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Mutagênese

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22 décembre 1932

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Le XIXe siècle a vu deux grands constructeurs, Comte et Hegel. Le nôtre est un polytechnicien échappé. C'est un beau spectacle que celui de l'entende-ment calculateur qui retrouve le monde et l'histoire, et qui juge 1'liistoire. Si l'on prenait la peine de lire les dix gros volumes où le système positiviste est exposé, on y trouverait des vues du plus haut prix sur l'histoire universelle, et un projet de salut pour les hommes de bonne volonté. Sans diminuer, à ce que je crois, ces grandes idées, je puis trouver en Comte le père du radicalisme français. Quels sont les traits principaux ? D'abord un immense espoir dans l'enseignement, qui, par le système des sciences, arrivera non seulement à surmonter les superstitions, mais à les comprendre, et à comprendre aussi les

conditions inférieures qui, sous la pression constante du monde, exigent la conservation d'un ordre industriel et politique fort peu relevé, et qui n'est nullement respectable. En face de ces chefs temporels s'organisera, par la culture encyclopédique, un pouvoir spirituel gouverné par les vrais savants, et formé de deux masses principales, les prolétaires et les femmes. Ce pouvoir sera d'opinion seulement, c'est-à-dire sans aucune contrainte, et suffira à la plus grande révolution qu'on ait jamais vue, par ceci seulement que la force et la richesse ne seront plus des valeurs adorées. Il en sera du temporel comme des basses nécessités, que l'on peut bien mépriser, mais qu'on ne peut pas oublier. Cette révolution ne s'est pas faite tout à fait comme le philosophe l'avait annoncé, Toutefois dire qu'elle ne s'est point faite du tout, c'est mal voir. Il y a dans notre politique des parties de jugement qui ne sont pas peu.

Les dix gros volumes feraient mieux, si on les lisait. Nos maîtres de lectures sont payés par les riches ; mais patience.

Hegel vivait selon la règle et le respect ; il n'a jamais pensé à aucun genre de révolution. Autre genre d'homme. Naturaliste. Il a jugé la science abstraite, non sans la connaître. Il a rejeté derrière lui un univers de forces et de quantités. Il s'est plongé, à tous risques, dans le monde vivant ; il a admiré comment le vivant se développe d'un germe ; c'est là qu'il a reconnu l'esprit en travail. Ainsi après avoir traversé la nature, il s'est appliqué à retracer l'histoire véritable, qui n'est que la délivrance de l'esprit enchaîné. Et, parce que le vivant doit premièrement et toujours se nourrir, se reproduire, travailler, échanger, Hegel a voulu montrer comment la justice réelle s'est développée par ces humbles tâches, et par ses pensées mêlées de terre. Je considère com-me un trait de génie très admirable, d'avoir découvert qu'on ne trouve l'esprit que dans les ténèbres de l'histoire, et non point du tout dans les froides lumières du géomètre. Il y a donc deux Sociologies, dont l'une très Carté-sienne construit la société d'après l'idée ; c'est la française ; au lieu que l'autres l'allemande demande tout à l'expérience laquelle est, en gros, toute claire et bien connue. Par ce côté encore je retrouve l'image efficace en contraste avec l'idée inefficace des communistes. Le progrès ne se fait point comme nous aurions voulu ; il se fait par celui qui travaille plutôt que par celui qui pense.

Ainsi, dans le même temps que Comte, et par d'autres chemins, Hegel découvrait la Sociologie que Comte avait nommée. Il essayait de dire ce que c'est que l'esprit d'un peuple, montrant que les Constitutions ne sont jamais les pensées d'un sage, mais toujours des pensées de laboureur, de bourgmestre, de juge, et d'abord des pensées de père et de fils, de maître et d'esclave. Cette grande histoire tient elle aussi en dix gros volumes, qui comprennent les mœurs, les arts et les religions, toujours d'après le principe que le supérieur se développe de l'inférieur comme d'un germe. En ce vaste système, il n'y a que la préface de critique qui soit ardue. Les succès quant à l'histoire des mœurs, des beaux-arts et des religions, sont éclatants et incontestables. Et l'on com-prendra que le mouvement Hégélien, qui essaie de retrouver l'idée dans la

contraire l'esprit afin de le sauver lui-même et de tout sauver par ce refus.

Quant à l'avenir on permettra l'annonce prudente que j'en fais, en remar-quant qu'en l'année 37 le problème est exactement posé comme je dis. Ouvrier ou commerçant, tel est le dilemme qui se propose à l'ingénieux sauvage et dont la grève générale indique la solution probable. En ce sens on ne peut négliger de lire l'Histoire du monde ; et qui s'instruit est amené à l'essayer.

Lire fera l'avenir. Quoi lire ? Tout ! Qu'arrive-t-il maintenant, sous nos yeux et presque sous nos pieds ? C'est que l'opposition réelle fait des groupes réels de nations. C'est que le prolétaire d'esprit français s'instruit autant qu'il peut, pense la justice, et médite de la faire. Au lieu que le prolétaire d'esprit allemand cherche sa pensée dans son métier même, et dans ses pressants intérêts, assuré que c'est par le dessous que l'esprit renaîtra. D'où je puis dire que le socialisme descend de Comte, non pas de Comte tout seul, mais de cet esprit-là ; et qu'au contraire le syndicalisme descend de Hegel et des Hégé-liens, lesquels n'ont jamais cessé d'être naturalistes, c'est-à-dire d'interroger et d'imiter les détours de l'esprit vivant, qui se sauve premièrement par la faucille et le marteau. On m'excusera de simplifier ainsi de grandes et fécondes idées.

