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DE L’ESPACE GERMANIQUE

No documento Vista do v. 29 n. 1 (2016) (páginas 81-101)

José Mambwinikivuila-Kiaku*

RÉSUMÉ: Deux éléments naturels reviennent régulièrement dans le paysage germanique de la Germania, à savoir: les eaux (cours d’eau, fl euves, marécages, voire lacs) et les immenses forêts. Cette constante dans la Germania signifi e tout simplement que Tacite défi nit le territoire de la Germanie par des images spatiales de la liquidité et de l’insaisissable en raison de l’immensité des forêts. Si les fl euves permettent de charrier leurs eaux jusqu’à l’embouchure avec l’Océan, ils sont cette force qui, dans ces immenses forêts, organise la vie. Comment Tacite représente-t-il ces deux éléments naturels – les fl euves et la forêt –, quels artifi ces utilise-t-il pour mieux les représenter et quelle (s) fonction(s) leur attribue-utilise-t-il?

Telles sont les questions auxquelles nous allons tenter de répondre dans cet article tout en évitant de longs développements.

MOTS-CLÉ: Tacite; Germania; espace; poétique.

RIOS E FLORESTAS NA GERMANIA DE TÁCITO:

ELEMENTOS REPRESENTATIVOS DO ESPAÇO GERMÂNICO RESUMO: Dois elementos naturais surgem regularmente na paisagem germânica da Germania, a saber: as água (cursos d’água, rios, pântanos e mesmo lagos) e as imensas fl orestas. Essa constante na Germania signifi ca tão-só que Tácito defi ne o território da Germânia por meio de imagens espaciais da liquidez e da inacessibilidade em razão da vastidão das fl orestas. Se os rios deixam correr suas águas até a desembocadura no Oceano, são eles a força que, nessas imensas fl orestas, organiza a vida. Como Tácito representa esses dois elementos naturais – os rios e a fl oresta –; de que artifícios ele se vale para melhor representá-los, e que função(ões) lhes atribui? Estas são as questões que tentaremos responder neste artigo, sem muito estendermo-nos.

PALAVRAS-CHAVE: Tácito; Germania; espaço; poética.

* Département des Lettres et Civilisation Latines. Université Pédagogique Nationale (UPN) de Kinshasa - RD Congo.

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D

ans le cadre de nos enseignements sur les «Questions de poétique» organisés au sein de notre département, nous avons été amenés à procéder à une relecture de la Germania de Tacite dans la perspective de cerner la «poétique tacitéenne de l’espace» dans cet ouvrage.1 Si l’on tient compte des indices spatiaux et paysagers dans cet ouvrage et en s’intéressant aux circonstances au cœur desquelles ces indices ont été introduits dans le récit tacitéen, on en vient à cette conclusion: Deux éléments naturels reviennent régulièrement dans le paysage germanique de la Germania, à savoir: les eaux (cours d’eau, fl euves, marécages, voire lacs) et les immenses forêts. Les fl euves contribuent à l’organisation sociale et économique des peuples qui habitent sur les rives (ripae), tandis que les forêts constituent des espaces de vie protégés pour les Germains. Ce sont ces deux points que nous allons développer tout au long de cet article.

1. LES FLEUVES, ÉLÉMENTS ESSENTIELS DANS LORGANISATION SOCIALE ET ÉCONOMIQUEDESGERMAINS

La Germania2 débute par une description physique de l’espace germanique dominé par les fl euves,3 une description dont chaque phrase apporte une information spécifi que à tel ou tel fl euve. Entrant ex abrupto dans le vif du sujet sans présenter ni ses intentions ni proposer un plan, Tacite-géographe commence son étude ethnographique sur les Germains par la présentation générale du territoire germanique: trois phrases suffi sent pour nous préciser, non seulement les limites naturelles de la Germanie libre,4 mais également ses principales caractéristiques physiques.

