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5 RESULTADOS EXPERIMENTAIS

S UPERFÍCIES

* *

Contre ce procès ciblé sur la mythologie, et qui laisse heureusement au mythe le

soin d'entretenir le mystère de sa nature, voici, ainsi que nous l'avons annoncé d'entrée

de jeu, un autre procès, initié entre autres et tour à tour, à notre connaissance, par L.

Brisson*^ et L. Couloubaritsis^®. Comme l'indique le sous-titre de son livre, L.

Op. cil. : 242.

* ^ Platon les mots et les mythes. Comment et pourquoi Platon nomma le mythe ? 2ème éd., Ed. La

découverte, Paris, 1994.

Brisson, entend répondre à la question : «comment et pourquoi Platon nomma le mythe

?». Sa critique de M. Detienne dit ;

Le mythe n'existe pas, voilà ce que proclame Marcel Detienne qui s'insère dans un courant

culturel à la mode, que d'aucuns ont plaisamment qualifié d'“inexistentialisme". La dissolution du

mythe dans la mythologie, qui dès lors ne peut plus prétendre au statut de "science des mythes",

s'opère ainsi.

Le mythe n'est pas un genre littéraire, toute tentative pour distinguer le mythe du conte, de

la fable, de la légende, etc., se soldant toujours par un échec. Le mythe n'est pas non plus un type

de récit, qu'on l'aborde par sa face signifiante ou par sa face signifiée. D'une part, en effet, aucune

marque linguistique ne permet d'identifier à coup sûr un mythe. Bien plus, personne ne s'entend

sur le genre d"‘histoire” que doit raconter un mythe, si tant est que le mythe raconte une "histoire" ;

ce que refuse Marcel Detienne en arguant du fait que sont qualifiés de mythe proverbe et généalogie

notamment, qui n'ont rien à voir avec le récit. (...)

L'argumentation de M. Detienne se fonde, en dernière analyse, sur cette négation : le mythe

n'est pas un récit. N'étant pas un récit, le mythe perd l'ordre qui assure sa spécificité comme

souvenir transmis de génération en génération et sur lequel peut faire fond l'analyse ; cet ordre, qui

n'est pas un ordre rationnel, est celui qui structure le récit comme ensemble de phrases ayant une

signification propre qui ne peut se réduire à la somme des significations de chacune de ces phrases.

C'est d'ailleurs cet ordre qui permet de parler de l'"histoire" racontée dans un mythe.

Marcel Detienne invoque avant tout Platon à l'appui de sa thèse. Mais Platon assimile le

mythe à un récit chaque fois qu'il fait un usage premier du vocable mûthos.. £t enfin, quoi qu'en

dise Marcel Detienne, rien ne laisse suppose que les vieillards des Lois "mythologisent" sans faire

de récits ; au contraire, tout porte à croire qu'ils "racontent" bien des mythes (...) En tout état de

cause, la distinction entre usage premier et usage dérivé d'un vocable doit être prise en

considération ; elle seule permet d'interpréter de façon satisfaisante un certain nombre d'occurrences

de mûthos dans le corpus platonicien (...). C'est en grande partie pour avoir refusé d'en tenir

compte que M. Detienne en arrive à voir dans le mythe tout autre chose qu'un récit.

Bien plus qu'à une «faute» de méthode imputable à M. Detienne, c'est à l'affir­

mation catégorique de L. Brisson, selon laquelle pour celui-ci «le mythe n'existe pas»

qu'il convient de demander des comptes : sur quoi se fonde-t-elle ?. Notre lecture du livre

concerné ne nous conduit pas à en dire autant, encore moins de soutenir cette critique

dans sa totalité; elle nous révèle, au contraire qu'à ce sujet la pensée de l'auteur est toute

nuancée. En effet, le mythe, dans le texte de M. Detienne, comme nous l'avons vu, n'est

pas le «mythe»; il appartient au vécu, est expérience; que la mythologie relève de la

scribalité, est prisonnière de la gangue textuelle, etc., ainsi que nous l'avons également

compris. À l'auteur de L'invention de la mythologie L. Brisson reproche de n'avoir pas

Cf. 1° « Le statut transcendantal du mythe», dans Figures de la rationalité. Etudes d'anthropologie

philosophique IV, éd. G. Florival, Bibliothèque philosophique de Louvain, 34, Edition de l'Institut

Supérieur de Philosophie Louvain-la-Neuve, Librairie Peeters, Louvain-la-Neuve, Librairie

Philosophique J. Vrin, Paris, 1991 ; 19 et ss; 2° Aux origines de la philosophie européenne, De

Boeck, Col. Le Point Philosophique, Bruxelles, 1992 : 34.

Op. cit. : 168-70.

tenu compte, dans son analyse de la pratique platonicienne du mythe, de «la distinction

entre usage premier et usage dérivé», chez Platon, du vocable «mythe». On pourrait se

demander, en revanche, si dans sa critique contre M. Detienne, L. Brisson a pris

suffisamment en compte la subtile distinction établie par celui-ci entre «mythe» et mythe.

Finalement se pose la question de savoir s'il n'y a pas, de manière générale, un quiproquo

qui piège cette critique contre M. Detienne.

L. Couloubaritsis^^ relaie la thèse de L. Brisson de l'inexistence du mythe

affirmée soi disant par M. Detienne, et, comme lui, dénonce les faiblesses de son

approche platonicienne : «défaillante», dit-il, en précisant bien que M. Detienne «attribue

à Platon le rôle d'inventeur du mythe, mais d'un mythe fabriqué pour des raisons

philosophiques et qui conférerait au terme mûthos sa destinée comme discours fictif»^^.

