Nous avons déjà relevé les propositions de M. Duverger concernant l’emprise des lois électorales sur le système de partis et le vaste débat qui alimente cette hypothèse .
En 1967, D. Rae publie un ouvrage, The political conséquences of électoral laws,
qui éclaircit la controverse et marque ime avancée réelle. A partir d’ime observation systématique de 107 scrutins entre 1945 et 1965, dans une vingtaine de démocraties, plusieurs nuances sont apportées au propos de M. Duverger. Notamment à travers l’étude du nombre de partis représentés, la proportion des suffrages et des sièges recueillis par les deux partis les plus puissants, le fractionnement du système, la moyenne d’évolution des suffrages d’une consultation à l’autre et le nombre de partis requis pour dépasser 50% des suffrages ou des sièges. Les résultats de cette impressionnante batterie d’outils complexifient les analyses et les hypothèses étabhes jusque-là. D. Rae montre en effet que G. Lavau avait raison d’estimer que l’effet des lois électorales est minime et marginal. Tous les systèmes électoraux avantagent les grandes formations en voix ou en siège au détriment des petites. Le mode de scrutin ne fait ni ne défait la force électorale des partis pohtiques en voix ou en sièges. De même, il infirme la corrélation étabhe par M. Duverger entre scrutin majoritaire à un tour et bipartisme.
Mais D. Rae montre aussi — en ce il donne raison à M. Duverger — que le « coup de pouce » des lois électorales peut être décisif dans la distribution des sièges. Notons aussi l’apport essentiel de D. Rae par l’introduction d’une nouvelle variable : la magnitude des circonscriptions, à savoir le nombre de sièges attribué par circonscriptions . Pour D. Rae, il faut différencier les circonscriptions ne comptant que de deux à cinq sièges à pourvoir de circonscriptions dispensant plus de sièges. Dans ce dernier cas, ü y a une tendance à l’émiettement du système de partis.
Pour R. Rose il s’agit aussi de redonner une juste proportion au débat sur les effets des partis politiques parce que : « La signification empirique des différents choix entre les systèmes électoraux est facilement exagérée si l ’on ne prend en compte que leurs différences théoriques. Les éléments particuliers d'un système qui tendent à augmenter ou à réduire la proportionnalité peuvent être annihilés par des dispositifs qui ont l’effet contraire. De plus, la pluralité des systèmes déforme mais ne nie pas les choix des électeurs. La corrélation entre le nombre de suffrages pour un parti et son nombre de sièges persiste ».
*’’’ Voir par exemple P. Martin, Les systèmes électoraux et les modes de scrutin, Montchrétien, Paris, 1994, 160 pages.
D. Rae, The political conséquences of électoral laws, Yale University Press, New Haven, 1971, 203 pages. « La proportionnalité dans la répartition des sièges est liée à la magnitude des circonscriptions : la distribution de beaucoup de sièges dans chaque circonscription est associée à une répartition relativement proportionnelle. Ces systèmes où les circonscriptions électorales pourvoient de nombreux élus sont associés avec des systèmes de partis plus fractionnés et à des propriétés spécifiques : de plus grands nombres de partis électifs et législatifs, des « premiers partis » plus faibles et moins avantagés, et des paires des deux premiers partis plus faibles aussi. Notre analyse permet seulement une approche spéculative de ces relations, elle ne permet pas une théorie causale ».
En conclusion, D. Rae établit les caractéristiques communes mais aussi les spécificités des systèmes électoraux. Tendanciellement, on observe une surreprésentation en sièges des grands partis et donc une sous-représentation en sièges des petites formations. Tout système électoral offre presque toujours une « prime » en sièges au parti qui recueille le plus de suffrages. Lorsqu’une majorité est uni-partisane, il s’agit d’un effet du système électoral. Si elles ne contribuent pas à diminuer le nombre de partis, les lois électorales limitent le nombre de partis au Parlement. Les systèmes électoraux diminuent le fractionnement du système des partis représentés au parlement. Enfin, l’effet des modes de scmtin sur la force respective des partis au Parlement serait marginal comparé à celui de leurs résultats électoraux » .
Quels sont les effets des systèmes électoraux selon D. Rae ? Retenons les éléments principaux.
L’avantage relatif des grands partis sur les petites formations est plus important lorsque le scrutin est majoritaire que lorsqu’il est proportionnel. De même, la prime au premier parti est souvent plus significative en scrutin majoritaire qu’en scrutin proportionnel.
Le scrutin à la majorité simple n’implique pas spécialement le bipartisme. Mais il met souvent en confrontation deux grands partis ; le scmtin à la majorité simple serait toujours associé avec l’affrontement de deux partis sauf s’il existe de puissantes minorités locales organisées en partis. L’affrontement de deux partis coïncide avec d’autres modes de scmtins quand, et seulement quand, les partis minoritaires concernés sont très faibles.
Un scmtin proportionnel assure, en général, une répartition des sièges plus égalitaire qu’un scmtin majoritaire. Le système des partis est en conséquence plus fractionné sous un système proportionnel que sous rm système majoritaire. Le nombre de partis nécessaire pour obtenir une majorité parlementaire s’élève lorsqu’on passe d’un scmtin majoritaire à xm système proportionnel.
Le scmtin majoritaire tend à accentuer, dans la répartition des sièges, les variations de l’électorat de chaque parti ; la représentation proportionnelle n’a généralement pas cet effet. Le caractère égalitaire de la répartition des sièges s’accroît avec la magnitude des circonscriptions électorales. Le fractionnement du système de partis, tant devant les électeurs qu’au parlement, varie positivement avec la dimension des circonscriptions électorales : les plus grandes sont associées avec im degré de fractionnement élevé et vice versa .
