22 septembre 1934
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J'ai considéré encore une fois la célèbre image de Michel-Ange, où l'on voit que le Père Éternel se sépare de l'éternel Adam. Ayant de nouveau admiré l'exécutant tout gonflé de muscles, et offrant toute l'obéissance en ses bons yeux, je revins à l'ordonnateur, à celui qui ne cesse de faire un monde selon les combinaisons de son esprit. Et, parce que toute mythologie exprime quel-que chose de l'homme, je crus voir en ce mouvement la séparation du penseur et de l'ouvrier, et, encore mieux, du polytechnicien et du fantassin. Je compris alors pourquoi Adam fait voir du regret et même de l'inquiétude ; c'est que l'esprit de combinaison est effrayant.
« Ô chère tête pensante, dit Adam, invente pour moi, réfléchis pour moi ; car je me sens assez redoutable à moi-même, faute de prévoyance, peut-être, et parce que ma force galope toujours devant moi. Invente donc quelque
pas ; aime-moi ; gouverne-moi ; sois mon sage frère ».
Mais l'autre, regardez-le bien, il ne voit seulement pas l'être d'Adam ; il voit à travers ; il se voit lui-même ; il contemple les inventions de son esprit. Il annonce ; il rassure ; il parle aux générations innombrables. « J'ai plus d'ambition pour toi que toi-même, ô mon fils infatigable. Car je te connais ; quand tu auras inventé l'arc, la fronde, le treuil, le chien de chasse, le bœuf, la charrue, le blé, et le moulin à vent, tu seras le roi des animaux, tu danseras aux fêtes et tu vivras selon la coutume, en laissant aux anciens d'arbitrer les courtes querelles. Mais n'aie crainte. Ton esprit veille en moi ; ton esprit te piquera comme tu piques tes bœufs. Ton esprit te fera théologien ; c'est-à-dire qu'enivré de l'honneur de penser, tu seras plus pressé de convertir que de persuader. Tu ne regarderas pas si l'on te vole tes brebis ; mais si on les égorge de gauche à droite, et non pas de droite à gauche, à cela tu regarderas ; et ceux qui n'égorgeront pas selon le rite, eux-mêmes tu les égorgeras ; et ils ne céderont jamais, ni toi, sur cette idée que le voisin est ennemi parce qu'il est différent. Voilà un grand avenir auquel je rêve. Car si quelqu'un peut com-prendre qu'on aime la vérité et qu'on haïsse l'erreur, c'est bien moi. Mais qui saurait aimer et haïr comme toi, ô chère masse de muscles ? »
Adam commençait à craindre son esprit encore plus que lui-même. Mais l'esprit continuait ce sublime monologue qui fait des mondes. « Tu ne peux concevoir, disait l'esprit, les immenses moyens que j'attacherai à tes mains, à tes bras, à tout ton corps. J'inventerai des machines qui te lanceront sous les eaux et dans les airs ; et, en même temps que ces machines travailleront pour toi, tu travailleras pour elles ; elles t'obéiront et tu leur obéiras. Tu connaîtras un genre de travaux que tu ne peux soupçonner, de nouveaux périls, et une misère organisée. Car ne crois pas que je te laisserai vivre selon ta courte prévoyance. J'inventerai l'or ; mais j'inventerai mieux que l'or ; j'inventerai le papier, le compte-courant et le chèque. J'inventerai le crédit forcé et la vente à coups de fusil. Mais j'oublie que j'aurai inventé le fusil et la mitrailleuse.
J'oublie l'avion de bombardement, et les bombes qui mettent le feu aux villes.
(Car j'aurai inventé aussi un genre de ville où les habitants seront entassés pour le massacre). Et tu as à peine l'idée des gaz qui se répandront de tes bombes, et qui brûleront les poumons, et qui brûleront les yeux, et qui feront lever la peau et pourrir la chair. Mais en même temps ou presque j'inventerai des souterrains, de nouvelles armures, et de nouvelles terreurs. En sorte que ta puissance, ô cher paquet de muscles, augmentera au delà de toutes limites, et qu'à simplement l'exercer par jeu non seulement tu épouvanteras les lions et les éléphants, ce qui n'est pas difficile, mais encore tu déchireras ta chère, ta fraternelle image, heureusement multipliée et impérissable. Tu la déchireras, Adam ; mais tu ne l'épouvanteras pas, et ce sera ton plus beau triomphe. Tu te verras parvenu à ce point de péril où, quand tu ferais la paix avec tes sem-blables, tu ne la ferais toujours pas avec le péril lui-même qui naîtrait de tes
propres inventions. Tu te verrais donc dans cet enfer qui serait ton œuvre, et tu trouverais encore cette vie belle ; mais disons mieux, tu la trouveras belle, parce que je te vois ainsi fait que tu te crois immortel ; et moi je te sais immortel. Ô heureuse immortalité, heureuse et massacrée ».
« Mais la paix, disait Adam, la fraternelle paix, toi qui sais tout, invente-la, et donne-la à tes fantassins, ô très sage polytechnicien ».
Mais l'autre répond : « Trop facile. Bon pour l'école primaire. À moi la quatrième dimension ».
22 septembre 1934.
Saisons de l’esprit (1935)