Phrase 1. Usant d’une formule qui nous rappelle le début du De Bello Gallico,5 comme s’il voulait s’inscrire dans la continuité littéraire de César, Tacite nous apprend que «Germania omnis a Gallis Rhaetisque et Pannoniis Rheno et Danubio fl uminibus, a Sarmatis Dacisque mutuo metu

1 Les idées émises dans cette étude seront développées dans un ouvrage en préparation sous le titre de «La poétique de l’espace dans l’œuvre de Tacite: la construction de l’espace singulier dans les opera minora» qui sera publié aux Editions L’Harmattan, à Paris.

2 L’édition de la Germania utilisée dans cette étude est celle de Tacite, 1983.

3 Introduisant son article sur «les fl euves dans le récit militaire de Tacite» (cf. Poignault, 2001, p. 414) que l’on peut considérer comme la suite de son autre article paru en 2000 (cf. Poignault, 1999-2000), Rémy Poignault précise que «Les fl euves (ou cours d’eau en général) sont des éléments non négligeables du cadre chez Tacite; l’auteur fournit parfois sur ceux-ci des renseignements à caractère géographique, qu’il en présente le cours, qu’il les utilise comme repères pour organiser l’espace ou qu’il s’attache à quelques curiosités; et les grands fl euves apparaissent surtout dans une fonction de frontière idéologique et matérielle.» Ces deux articles nous ont été d’une très grande utilité dans le commentaire concernant l’espace germain.

4 Elle s’étend à partir de la rive droite du Rhin, et non pas des deux provinces instituées avant 90 ap.J.C. par Domitien, Germania inferior et Germania superior, contrées de la Gaule Belgique avoisinant la rive gauche des cours supérieur et inférieur du Rhin.

5 César, B.G., 1.1: «Gallia est omnis diuisa...»

aut montibus separatur: cetera Oceanus ambit, latos sinus et insularum immensa spatia complectens, nuper cognitis quibusdam gentibus ac regibus, quos bellum aperuit.».6 C’est donc en géographe avisé que Tacite essaie de reproduire l’espace physique de la Germanie en prenant comme repères ses frontières naturelles.7 Comme si ce territoire était un espace essentiellement aquatique, l’historien souligne l’importance de deux fl euves – le Rhin et le Danube – qu’il considère d’ailleurs comme étant la frontière naturelle séparant trois peuples, et donc trois espaces de vie, à savoir: les Gaulois, les Rhètes8 et les Pannoniens.9 Il faut avouer que cette première phrase annonce toute la poétique de la construction de l’espace germanique, une poétique basée essentiellement sur la présence et la disposition géographique de deux plus importants fl euves du territoire germanique, le Rhin et le Danube.10

Phrases 2 et 3. Comme le ferait un pédagogue, après avoir souligné le rôle que jouent ces deux fl euves dans la délimitation des espaces de vie des peuples germaniques, Tacite poursuit sa description en nous donnant les spécifi cités de chacun de ces deux fl euves. Les phrases 2 et 3 constituent un véritable tableau hydrographique de la Germanie. La phrase 2 qui fait écho à la tradition ancienne sur l’Océan11 contient une évocation au fl euve Rhin:

«Rhenus, Rhaeticarum Alpium inaccesso ac praecipiti vertice ortus, modico fl exu in occidentem versus,

6 Ger. 1,1. «La Germanie dans son ensemble est séparée des Gaulois, des Rhètes et des Pannoniens par deux fl euves, le Rhin et le Danube, des Sarmates et des Daces par une crainte mutuelle ou des montagnes; le reste est entouré par l’Océan qui presse de vastes péninsules et des îles d’une immense étendue, on y a reconnu, ces temps-ci, des nations et des rois que la guerre a découverts.»

