro jo n d e entre ces deux structures
culturelles: l'éthique protestante et l'esprit du
capitalisme, sans trop se soucier de Ia question
de Iap rim a u té. Le terme qui rend compte de
cette relation est celui d'a ffin ité éléctive (W a h
lver-w a n d tsch a ft). Je reviendrais plus loin sur l'interêt
et Ia portée methodoIogique de ce concept.
M a is (il y a toujours un «rnais»), il existent
ces deux passages sur l'Amérique et Benjamin
Franklin, qui ne peuvent pas être considérés
comme une simple tournure de phrase, et qui
proclament clairement et ouvertement Ia primauté
causale du «facteur spirituel», Examinons donc Ia
véracité de ces passages, en utilisant exclusivement
les sources de Weber lui-mérne, c'est+a-dire les
li-vres qu'il cite lui-rnéme pour étayer sa thêse.
Le prernier passage est celui-ci:
"Nous parlerons ci-aprés en détail de Ia
doctrine du matérialisme historique naíf
suivant laquelle de telles idées SOntle reflet,
ou Ia superstructure, de situations
éconorniques données. Pour notre propos.
il suffit de faire remarquer que "l'esprit du capitalisme" (au sens ou nous l'entendon
ici) existait sans nul doute dans le pays qui a
vu naitre Benjamin Franklin, le
Massachu-setts, avant que ne se développe l'ordre
capitaliste. Dés 1632, des doléances s'étaient
élevéss contre I'excês du calcul dans Ia
poursuite du profit, propre à Ia
Nouvelle-Angleterre qui se distinguait ainsi des autres
contrées de l'Amérique (...). Dans le cas
présent, Ia relation causale est certainement
I'inverse de celle que proposerait le
matérialisme historique".':'
Tout d'abord, il faut remarquer que même
te polérnique est moins dirigé contre Marx
ontre "le matérialisme historique naif "; quoi
en soit, il suggêre, ou plutôt affirme, que
rir du capitalisme dans le Massachusetts au
_ de Ia colonisation n'était pas Ia conséquence
"ordre capitaliste" mais de l'éthique puritaine
olons. Est-ce vraiment si certain?
La question qu'on peut légitimément se
est Ia suivante: cet esprit capitaliste, ce
cul dans Ia poursuite du profit", "dés 1632",
-il vraiment apparu soudainement,
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ex n ih ilo ,mieux, ex p u rita n ism o , en Amérique, seulement
_ ans aprés l'arrivée du bsteau Mayflower? Ne
.t-il pas plus raisonnable de supposer que cet
_ rit n'est pas né mystérieusement en Amérique
que les colons l'o n t a m en é a u ec eu x d 'A n g leterre?
- ~ d'autres termes, ne serait-il pas possible que
'idité pour le profit des habitants de Ia
_ · ouvelle-Angleterre en 1632 ne soit pas tombée
ciels du puritanisme en Amérique, mais ait
_ ussé dans le sol fertile de l'Angleterre, qui était
cette époque le p q ys le p lu s ca p ita liste d u m o n d e?
_ . e serait-il pas possible que les immigrants aient
ené dans leurs bagages non seulement le
rotestantisme mais aussi Ia mentalité capitaliste?
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• '0 0 seulement Ia Bible, le "Bon Livre" - comme
'appellent les puritains - mais aussi des bons
li-vres de comptes? Cette hypothêse est encore
renforcée si nous acceptons Ia théorie de Weber
ur l'affinité entre capitalisme et puritanisme en
Angleterre : si les puritains avaient un "esprit
capitaliste" calculateur et avide en Angleterre, il
n'y a pas de raison pour qu'ils ne continuent pas
àl'avoir dans Ia Nouvelle-Angleterre américaine!
