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Rabindranath Tagore, était persuadé que l’adoption du rationalisme et du

modèle démocratique occidentaux entraînerait l’abolition des injustices476.

Selon lui, le rôle de l’Inde et du Japon était d’apporter la spiritualité au monde

entier. C’est à l’Orient que Tagore assigne une « mission civilisatrice »,

contrairement aux idées véhiculées par l'Occident colonisateur477. La politique

de rapprochement de l’Inde et de l’Occident, qui avait connu un coup dur après

le massacre d’Amritsar478, était perçue favorablement en Europe des années

1920. Tagore, pour les uns, annonçait la fin de l’Occident, pour les autres, il

était le chantre indien de la grande « civilisation eurasienne ». Ce mouvement marqua le réveil des consciences des élites indiennes anglicisées qui analysaient alors les impacts du colonialisme, les conséquences des technologies modernes sur l'économie traditionnelle, ainsi que les effets produits par l'occidentalisation

de la culture indienne. L’historien indien, Susobhan Sarkar (1900-1982), dans

son analyse de la Renaissance bengalie, a distingué deux groupes antagonistes au sein de ce mouvement :

«... Nous pouvons convenir de désigner ces deux courants de pensée sous les appellations d'Occidentalisme ou de Libéralisme, et

d'Orientalisme ou de Traditionalisme...»479.

Lors des manifestations contre la partition du Bengale ordonnée en 1905 par le vice-roi Lord Curzon, les membres de la famille Tagore décidèrent de détruire le mobilier victorien, et les bibelots néoclassiques de leur demeure et de les remplacer par des meubles d'inspiration orientale, dessinés par ses neveux Abanindranath et Gaganendranath Tagore480.

476Op.cit. WEBER, Jacques, Réception britannique et française du poète indo-anglais R. Tagore, de Fabien Chartier.

477TAGORE, Rabindranath, et ROLLAND, Romain, Lettres et autres écrits, Paris, Albin- Michel. 1961. Lettre à Rabindranath Tagore, 25 avril 1921, p.34-35.

478 Ibid., CHARTIER, Fabien, Réception britannique et française du poète indo-anglais Rabindrenath Tagore (1912-1930), p. 371, cité par WEBER, Jacques, Réception britannique et française du poète indo-anglais R. Tagore, de Fabien Chartier.

479SARKAR, Susobhan, Bengal renaissance and other essays, 1970, New Delhi, People's Publishing House, p. 152, cité par NERCAM, Nicolas, 2005, Le clan des Tagore, de l'École du Bengale au Groupe de Calcutta. Arts asiatiques. Tome 60, 2005. p. 6.

480Les cousins du poète Abanindranath Tagore (1871-1951) et Gaganendranath Tagore (1867- 1938) par leurs créations ont marqué durablement la scène artistique du Bengale et ont

Des miniatures classiques d'inspiration moghole et des productions d'art populaire local furent posées sur les murs481. Ils refusèrent désormais de porter des vêtements occidentaux, adoptés par les nantis, au profit des vêtements indiens traditionnels. La famille ouvrit une galerie où Abanindranath Tagore et ses disciples exposaient leurs productions picturales et débattaient de leurs choix esthétiques. La villa des Tagore abritait également une collection d'art populaire bengali d'une qualité exceptionnelle, réunie par Abanindranath et Gaganendranath Tagore, composée de peintures populaires et traditionnelles, réalisées près du temple de Kali, au sud de Calcutta, et aussi des peintures traditionnelles des Santals, un peuple animiste du nord-est de l’Inde482. Le

mouvement de l’«École du Bengale», fut le premier à avoir élaboré une

alternative à l’art naturaliste occidental, alors enseigné dans les écoles de Beaux-

Arts. En 1922, eut lieu la première exposition, en Inde d'oeuvres du Bauhaus, organisée par la Society of Oriental Art, avec Rabindranath Tagore et de l'historienne de l'art autrichienne Stella Kramrisch483. Les artistes Lyonel Feininger484, George Muche485, Paul Klee486, Lothar Schreyer, et Wassily Kandinsky y furent exposés487.

contribué à lancer les fondations, au début du Xxème siècle, d'un art moderne indien. Ibid. Nercam Nicolas. Le clan des Tagore, de l'École du Bengale au Groupe de Calcutta, p. 5-21. 481 Ibid. NERCAM, Nicolas, (2005), Le clan des Tagore, de l'École du Bengale au Groupe de Calcutta.2005. Arts asiatiques. Tome 60, p. 6.