Bien plus, dit-il, il «suppose l'absence du mythe sans même entamer une étude de la

pratique platonicienne du mythe...»^^*. Bref, «contrairement... à ce que soutient

Detienne, Platon n'est pas l'inventeur du mythe, mais celui qui l'a définitivement

subverti, et qui, en le subvertissant, l'a libéré de ses attaches culturelles en lui offrant des

multiples possibilités, y compris son recloisonnement possible par des chaînes

idéologiques, du fait qu'il assume la différence entre la narraation et son intention ; ce qui

veut dire qu'on peut produire des mythes en fonction de ce qu'on souhaite

promouvoir»^^.

De l'étude de la pratique platonicienne du mythe que L. Couloubaritsis entreprend

lui-même, il ressort que Platon, héritier et réformateur du mythe, a délimité celui-ci dans

le champ de la narration, du récit. Non plus celui que l'on adresse aux enfants, mais celui

dont la partie supérieure de l'âme humaine a besoin pour accéder aux réalités que ni les

sens ni l’intelligence ne suffisent à appréhender. Bien mieux : au cœur de l'univers

narratif, allant de la généalogie à la fiction, et par l’effet de l'éclatement — non pas du

mythe en tant que mythe, mais des formes que celui-ci investit — provoqué et assumé par

Platon, l'on constate que, là aussi, le mythe décline non seulement sa multiplicité de

modalités narratives, mais même une diversité d'intention propre à chacune d'elles. De

sorte qu'aucune modalité narrative ou aucune intention ne spécifie vraiment a priori le

mythe, ne l’enferme dans ses mailles. On peut dire, dès lors, que Platon, mieux que

quiconque, a permis de mieux comprendre la transcendance du mythe par rapport à ses

modalités expressives et aux intentions qui en suscitent la raison d'être. Ainsi avec lui, et,

davantage, grâce à lui, le mystère du mythe se confirme, tandis que se multiplient ses

Cf. Aux origines de la philosophie européenne, op. cil. : 34.

«Le statut transcendental du mythe», op. cil. : 20.

Op. cil. : 21.

Op. cil. : 36.

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formes, ses genres ou ses modalités d'expression. Une telle possibilité d'extension

n'implique-t-elle pas un minimum pensable de compréhension de la chose concernée ?

Que l'approche platonicienne de M. Detienne se révèle «défaillante» aux yeux de L.

Couloubaritsis, est un sujet possible de discussion dont seuls, l'un et l'autre, pourraient

nous gratifier l'opportune vérité; il n'empêche que l'intuition, qui a conduit M. Detienne à

affirmer le caractère introuvable de la forme du mythe, ne se trouve pas pour autant

complètement démentie par le résultat de l'analyse de L. Couloubaritsis. Car déjà, au

cœur de la narrativité, cette forme est introuvable, sauf si elle fait l'objet d'une décision

argumentée. Si Platon a multiplié les formes ou les genres narratifs du mythe, n'est-ce

pas, peut-être, parce qu'il avait la conviction que celui-ci n'était irréductible à aucune

d’elles ? Autrement dit, n'a-t-il pas laissé entendre par là combien vaniteux il devient de

limiter ainsi le mythe, au cœur de la narrativité, à l’une des modalités de celle-ci ? Ce qui

vaut déjà à l’intérieur de la narrativité, y aurait-il des raisons autrement impérieuses et

irréfutables pour qu'il n’en vaille pas de même à l'extérieur, en considérant la narrativité

elle-même comme un secteur possible d’expression du mythe ? Y a-t-il (eu), enfin, un

spécialiste de Platon, à défaut de Platon lui-même, qui (ait) a dit ou (ait pu) qui puisse

nous donner les raisons vraies pour lesquelles Platon a provoqué l’éclatement du mythe à

l’intérieur de la narrativité, raisons qui excluent totalement et irrémédiablement toute

possibilité de conviction platonicienne selon laquelle le mythe fait flèche de tout bois, déjà

en tant que récit ?

Quelque chose laisse entrevoir que, finalement, M. Detienne aura réellement failli

dans son approche de Platon, et c’est sur cela que se fonde et se justifie principalement la

contre-critique qui lui est faite. Mais en ce qui concerne la négation du mythe, on peut se

permettre de douter de la pertinence et de la justesse de ce qui est reproché à M. Detienne.

Le raisonnement qui sous-tend cette critique de la méthode de M. Detienne, aussi bien

celle de L. Brisson que celle de L. Couloubaritsis, pourrait s’exprimer comme suite :

«pour avoir fait une analyse insuffisante, voire “défaillante” de la conception platonicienne

du mythe, la conclusion de M. Detienne selon laquelle le mythe est autre chose que le

récit, qu’un genre littéraire, est par conséquent invalide». Ce qui ne veut pas dire qu’elle

est sans intérêt, puisque L. Couloubaritsis en retient tout de même quelque chose ; «l’idée

qu'il existe une multiplicité de types de narration dans les cultures archaïques, que nous

confondons à tort, ce qui rend évidemment douteuse la recherche d’un genre de narration

qu'on puisse qualifier de mythe»^^. Mais, au-delà de cette récupération, c'est l'intuition

même de M. Detienne, nous semble-t-il, que rejoint ainsi L. Couloubaritsis. Qu'elle ait été

moins bien «argumentée» n'enlève quasiment rien à sa pertinence, puisque c'est une

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