7 À ce propos, O. Devillers (Devillers, 2010, p. 76), note que «la Germania omnis de Tacite est prioritairement considérée du point de vue de ses frontières externes: a Gallis Raetisque et Pannoniis […], a Sarmatis Dacisque […] separatur (G., 1, 1). Elle est donc présentée d’emblée pratiquement dans un rapport d’exclusion avec ses voisins. C’est aussi dans ce sens que s’inscrit la conviction de Tacite que les Germains sont de purs autochtones (G., 2, 1-7) et n’ont été mêlés à aucune autre nation, qu’ils constituent en somme une race «qui ne ressemble qu’à elle-même», tantum sui similem gentem (G., 4, 1-2)»

8 La Rhétie, territoire de cette province romaine, fut soumise par Drusus et Tibère en 16-15 a. C.;

elle ouvrait le Tyrol, l’Est de la Suisse et le canton des Grisons. Tacite ne mentionne pas le Norique qui séparait celle-ci de la Pannonie.

9 La Pannonie s’étendait entre le Danube et la Drave. Elle comprenait l’Ouest de l’actuelle Hongrie et la Croatie. Conquise entre 35 et 9 a.C, elle devint province romaine en 9 a.C. et fut divisée en Pannonie supérieure et inférieure

10 En rapportant les campagnes militaires transrhénanes de Germanicus dans les Annales (cf. Ann., 1, 59; 2, 14; 2, 22 ), Tacite défi nit fréquemment le pays des Germains comme l’espace situé entre le Rhin et l’Elbe, les deux fl euves parallèles formant ainsi respectivement les délimitations occidentales et orientales de la Germanie. Cf. Morin, 2008, 23 qui estime que le Rhin, représenté en tant que délimitation du territoire germanique, pourrait également apparaître comme la limite des régions habitées par les Germains.

11 Cf. Morin, 2014, p. 104: Selon la représentation ancienne du monde, un vaste océan circulaire entourait les terres habitées, un vaste océan qui, dans sa portion nord, à partir du Rhin, était désigné en latin sous le nom d’Oceanus septentrionalis. Cet Océan septentrional, qui formait la frontière nord de la grande Germanie, correspond évidemment, dans la géographie moderne, à la mer du Nord

septentrionali Oceano miscetur.»,12 alors que la phrase 3 est consacrée au Danube: «Danuuius, molli et clementer edito montis Abnobae jugo effusus, plures populos adit, donec in Ponticum mare sex meatibus erumpat: septimum os paludibus hauritur.13

On trouve dans ces deux phrases, la plume d’un ‘Tacite géographe’ qui décrit, d’une part, le Rhin «avec l’évocation de son point de départ, de son point d’arrivée et du mouvement d’ensemble du fl euve»14 et, d’autre part, le Danube comme un fl euve tranquille qui provient d’une source moins abrupte et qui, avant de se jeter dans la mer, se divise en six bras et que le septième se perd dans des marais. Pour Tacite, il n’y a pas de doute: ces deux fl euves sont ce qu’on appelait ‘politiquement’ à Rome des frontières naturelles.15

Lorsqu’on relit minutieusement ces trois phrases qui constituent le tableau paysager initial qui ouvre la Germania,16 on s’aperçoit que Tacite oppose les deux fl euves entre eux,

«comme s’il obéissait à un impératif rhétorique d’antithèse».17 Ce n’est pas cette opposition18 qui nous intéresse, mais c’est plutôt le fait de considérer ces deux fl euves comme «point de repère pour organiser l’espace dans son récit»,19 mieux, «comme points de repère privilégiés dont l’hydronyme a gardé l’essence même de la nomenclature latine et exprime encore aujourd’hui la position septentrionale de cette mer par rapport au centre européen.

12 Tacite, Ger. 1, 2 «Le Rhin, jaillissant dans les Alpes Rhétiques d’un sommet inaccessible et abrupt, s’infl échissant quelque peu vers l’Occident, se mêle à l’Océan septentrional.» Dans les Annales 2,6, Tacite nous donne d’autres précisions concernant ce fl euve: Nam Rhenus uno alueo continuus aut modicas insulas circumueniens apud principium agri Bataui uelut in duos amnis diuiditur, seruatque nomen et uiolentiam cursus, qua Germaniam praeuehitur, donec Oceano misceatur : ad Gallicam ripam latior et placidior adfl uens (uerso cognomento Vahalem accolae dicunt), mox id quoque uocabulum mutat Mosa fl umine eiusque inmenso ore eundem in Oceanum effunditur.»