Le méme raisonnement est valable pour le
développement concret de l'artisanat dans Ia
Nouvelle-Angleterre; selon Weber "l'existence en
Nouvelle-Angleterre, dés Ia prerniêre génération
qui suivit Ia fondation de cette colonie,
d'entreprises sidérurgiques (1643), de filatures
(1659), de même que Ia floraison d'un haut
artisanat" est, d'un point de vue purement
éconornique, tout à fait étonnante, et ne pourrait
étre expliquée que par le rôle de Ia religion
puritaine.!" Encore une fois: cet artisanat, ces
manufactures, sont-ils le produit de l'éthique
pro-testante ou des métiers hauternent développés
d'Angleterre (transportés en Amériquejj'"
Résumons: les remarques ci-dessus n'ont pas Ia prétention d'offrir une explication "matérialiste
historique" des origines du capitalisme américain,
ni de nier que ]e puritanisme a joué un rôle dans
ce procês; je veux seulement suggérer que ce n'est
pas tellement certain, comme Weber semble le
croire, que "dans le cas présent, Ia relation causale
est ... l'inverse de celle que proposerait le
matérialisme historique".
Examinons maintenant le second passage
de Weber sur l'Amérique, qui concerne
Benja-min Franklin. Weber compare Ia Florence
prospere mais catholique des XfVême et Xvême
siêcles, qui condamnait ou tolérait à peine
l'attitude capitaliste qui conçoit l'enrichissement
comme une fin en soi, avec les "forêts de
Pennsylvanie" qui ont produit ce prototype de
l'esprit capitaliste, Benjamin Franklin:
" ... au XVIIIeme siêcle, dans des conditions
petites-bourgeoises, au milieu des forêts de Pennsylvanie, ou les affaires menaçaient de
dégénérer en troc par simple manque d'argent, ou 1'0n trouvait à peine trace de grandes
entreprises industrielles, ou les banques n'en
étaient qu'à leurs tout premiers pas, le même fait (Ia recherche du profit comme but en soi
ML) a pu être considéré par Benjamin Franklin
comme I'essence de Ia conduite morale, et a
même été recommandé au nom du devoir.
Parler ici de 'reflet' des conditions 'matérielles'
sur Ia 'superstructure idéale' serait pur
non-senso Que! est donc l'arriêre-plan d'idées qui
a conduit àconsidérer cette sorte d'activité,
dirigée en apparence vers le seul profit,
comme une vocation
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(B erujj envers laquelleI'individu se sent une obligation morale? Carce
sont ces idées qui ont conférée àIa conduite
de I'entrepreneur "nouveau style" son
fondement éthique et sa justification". La
réponse de Weber est: c'est l'éducation
calviniste que B. Franklin a reçu de son pêre."
Laissons de côté le cas de Florence - il
exis-te à ce sujet touexis-te une controverse entre Weber,
Sombart et Keller - pour concentre r notre
attention sur Benjamin Franklin. L'illustre
américain ne vivait pas dans «les forêts de
Pennsylvanie» mais à P biiadelpbie, Ia deuxiême ou
troisiêrne ville d'Amérique, assez prospere au
XVl llême siêcle, selon toutes les sources;
deuxiêmernent, il est né et a été élevé à B o sto n
(jusqu'à l'âge de 17 ans), Ia prerniêre ville
d'Amérique et Ia plus «capitaliste» de toutes;
troisiêmernent, il a vécu pendant plusieurs années
àL o n d res, qui était à cette époque probablement le
plus grand centre capitaliste du monde entier.
Pourquoi ne pas considérer l'esprit
capitaliste de Franklin, son obsession avec
l'acquisition et l'accumulation de l'Argent, avec un
«P:» majuscule - un therne récurrent de ses écrits
- comme l'expression du milieu social et
économique typiquement capitaliste ou il a grandi
et vécu? D'autant plus que, comme le réconnait
Weber lui-même, on ne trouve guere de références
à Ia morale puritaine dans ses écrits, d'inspiration plutôt utilitariste. 17
Toutefois, comme nous l'avons souligné plus
haut, ces deux passages ne sont pas tellement
typiques de Ia démarche méthodologique générale
du livre, fondée sur l'idée d'a Jftn ité éléctive entre
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4 8
l'éthique calviniste et l'esprit capitaliste. Ce terme
a son origine dans l'alchimie - qui explique Ia
fusion des metaux par leurs affinités - mais il est
entré dans Ia culture allemande grâce au célebre
roman de Goethe, D ie W a h lverw w a n d sch cifien (1 8 0 9 ),
qui traite de deux âmes qui «se cherchent I'une
l'autre, s'attirent, se saisissent I'une l'autre et
ensuite resurgissent de cette union intime dans une
forme (G esta /~ renouvelée et imprévue». 18 C'est
Weber, ce grand alchimiste de Ia science sociale,
qui l'a transformé en concept sociologique.