Aussi je veux seulement renvoyer le lecteur aux vingt volumes où il les trouvera. Quant à l'opposition des deux systèmes, dont l'un est si clairement petit-bourgeois et l'autre ouvrier, elle est en train de se résoudre par l'histoire du monde. Ce qui est le plus admirable, c'est que nos philosophes officiels, parfaitement Cousiniens, ne lisent ni Comte, ni Hegel, ni l'histoire du monde.

22 décembre 1932.

Saisons de l’esprit (1935)

XXXVI

Hegel

27 décembre 1932

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J'ai toujours vu les Français s'enfuir devant Hegel, je devrais dire devant l'ombre de Hegel. Cette panique me semble peu naturelle ; car un homme pensant doit être capable de supporter n'importe quelle pensée. D'où vient donc que nos penseurs détalent comme des lièvres, seulement devant la Logique qui n'est qu'un tout petit morceau du système ? Une remarque m'a éclairé un peu ; vous suivrez l'idée si vous pouvez. Une catholique à chapelet, comme on en trouve chez nous, devant cette formule de Hegel, que « Jésus est à la fois véritablement dieu et véritablement homme », fut comme épouvantée à la pensée qu'un homme philosophant pouvait se dire assuré de cela. « Ce n'est plus croire », disait-elle. Un de nos philosophes réputés, de l'autre siècle,

n'était qu'un espoir ou un souhait, et par insuffisance de nos raisons. Le même homme allait à la messe tous les matins, avec un rat de cave pour lire l'office.

La religion pratiquée était autre chose que la religion pensée, et même à une infinie distance, comme a voulu dire Pascal, qui ne croit pas qu'avoir trouvé quelque forte preuve de l'existence de Dieu, cela serve beaucoup pour le salut.

Hegel se jette dans la nature ; il prend au corps les Ægipans ; il éprouve les dieux de la terre et du sang, comme il dit. Il ne les juge point tout à fait comme de faux dieux; ce n'est qu'un commencement. L'animal des Égyptiens est un dieu manqué ; mais la statue d'Horus parle encore à l'esprit. Le Dieu grec nous nettoie de cette bourbe. Il y a loin de l'animal stupide et borné dans sa coutume à l'athlète maître de soi, et dont l'esprit est comme répandu jusque dans le moindre muscle. Cette paix de l'athlète, puissante paix, est adorée en Jupiter, Apollon, Mercure. Tel est le modèle de 1'homme, non plus l'épervier, le loup, ou le crocodile, redoutables énigmes, mais l'homme roi, l'homme gouvernant et gouverné, selon la puissance et l'ordre. Alexandre et César ont fait marcher ce dieu sur la terre. L'anthropomorphisme n'était pas une erreur.

Si l'esprit absolu transparaît dans les formes vivantes, comme un naufragé qui surnage un moment et de nouveau descend aux profondeurs, il est clair que ce même esprit s'exprime mieux déjà dans un sage roi. Ainsi en passant des religions sauvages à la religion grecque, l'homme a appris beaucoup. Les œuvres de l'art en témoignent, par cette forme humaine et surhumaine dont le puissant repos nous émerveille encore maintenant.

Était-ce fini ? L'histoire nous montre que ce n'était pas fini. La révolution chrétienne signifie une valeur plus haute que la beauté de la forme humaine.

Disons, pour abréger, l'infini de l'âme, et l'appétit de mourir à soi pour revivre ; secrets qu'exprime déjà la peinture, et mieux encore la musique, et mieux encore la poésie. Beethoven est beau d'une autre manière que Jupiter ou Hermès; on peut bien dire aussi que, d'une certaine manière, le sublime a tué le beau. Et comme Jupiter n'a paru qu'une fois, mais éternel dans son ordre, ainsi, dans l'autre ordre, Jésus n'a paru qu'une fois pour toujours ; et il est vrai absolument que cette mort de la forme extérieure a tué l'art de la forme et peut-être tous les arts, désormais subordonnés et même niés devant la destinée de l'esprit libre. J'essaie de résumer exactement, afin qu'il paraisse dans ces lignes, comme dans une fresque à demi effacée, quelque chose de l'histoire réelle et des révolutions réelles, évidemment non encore développées. Si notre vieille politique entrevoit quelque chose de cela, je devine qu'elle va se détourner avec horreur. Car il faut de la religion certes ; et, comme disait le Romain, on peut réserver un autel à tout dieu nouveau, pourvu qu'il ressemble à César. Il est admirable que le Christianisme ait été si tranquillement digéré par l'ordre armé. Et disons que le Christianisme est un idéal, un objet de prière, et une consolation pour les affligés. Mais dire que c'est vrai, essayer de penser que c'est vrai et presque y réussir, c'est en vérité sacrilège. Avec mes

actions, et mes coupons, et mon traitement, et mon plumet, et mon chapelet, et mon bénitier, le dernier mot était dit. Doucement, philosophe, il y a des porcelaines dans la maison.

27 décembre 1932.

Saisons de l’esprit (1935)

XXXVII

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