13 Tacite, Ger. 1,3. «Le Danube, épanchant ses eaux sur les douces pentes et les calmes hauteurs du Mont Abnoba, rend visite à de nombreux peuples, puis se précipite dans la mer Pontique par six bouches: un septième bras se perd dans les marais.» Commentant cet extrait, R. Poignault (Poignault, 1999-2000, p. 434) nous fait remarquer que «le cours d’eau du Rhin est décrit avec l’évocation de son point de départ, de son point d’arrivée et du mouvement d’ensemble du fl euve, mais on reste dans le domaine de l’épure, sauf pour ce qui est de sa source, qui exprime la force au détriment de tout sens des réalités.

14 Poignault, 1999-2000, p. 433.

15 Dans la pensée de bien des Romains, ces limites naturelles avaient été tracées par les dieux dans leur souci d’établir une sorte d’équilibre spatial dans le monde romain. De la sorte, il ne convenait pas de les dépasser. À en croire Laederich (Laederich, 2001, p. 129-130), cette idée de «frontières naturelles»

matérialisées par les fl euves pose un problème à la fois idéologique et stratégique.

16 La Germania s’ouvre par une certitude géographique et se referme par un doute transcendantal où Tacite ne parvient pas à trancher entre tradition, mythe et religion (Ger., 46,6).

17 Poignault, 1999-2000, p. 431.

18 Selon Poignault (Poignault, 1999-2000, p. 435), cette opposition se voit aussi d’un point de vue littéraire. Parlant du Danube, Tacite utilise le verbe «erumpere» qui «suggère la violence du fl ot, pour rendre la manière dont le Danube se jette dans le Pont-Euxin». Quant au Rhin, l’historien préfère l’utilisation du verbe «miscetur».

19 Poignault, 1999-2000, p. 431.

dans la narration car ils permettent d’organiser l’espace».20 Ce qui nous intéresse ici, c’est le fait que, dans la représentation de l’espace germain, Tacite se sert du Rhin et du Danube comme

«principe d’orientation dans la description»21 de ce territoire. Bref, ce qui nous intéresse, c’est le fait que, dans la Germanie, Tacite considère ces fl euves, non seulement, comme «des données géographiques et mirabilia»,22 mais aussi comme des «frontières»23 «perméables»,24 qui ne sont pas de simples limites symboliques mais qui doivent être considérés aussi dans leur matérialité.25

Partant du tableau que Tacite brosse au début de son ouvrage (Ger. 1-3), il apparaît clairement que, pour cet historien, la Germania , en tant qu’entité géographique, est un territoire naturel, non créé par l’homme, car encadré par des délimitations «naturelles» et légitimes que sont les eaux (Océan, fl euves). Si nous devons aller plus loin dans notre analyse, en nous référant aux raisons qui ont poussé Tacite à rédiger rapidement cet opuscule, nous pouvons dire que les trois phrases qui ouvrent la Germania constitueraient un message subliminaire que Tacite lancerait en direction des Gouvernants romains, à savoir: la seule façon de contenir les menaces germaniques et de stabiliser la frontière Nord de l’Empire passe stratégiquement par la domination, c’est-à-dire l’occupation militaire de deux plus importants fl euves du pays, à savoir: le Rhin et le Danube,26 fl euves que R. Poignault considère comme «des éléments de défi nition de l’espace», mieux comme des «points de repère pour organiser l’espace dans son récit». En tout cas, ce n’est pas par un pur hasard de l’écriture que Tacite ouvre sa Germania en mettant en exergue ces deux fl euves qui, de notre point de vue, ont une importance capitale et vitale pour l’ensemble de l’espace germain composé d’une multitude de peuples et donc une multitude d’espaces vitaux.