Le lo cu s cla ssicu sde cette utilisation du terme
est le passage suivant de I'E th iq u e p ro testa n te: «En
face de l'enorme enchevêtrement d'influences
re-ciproques entre bases matérielles, formes
d'organisation sociales et politiques, teneur
spirituelle des époques de Réforme, force nous est de commencer par rechercher si certaines 'affinités
éléctives' (W a h lven va n d tsch a ften ) sont perceptibIes
entre les formes de Ia croyance religieuse et celles de l'éthique professionnelle.t""
Il n'est pas étonnant que cette expression
n'ait pas été comprise par Ia réception
angIo-saxonne positiviste de Max Weber. Un exempIe
presque caricatural est Ia traduction américaine de
I'E th iq u e p ro testa n te par Talcott Parsons (en 1930):
W a h lverw a n d tsch a ften a été rendu, tantôt par certa in
co rrela tio n s,tantôt par th o serela tio n sb ip s." Tandis que le concept wébérien renvoie à une relation interne
riche et significative entre deux configurations, Ia
"traduction" de Parsons le remplace par une banale
correlation extérieure et vide de senso
Weber n'a jamais essayé de définir I'affinité
éléctive. On pourrait suggérer, tentativement, Ia
proposition suivante: il s'agit du processus par
lequel deux formes culturelles - religieuses,
littéraires, poli tiques, économiques, etc - entrent,
à partir de certaines anaIogies ou correspondances
structurelles, en un rapport d'influence réciproque.
choix mutuel, convergence, symbiose, et même,
dans certain cas, fusion.
Si l'analogie, Ia parenté en tant que telle.
releve uniquement du contenu culture.
("spirituel") des figures en question, leur mise
rapport et leur interaction active dependent
ce circonstances historiques, socio-économiques
'!-poli tiques précises. Dans ce sens, une analyse
termes d'affinité éléctive - comme celle
:quissée par Weber dans l'
hgfedcbaZYXWVUTSRQPONMLKJIHGFEDCBA
E th iq u e p ro testa n te,à
:-art quelques écarts polémiques - est
_ arfaiternent compatible avec Ia réconnaissance
- rôle determinant des conditions économiques
_- sociales, et peut être integrée dans le cadre
'une approche inspirée par Ia matérialisme
torique."
Une derniêre remarque: aussi bien Marx que
eber partagent l'idée d'une irra tio n a lité
bstantielle du capitalisme - qui n'est pas
_ ntradictoire avec sa rationalité formelle ou
:::u:tielle.Mais leurs méthodes pour rendre compre
- cette irrationalité divergent.
Weber insiste, à plusieures reprises, dans
E tb iq u ep ro testa n te, que, pour l'esprit du capitalisme,
'argent est
à
ce point considéré comme une fin eniqu'il apparait entierement transcendant et
olument irrationnel sous le rapport du 'bonheur'
.; l'individu ou de l"avantage' que celui-ci peur
_ rouver à en posséder, Le gain est devenu Ia fin
_ ue l'homme se propose; il ne lui est plus
bordonné comme moyen de satisfaire ses besoins tériels". 11s'agit, souligne-t-il, d'un "renversement
~ ce que nous appellerions l'état de choses naturel". r, c'est l'origine de cet irra tio n a lism e qu'il s'agit
_ 'expliquer, et il propose de le faire en se référant
à
une serie de sentiments intimement liés
à
certaines_ presentations religieuses": l'éthique protestante."