482Ibid. NERCAM, Nicolas, Le clan des Tagore, p. 6.

483Stella Kramrisch (1896-1993) eut tout d'abord une formation de danseuse et ensuite d'indianiste à l'université de Vienne, où elle étudia le sanskrit, l'anthropologie, l'art et la philosophie indienne. Elle enseigna à l'université Santniketan de 1924 à 1950 puis à l'université de Philadelphie de 1954 à 1972. Elle fut également conservateur du Musée d'art moderne de la même ville. In : Stella Kramrisch, Indian-Art Expert and Professor, 97. In : The New York Times, September 2, 1993.

484Lyonel Feininger(1871-1956), artiste allemand, travailla au Bauhaus où il enseigna

de 1919 jà 1933, année de la fermeture de l'école. Sa gravure sur bois expressionniste, La cathédrale du Futur, est le premier emblème d’un Bauhaus encore mystique et romantique. C'est

au Bauhaus que Feininger se passionna pour la photographie qui deviendra une part importante de sa production sans pour autant délaisser sa peinture. Il quitta l'Allemagne en 1937 pour les Etats-Unis. In : Lyonel Feininger, l'arpenteur du monde, MuMa Le Havre [en ligne]http://www.muma-lehavre.fr/fr/expositions/lyonel-feininger-larpenteur-du-monde,consulté le 10 juillet 2016.

485George Muche présenta de 1916 à 1918, ses propres œuvres, des peintures abstraites,

composées de formes géométriques colorées. En 1916. soldat sur le front de Somme, il fut décoré de la Croix de Fer. Marqué par la guerre, il traversa une crise morale. Dans ses toiles et gravures, il retourna vers un art figuratif plus classique. Source :RICHARD, Lionel, Muche Georg , Encyclopædia Universalis [en ligne], sur le

site http://www.universalis.fr/encyclopedie/georg-muche, consulté le18 juillet 2016.

486Paul Klee (1879-1940), fut un des artistes majeurs de la première moitié du xxe siècle, inspirateur d'autres artistes parmi lesquels Zao Wou-Ki. Peintre et pédagogue apprécié, dès septembre 1920 il enseigna au Bauhaus de Weimar , puis en 1931, à l'Académie des beaux-arts de Düsseldorf. Il partit en Suisse en 1934, où il mourra quelques années plus tard. In : « Paul

L'universitaire Benoy Kumar Sarkar (1887-1949), enthousiasmé par la modernité occidentale, rédigea un article controversé, intitulé The Futurism of Young Asia488. Celle-ci puisait pour l'essentiel dans l'essai de Rabindranath Tagore intitulée The Meaning of Art, publié en 1921 par l'université Visva- Bharati de Shantiniketan. Dans la lignée des voyages de propagande organisés

par les dictatures de tous bords, à l’attention des artistes, et intellectuels de

renommée internationale489, les séjours de Rabindranath Tagore en Italie eurent

pour particularité de ne pas se traduire par l’adhésion du poète au régime du

pays. Il avait déjà entrepris une série de voyages en Amérique et en Europe où sa

réputation l'avait précédé et suscitait l’enthousiasme. La France et l'Allemagne

qui ne pouvaient s'accorder à célébrer ensemble le poète formèrent deux comités séparés490. C'est en Allemagne que Tagore rencontra Albert Einstein. Les deux hommes restèrent amis jusqu'à la fin491. Les relations entre le poète Tagore et l'indianiste Carlo Formichi semblent avoir débuté en 1921492. Lors de son

voyage en 1925, Kalidas Nag, élève de Sylvain Lévi l’accompagnait. De 1921 à

1924, il avait pris part de façon très active aux relations culturelles entre les cercles universitaires italiens et bengalis en établissant les contacts avec Carlo Formichi et en diffusant des travaux inédits du poète493.