En effet, en plaçant ces deux fl euves en antéposition de toute la narration, Tacite voulait très probablement nous dire que, le Rhin et le Danube jouent un rôle important dans

20 Poignault, 1999-2000, p. 436.

21 Pognault, 1999-2000, p. 437.

22 Poignault, 1999-2000, p. 433-442.

23 Poignault, 1999-2000, p. 442-451.

24 Poignault, 1999-2000, p. 451-455. Dans la Germania, même si Tacite considère le Rhin comme un

«fl euve frontière», il ne le présente jamais comme infranchissable. En effet, le Rhin n’a pas empêché des Gaulois de passer sur la rive opposée (Cf. Ger., 28,1). L’historien évoque aussi les Germains sur la rive gauche du Rhin (Ger., 28,4). Les Ubiens sont la preuve que le Rhin a été un facteur d’échanges et non de division (Ger., 28,5). Les migrations des Cimbres ont également laissé des témoignages de leur passage sur les deux rives (Ger., 37,1). Les Tongres ont été les premiers à traverser le Rhin et à venir s’installer en Gaule (Ger., 2). Le Danube n’est non plus que le Rhin une barrière infranchissable (Ger., 28,3)

25 Le Rhin, par ex. du côté des Usipens et des Tenctères, constitue par son seul cours un terminus (une borne) suffi sant pour séparer l’empire de ces Germains (Ger., 32,1). Cf. Poignault, 2001, p. 446.

26 L’importance de ces deux fl euves a fait l’objet de plusieurs études dont certaines dédiées aux représentations mythologiques et symboliques du fl euve et d’autres au Rhin et ainsi que la fonction de fl euve-frontière.Sur cette question, outre Morin, 2008, voir aussi Dion, 1993; Vogler, 1992; Vogler, 1997; Trousset, 1993.

l’organisation sociale de l’espace germain de la même manière que le sont, par exemple, le Nil pour l’Egypte, le Tibre pour l’Vrbs, l’Euphrate pour l’ancienne Phénicie. D’une manière générale, bien que s’intéressant plus au fl euve Rhin et à son espace, les travaux de S.-Morin,27 tout au moins dans les chapitres ou les passages concernant Tacite, ont abondé dans ce sens. Revenons au texte de la Germania pour insister sur le fait que la mise en valeur de ces fl euves ne peut en aucun cas nous étonner. D’ailleurs, comme l’a si bien souligné S.-Morin,28 plusieurs auteurs anciens utilisèrent délibérément le fl euve afi n de défi nir, de délimiter et d’organiser l’espace géographique et politique, se servirent de la lisière fl uviale de façon à séparer des environnements opposés, octroyèrent au Rhin , surtout le Rhin inférieur, non seulement une fonction protectrice en le présentant comme une barrière défensive et un obstacle, mais également une fonction culturelle, économique, politico-militaire29 et sociale.

Au-delà du fait qu’ils constituent des éléments majeurs de la construction du récit tacitéen dans la Germania, des éléments de division de l’espace, mieux, des éléments discriminants privilégiés qui permettent une délimitation et une organisation de l’espace géographique fonctionnelles, bref, éléments de défi nition de l’espace,30 les fl euves de la Germanie, surtout le Rhin, ainsi que leurs rives, sont aussi perçus dans la Germania comme des éléments structurant et organisant la vie sociale des Germains. Lorsqu’on lit ou qu’on analyse cet opuscule sous cet angle, l’on se rend vite compte que toute la poétique des fl euves germaniques tacitéens se développe autour de cette fonction sociale, très symbolique pour un territoire mal connu comme la Germanie. Relisons la Germanie chapitre par chapitre.