Marx, par contre, a analysé dans ses écrits
ce caractêre irrationnel du capitalisme, et l'a
résenté comme une forme d'aliénation semblable
s sa structure à l'aliénation religieuse: dans les
eux cas les êtres humains sont dominés par leurs
ropres produits: respectivement l'Argent et Dieu.
Le capitaliste, écrit Marx, "dans Ia mesure ou ses
ctes ou omissions sont seulement une fonction
u capital personnifié en lui avec conscience et
+olonté, considere sa propre consommation
comme un vol contre l'accumulation du capital,
comme dans les livres de comptes italiens, ou les
dépenses privées apparaissent comme une dette du capitaliste envers le capital".23
Ce tte aliénation du capitaliste, ses
"impulsions acquisitives et avarice comme des
passions absolues" sont, dans l'opinion de Marx,
particuliêrernent caractéristiques des origines
historiques du mode de production capitaliste, de
Ia période d'accumulation primitive'". Mais même
dans le capitalisme mo , le capitaliste est
évidemment forcé par les lois de Ia concurrence
d'accumuler et d'élargir continuellement son
ca-pital, independemment de toute autre
consi-dération - ce que réconnait aussi Weber.2S
En conclusion: Marx est, comme Weber,
convaincu de l'irrationalité de l'esprit capitaliste mais il considere cette irrationalité - qui a, bien súr, sa
propre cohérence et rationalité interne - comme
étant, depuis son origine, une caractéristique
intrinsêque, immanente et essentielle du mode de
production capitaliste, comme procêssus social
aliéné - un processus qui peut utiliser,
à
un certainmoment, l'éthique religieuse protestante, mais n'a
pas besoin d'elle pour s'établir.
Notes
Voir l'interessant ouvrage de Derek Sayer,C a p ita -lism a n d M o d ern u y. A n E xcu rsu s o n M a rx a n d U í'eb er,
Londres, New York, Routledge, 1991.
2 M.Weber, H isto ire éco n o m iq u e. E sq u isse d 'u n e b isto ire
u n iverselled e I'éco n o m ieet d e Ia so ciété,traduit par Christian
Bouchindhomme, préface de Philippe Raynaud,
Paris, Gallimard, 1991, pp. 297-99 et326.
3 Ib id .
p.
74.4 L e C a p ita l, I, pp. 533, 621. L'expropriation des
cloitres et autres terres cultivées par les paysans a favorisé aussi l'appauvrissement et Ia proletarisation des masses rurales: "11 n'est jusqu'à M. Rogers,
ancien professeur d'économie politique à
l'Université d'Oxford, siêge de l'orthodoxie
pro-testante, qui ne releve...le fait que le paupérisme anglais vient de Ia reformation". (p.689).
5 K.Marx,F o n d em en ts d e Ia C ritiq u e d e I'E co n o m ie P o litiq u e
(G ru n d risse), Paris, Anthropos, 1967, p. 174.
6 Max Weber,
hgfedcbaZYXWVUTSRQPONMLKJIHGFEDCBA
L 'E th iq u e p ro testa n te et I'esp rit d ucapitalism e, Paris, Plon, 1964, p. 25. Cf. M. Weber,
G esa m m elte A u ftâ "tze zu r R e/ig io n sso zi% g ie,Tübingen,
JCB Mohr, 1920, p.12.
7 Weber, E th iq u e, p. 107.
8 lb id . pp. 26, 248.
hgfedcbaZYXWVUTSRQPONMLKJIHGFEDCBA
9 M.Weber, "Bemerkungen zu der vorstehende
'Replik''', (1908), in J Winckelmann (ed.), D ie
p ro testa n tisch e E th ik Il. K ritiken u n d A n tikritiken ,
Gütersloh, GTB, 1978, p. 56.
10 Voir par exemple Talcott Parsons, T h e S tru ctu re rif
S o cia l.A c tiç n ,N,York, Free Press, 1966, p. 510, et
Reinhard Bendix, M a x W eb er,Londres, Heinemann,
1960, p. 71.