Klee », Zentrum Paul Klee Bern, [en ligne], http://www.zpk.org/fr/collection-recherche/paul- klee-(1879-1940)-49.html, consulté le 10 juillet 2016.

487Vassily Kandinsky ( 1866-1944), peintre russe et théoricien de l’art est considéré comme

l’auteur de la première œuvre non figurative de l’histoire de l’art moderne, une aquarelle de 1910 qui sera dite « abstraite ». Source : BOUILLON, Jean-Paul, « Kandinsky Wassily », In :

Encyclopædia Universalis[en ligne],

http://www.universalis.fr/encyclopedie/wassily-kandinsky, consulté le 21 juillet 2016. Op. Cit. NERCAM, Nicolas, 2005, Le clan des Tagore, de l'École du Bengale au Groupe de Calcutta. 488Ibid. NERCAM, Nicolas, p. 11

489MACHOVER, Jacobo, Cuba, l’aveuglement coupable, Paris, colin, 2010, 336 p.

490 CHARTIER, Fabien: Fascinant Tagore, enjeux politiques franco-allemands. In Marc Cluet : La Fascination de l'Inde en Allemagne, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004, p. 315-330.

491GOSLING, David, L. Science and the Indian Tradition: When Einstein Met Tagore, London and New York, Routledge, 2008, 200 p.

492 Op. Cit. CASOLARI, Marzia, In the Shade of the Swastika, The Ambiguous Relationship between Indian Nationalism and Fascism, Chapter I, Italian fascism and Indian radical nationalism : the early phase, p. 20.

493 Ibid. CASOLARI, Marzia, p. 20. et GARZILLI, Enrica, L'esploratore del Duce. Vol. I, L'incontro con Gandhi e Tagore, Asiatica, Milano, p. 109-156.

En 1924, il avait remporté les élections à la majorité des voix, ayant fait assassiner des opposants politiques tels que Giovanni Amendola494et Giacomo Matteottii495. Des intellectuels comme Guglielmo Salvadori, le philosophe (1879-1953) et Getano Salvemini (1873-1957), professeur de sciences politiques, et le chef d'orchestre, Arturo Toscanini (1867-1957) avaient quitté le pays. Les exilés politiques étaient nombreux et les libertés dans le pays limitées à leur plus simple expression, une censure sévère traitait les informations. Dans ce contexte, Mussolini tentait de rehausser son prestige par l'invitation de journalistes et de personnalités étrangères.

Selon Stefano Beggiora, il est probable que le poète, peu intéressé par les questions politiques, avait eu en revanche une certaine connaissance des difficultés économiques, politiques et sociales de l'Italie des années vingt496. Par ailleurs, il est probable que Tagore fit ce voyage pour comprendre le pays, afin

de montrer au monde entier, la nécessité d’un rapprochement entre les peuples.

Enfin, Didier Musiedlak, a rappelé que si la qualité de dictateur semblait indiscutable pour Adolf Hitler et Joseph Staline, en ce qui concernait Benito Mussolini, cette image s'estompait497, même s’il exerçait une terreur constante

contre ses opposants politiques avec les chemises noires. Conscient de l'effet désastreux, qu'une image négative aurait sur les relations internationales de

l’Italie, il souhaitait réaliser une opération de propagande de grande ampleur498.

494Giovanni Amendola (1882- 1926), homme politique, de tendance libérale, s’opposa au

fascisme dès son avènement, il fut également franc-maçon et membre de la société théosophique. Victime de plusieurs agressions, il mourut à Cannes en exil. Ibid ROLLAND, Romain, Inde, journal 1915-1943, Paris, Albin-Michel, p. 115, 119. Ibid. CASOLARI, Marzia, p. 47

495 Giacomo Matteoti, (1885-1924), deputé socialiste, fut assassiné par les fascistes. Ce décès

en Italie et à l’étranger, une vive indignation, et entraîna un durcissement de la politique de

Mussolini. Il est permis de penser que la visite de Tagore arrivait à point nommé, et permettait

en partie de gommer l’image violente du fascisme. Ibid. ROLLAND, Romain, Inde, journal, 1915-1943, Paris, Albin-Michel, p. 115, 119. Ibid. CASOLARI, Marzia, p. 47.