1.1. LESFLEUVESCOMMEÉLÉMENTSDELOCALISATIONDESPEUPLESGERMAINSSOCIALEMENT ORGANISÉS

Dans la Germania, les indications spatiales ou paysagères liées aux fl euves servent à suggérer la localisation géographique des Germani. S’appuyant sur une représentation du Rhin héritée de César, dès le début de son ouvrage (Ger. 1,1), Tacite utilise régulièrement le fl euve comme séparation ethnique et culturelle entre les Germains et les Gaulois. Dans le paragraphe suivant, c’est par rapport au Rhin (Ger. 2,5) que Tacite commence son étude sur l’implantation, mieux, l’occupation des peuples germaniques. Il se sert du fl euve Rhin pour situer et localiser les peuples étudiés. Selon l’auteur de la Germania, c’est sur la rive droite que se sont établies les nations autochtones. Parmi ces nations, Tacite cite les Chattes qui se sont établis dans la partie sud du cours inférieur du fl euve. Dans la Germania 32,1, Tacite nous informe que «proximi Chattis certum iam alueo Rhenum quique terminus esse suffi ciat Vsipi ac

27 Cf. Morin, 2008 et 2014.

28 Morin, 2008, p. 13.

29 Selon elle (Morin, 2008) le Rhin inférieur demeura un secteur majeur d’activités militaires sous les Julio-Claudiens, les conjonctures et les stratégies politico-militaires de l’époque fl avienne, à la fi n du Ier siècle, entraînèrent un glissement vers le sud des effectifs romains et une diminution de la prééminence des troupes rhénanes au profi t de la zone danubienne (cf. Morin, 2008, p. 3).

30 Pour tous ces aspects des fl euves de la Germanie chez Tacite, cf. Morin, 2008 et Poignault, 1999-2000.

Tencteri colunt».31 Pour identifi er certains peuples autochtones vivant sur la rive gauche du fl euve au Iersiècle de notre ère, Tacite se sert aussi du fl euve Rhin: il n’hésite pas à employer ouvertement le terme de «Germani cis Rhenum».32 L’historien situe les autres nations ou peuples de la Germanie sur la rive occidentale du Rhin supérieur. C’est le cas des Vangions, des Triboques et des Nemètes,33 alors que les Tungri sont placés en Germanie inférieure sans toutefois préciser davantage leur positionnement géographique. Selon l’historien latin, cette nation ayant jadis franchi le Rhin aurait été la première à porter le nom de Germains «(...) quoniam qui primi Rhenum transgressi (...) nunc Tungri, tune Germani uocati sint.» (Tacite, Ger., 2).

Tous ces peuples étaient socialement organisés au point de créer des espaces de vie viable.

Par exemple, plusieurs années après la Germania, dans les Annales,34 parlant des Ubiens, en plus de grandes fermes (uillae), des terres labourées (arua) et des villages (uici), Tacite mentionne la présence d’un oppidum Vbiorum – place forte du territoire ubien – et d’une ara Vbiorum – autel des Ubiens.35 Cette organisation de vie avait de rapport avec les fl euves, en l’occurrence ici le Rhin. C’est fort probablement en raison de la présence du delta rhénan que les Bataves s’y sont installés. Dans la Germania, Tacite explique que les Bataves étaient

«Chattorum quondam populus et seditione domestica in eas sedes transgressus, in quibus pars Romani imperii fi erent»: (Ger. 29).36 Il faut dire que l’installation des Bataves dans le delta rhénan est une preuve de l’infl uence du fl euve sur les populations locales et régionales. C’est donc le Rhin qui a favorisé le mouvement migratoire des Bataves. Selon S.-Morin, ce mouvement a non seulement entraîné l’implantation cisrhénane d’une nouvelle entité tribale indépendante, mais encore fut à l’origine de l’intégration batave à l’Empire romain. Ces racines transrhénanes sont à nouveau mentionnées par Tacite dans son récit de la révolte des Bataves, alors que l’origine chatte des insurgés et leur antique migration vers le delta sont, plus tard, rappelées par l’historien dans les Histoires.37

31 «Au voisinage immédiat des Chattes, le cours du Rhin désormais certain et devenu frontière est habité par les Usipes et les tenctères.»

32 Tacite, Ann., I, 56.

33 Tacite, Ger., 28, 4: «Ipsam Rheni ripam haud dubie Germanorum populi colunt, Vangiones, Triboci, Nemetes.»

(Il n’est pas douteux que la rive même du Rhin soit occupée par des peuples germaniques, vangions, triboques; Némèdes.)