11 E th iq u e,
p.
35.1 2 E th iq u e p. 230
1 3 E tb iq u e , p. 55-56, traduction corrigée d'aprês
l'original allemand, R e/ig io n sso zi% g ie, I, p.37.
14 L 'E th iq u e, p. 234, note 85.
15 Si nous prenons les deux exemples donnés par
Weber, Ia sidérurgie et Ia filature, nous trouverons
les faits suivants:
a) La sidérurgie de 1643 apparút de Ia façon
suivante, selon une des principales sources de
Weber, l'historien JA.Doyle (T h e E n g lish in
A m erica , Lognmans, Londres, 1887, voI. II, p.
37: "En 1643, étant assuré de l'existence du fer
John Winthrop jr estretourné en A n g /eterre(souligné
par moi ML), a formé une compagnie, engagé
des travailleurs et s'est procuré toutes les choses
nocessaires pour les travaux".
b) La filature pour le marché n'a pas commencé
en 1659 mais, selon Doyle, beaucoup plus tôt,
avec des tisserands anglais qui avaient émigré
en Amérique: "En 1639, un certain nombre de
tisserands du Yorkshire se sont établis au nord
d'Ipswich, en baptisant leur ville d'aprés leur
lieu d'origine, Rowley. Ils y ont installé une
filature, et ont élevé leurs enfants dans le métier
du tissage et de Ia filarure". Ce n'était pas un
50
phénornêne isolé et cela irnpliquait des
entreprises relativement larges er prospéres.
16 E th iq u e, pp. 80-81.
17 Pour une discussion plus détaillé des arguments de
Weber je renvoie à mon essai "Marx et Weber :
notes sur un dialogue implicite", in D ia /ectiq u e e:
R évo /u tio n , Paris, Anthropos, 1974.
18 JWGoethe, D ie W a h lven va n d sch a ften , Guttersloh.
C.Bertslmann Verlag, 1948, p. 41.
19 M.Weber, E tb iq u e , p.107, traduction revue e
corrigée d'aprês l'original, M. Weber, G esa m m eltt
A u ftã lze zu r R e/ig io n sso zi% g ie,p.83.
20 Max Weber, T h e P ro testa n t E th ic a n d th e S p irit O'
C a p ita lism ,Londres, Uniwin University Books, 195-.
pp. 91-92 (trad. Talcott Parsons).
21 Pour une discussion plus détaillée du concep
d'affinité éléctive, je renvoie àmon livre R éd em p tio r.
et U to p ie. L eju d a i'sm e lib erta ireen E u ro p e cen tra /e. U l1
-étude d 'cifftn ité éléctive,Paris, PUF, 1988.
2 2 E th iq u e, p. 50. Cf aussi p. 73, 80.
23 K.Marx, D a sKapital,
I,
W erke,Berlin, Dietz Verlag,1962, voI. 23, p.619.
Voir aussi les Manuscrits de 1844: "Moins tu
manges, bois, achétes des livres. vas au théâtre
ou au bal, ou au café ... plus tu seras capable
d'épargner et plus grand deviendra ton trésor
qu'aucune rouille ne peut corrompre, ton
capi-tal. Moins tu es, moins tu exprimes ta vie, plus
tu as, plus grande est ta vie aliénée et plus
gran-de est l'épargne de ton être aliéné". (In K.Marx
K leine O eko n o m isch e S ch riften , Dietz Verlag, Berlin,
1953. Au sujet des rapports entre Ia
problé-matique rnarxiste de Ia réification et les analyses
de Weher, voir I'article fort intéressant de Joseph
Gabel, "Une lecture marxiste de Ia sociologie
religieuse de Max Weber", C a h iers In te rn a tio n a u x
d eSociologie, vol XLVI, 1969).
24 K. Marx, D a s K a p ita /, pp. 620-621 et M. Weber
E th iq u e, pp.51, 224.
25 K. Marx, D a s K a p ita l, p.618.