496Op. Cit. BEGGIORA, Stefano, Tagore and Italy..

497MUSIEDLAK, Didier, Mussolini, Paris, Presses de la FNSP, 2005, p.11, cité par GUEDJ, Jérémy, Le miroir des désillusions. Les Juifs de France et l'Italie fasciste (1922-1939), Paris, Classiques Garnier, 2011, première partie, la sœur latine telle qu'en elle-même, images contrastées de Mussolini, p. 145.

498Le lendemain de sa conférence en mai 1932, sur la pensée européenne dans son

développement historique à Florence, Stefan Zweig, déclarait Ś « … La salle sublime de la

Signoria, un rêve […] et de plus pleine à craquer, plus de mille personnes, et pas un Allemand,

rien que des Italiens, et quelques femmes splendides, grand événement artistique, j'ai dû signer ensuite quelque deux cents livres, refuser les invitations du podesta et de tous les marquis et

L’Inde qui préparait son indépendance et l’Italie récemment unifiée

étaient concernées par la question de la renaissance nationale. Mussolini, qui manifestait un intérêt certain pour l'Orient, sa civilisation, était probablement en quête de l'approbation d'une autorité morale internationale et présentait l'absence de libertés dans le pays, comme temporaire499. Carlo Formichi oeuvra de façon déterminée auprès des autorités universitaires italiennes afin d’obtenir une

invitation officielle pour Rabindranath Tagore500. Ce séjour était envisagé lors du retour d'un voyage en Amérique du Sud. Il était prévu qu'il passe par Gênes, Florence, Rome, Turin, Milan et Venise. Selon Irma Piovano de l’université de

Turin, lors de la visite de 1925, le poète, fêté par la haute société avait reçu une invitation pour prononcer une conférence au Circolo Filologico de Milan501. Ce séjour l'amena à inviter Carlo Formichi à enseigner à Visvabharathi. Shantiniketan. Ce dernier demanda à Benito Mussolini, l’autorisation de faire

venir un universitaire susceptible de préparer et de donner un cours d'introduction à la civilisation italienne.

princesses imaginables et je crois avoir vraiment bien parlé.[...] Le tout avait un cachet incroyable, je ne peux m'imaginer que cela eût pu être plus beau en un autre endroit du monde.... ». NIEMETZ, Serge, Stefan Zweig, Le voyageur et ses mondes, biographie, Paris, Belfond, 1996, ch. IV, l'exil, les ténèbres, 1. Des jours noirs vont venir, p. 375. TRIAUD, Jérome, Stefan Zweig, l'amour passionné de l'Europe unie, [en ligne], https://blogs.mediapart.fr/edition/carnets-d-europe/article/030509/stefan-zweig-l-amour-

passionne-de-l-europe-unie, consulté le 11 août 2016. La même année, Zweig assistera au premier colloque organisé par la Fondation de l'Accademia d'Italia à Rome, en novembre 1932,

sur le thème de l’Europe où il évoquera la question des nationalismes. La participation

internationale fut brillante avec l’économiste Werner Sombart, le financier Hjalmar Schacht, l’essayiste Daniel Halévy, les historiens Jerôme Carcopino et Gabriel Hanotaux. Le ministre

italien Vittorio Scialoja inaugure les travaux en souhaitant le retour de l’Europe à son unité passée. L’historien anglais Christopher Dawson souligne le caractère composite de la civilisation

européenne qui est le fruit de la collaboration entre les peuples germaniques et latins. Carlo Nallino et Giuseppe Tucci y parleront du rapprochement entre l'Orient et l'Occident. OSTENC,

Michel, 2004. L’Académie d’Italie, In Ś Cercles, revista d'història cultural, n° 7, p. 88-127. 499Ibid BEGGIORA, Stefano, Tagore and Italy .

500Ibid. CASOLARI, Marzia, In the Shade of the Swastika, Chapter I, Italian fascism and Indian radical nationalism : the early phase, p. 21.

501Ibid. PIOVANO, Irma, 2011 . L'Italia incontra Tagore, cronaca della visita del poeta a Torino. 2011. 1-16.