34 Tacite, Ann., 13, 57. Oppidum Vbiorum (Tacite, Ann., 1, 36; 12, 27); ara Vbiorum (Tacite, Ann., 1, 39, 13, 39).

35 Cf. Morin, 2008, p. 30.

36 A propos des Bataves, ainsi que nous pouvons le lire dans les Histoires 4,12, les écrits de Tacite sont sans ambiguïté et multiplient les allusions à l’occupation batave de la grande île rhénane (cf. Ger., 29), une île clairement deltaïque, une île «quam mare Oceanus a fronte, Rhenus amnis tergum ac latera circumluit»

précise l’historien latin (Hist. 4,12).

37 Tacite, Hist., 4,12: «Bataui, donec trans Rhenum agebant, pars Chattorum, seditione domestica pulsi extrema Gallicae orae uacua cultoribus simulque insulam iuxta sitam occupauere, quam mare Oceanus a fronte, Rhenus amnis tergum ac latera circumluit.»

1.2. LERHIN: ÉLÉMENTIMPORTANTDANSLORGANISATIONETLENCADREMENTDESÉCHANGES ÉCONOMIQUES

Dans plusieurs passages de la Germania, Tacite souligne le fait que le fl euve Rhin a favorisé les échanges commerciaux entre les peuples germains, mais aussi entre ces peuples et les Romains. Ce fl euve a favorisé la création des zones habitées qui se sont organisées socialement au point de créer des zones économiques dynamiques. Il conviendrait de retenir que les franchissements réguliers de ce fl euve ont joué un rôle majeur dans les relations transfrontalières soutenues entre les populations riveraines. Ainsi le souligne d’ailleurs S.-Morin, ces franchissements du Rhin ont permis de conserver des contacts diplomatiques, militaires, économiques ou sociaux entre les rives. Garantissant une communication renouvelée entre les deux côtés du Rhin, ces franchissements réguliers assurèrent le maintien d’une cohésion des rives du fl euve et de l’espace frontalier rhénan.38

Principal fl euve dans la zone de contacts militaires et diplomatie transrhénane,39 placé au cœur d’une zone de convergence économique40 et favorisant de multiples contacts sociaux et culturels entre les groupes rhénans,41 seul fl euve germain situé au cœur d’un espace frontalier alimenté par des interactions multiples entre les deux rives, le Rhin joue un rôle social très important dans la mesure où, il favorisait, par ses traversées, la circulation humaine accrue par la mise en place des aménagements fl uviaux spécifi ques ainsi que d’échanges interethniques et des transferts culturels croissants.42

2. LA FORÊT TACITÉENNE DE LA GERMANIE: CADRE DE VIE ET ÉLÉMENT DE CARACTÉRISATIONIDENTITAIREDELHOMMEGERMAIN

Dans la textualité de la Germania, au-delà de l’étude ethnographique sur les peuples germaniques, la représentation de l’espace s’appuie sur les rapports que les peuples germaniques ont pu établir et entretenir avec les forêts. Fait caractéristique, Tacite les cite sans trop de précisions dans leurs localisations et sans beaucoup de détails descriptifs. Parmi toutes ces forêts,43 l’historien cite l’Abnoba (Ger., 1,2) et surtout, la plus importante de toutes, la «saltus Hercynius» (Ger., 30,1).

2.1. LA «SALTUS HERCYNIUS»: SYMBOLEDELESPACESYLVESTREGERMANIQUE

Forêt mythique de l’antique Germanie dont les légendes en font une description incroyable en raison de son étendue insensée et des êtres la peuplant, s’étendant jusqu’à la

38 Cf. Morin, 2008, p. 51.

39 Cf. Morin, 2008, p. 77-87.

40 Cf. Morin, 2008, p. 88-94.

41 Cf. Morin, 2008, p. 95-106.

42 Cf. Morin, 2008, p. 95-107.

43 Dans les Annales, Tacite signale aussi la silua Caesia (Ann., 1,50,1) probablement située dans la région d’Essen, et le saltus Teutoburgensis (Ann., 1,60,3).

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