Ibid., p. 179.
Depuis ces travaux, les études sur les effets des systèmes électoraux se sont multipliées. En 1990, dans une synthèse comparative basée sur les résultats électoraux de vingt-sept démocraties entre 1945 et 1990, A. Lijphart approfondit les paramètres utilisés par D. Rae
en 1967 .
Le politologue hollandais reprend comme premier élément la portée de la magnitude.
Mais il montre aussi l’importance du seuil électoral, « qui est le niveau minimum de support
dont un parti a besoin pour obtenir une représentation parlementaire » , quel que soit le type de scrutin. A l’image de R. Taagepera et S. Shugart , il estime que, même en l’absence d’im seuil électoral comme dans le système allemand, la dimension des circonscriptions
produit les mêmes effets : « Un seuil légal et la dimension des circonscriptions peuvent être
vus comme deux faces de la même pièce » . Enfin, A. Lijphart attire l’attention sur une
variable peu étudiée : l’effet de la taille de l’assemblée parlementaire .
A. Lijphart, D. Attkin (ed.). Electoral Systems and party Systems : a study of twenty-seven democracies, 1945-1990, Oxford university Press, Oxford, 1994, 209 pages.
La méthodologie choisie se différencie de celles de D. Rae : « En contraste avec l'étude classique de Douglas W. Rae, dans laquelle les élections servent d'unités d'analyse, mes cas représentent septante systèmes électoraux définis comme des ensembles de règles électorales inchangées sous lesquelles une ou plusieurs élections successives se déroulent. Des élections organisées sous un même système électoral sont vues comme des observations répétées d’une opération d'un seul système électoral ».
Ibid, p. 12.
R. Taagepera, M.S. Shugart, Seats and votes, the ejfects and déterminants of électoral Systems, Yale University Press, New Haven, 1989, 292 pages.
Le « découpage » des circonscriptions électorales a ici toute son importance. Comme le note R. Rose : « La taille d'une circonscription est d’abord déterminée par la distribution de la population dans un pays. Aucun pays avec un système proportionnel ne se divise en circonscriptions de taille égale... Au Danemark, le nombre de députés par circonscription va de deux à quarante, en Belgique, de cinq à quarante-huit. Et en Italie de un à trente-cinq ».
R. Rose, « Elections and électoral Systems : choice and alternatives », in V. Bogdanor, D, Butler (ed.),
Democracy and élections : électoral Systems and their political conséquences, Cambridge University Press, Cambridge, 1983, 267 pages, p. 10.
Ibid, p. 12.
Il précise ; « Même avec un seuil légal explicite, il y a un système de facto induit par deux autres dimensions du système électoral, et spécialement par la magnitude des circonscriptions. Des petites magnitudes ont le même effet que des seuils élevés : les deux limitent la proportionnalité et les chances pour les petits partis d ’obtenir des sièges ; si la magnitude augmente et que les seuils diminuent, la proportionnalité et les chances pour les petits partis d ’obtenir des sièges augmentent. En conséquent, je traiterai souvent les deux dimensions comme une seule variable, toutes les magnitudes et tous les seuils peuvent être convertis dans un seul indicateur : le seuil effectif établi en termes de pourcentage du vote national total ».
Ibid., pp. 12-13.
« En tout état de cause, il ne peut y avoir de doutes quant au fait que la taille des assemblées peut avoir une forte influence sur la proportionnalité et sur le degré de multipartisme. Par exemple, si quatre partis obtiennent respectivement 41, 29, 17 et 13 pourcents des suffrages dans un scrutin proportionnel— pour prendre l’exemple que j’utiliserai aussi dans l’appendice A pour illustrer les opérations de différentes formules proportionnelles —, il n’y a pas moyen de traiter l’attribution des sièges avec un haut degré de proportionnalité si l ’élection concerne un mini-assemblée de cinq sièges seulement ; les potentialités d’attribution proportionnelle augmentent considérablement pour une assemblée de dix membres et la proportionnalité parfaite peut être achevée, du moins en principe, pour une assemblée constituée de 100 membres. Bien sûr, ce schéma s’applique théoriquement aussi aux systèmes non proportionnels mais étant donné que leur objectif n ’est pas une distribution proportionnelle, l ’hypothèse que la taille de l ’assemblée
Les réflexions de V. Bogdanor et D. Butler s’imposent aussi. As montrent la variété de systèmes et d’efiets observables existant sous le terme générique de « système
proportionnel » : « La majorité des systèmes majoritaires ou pluralistes partagent un trait
fondamental : le nombre de sièges attribués à un parti dépend non seulement du nombre de suffrages récoltés, mais aussi de la localisation de ces suffrages. Dans un système pluraliste, le nombre de sièges d’un parti dépend autant de la répartition géographique que de l’ampleur du nombre de suffrages. Dans des systèmes à deux tours, l’habilité d’un parti à former des alliances avec des partis proches sera un facteur supplémentaire de succès
électoral » .
A la suite de sa recherche comparative, V. Bogdanor isole une influence, directe ou indirecte, des lois électorales dans pas moins de six domaines : la stahüité du système poütique, le nombre de partis, la natme des partis , les relations entre mandants et mandataires, les stratégies durant la carrçagne électorale ou encore le recrutement pohtique . El souUgne
aussi que le système électoral adopté par un pays dépend plus « de ses traditions politiques
que d’abstraites considérations de justice sociale ou de la qualité du gouvernement»
Dans cette optique, un mode de scrutin identique pourrait avoir des effets très différents d’un pays à l’autre ou même d’une période historique à l’autre dans le même pays . Dans les chapitres consacrés à l’Europe centrale, nous reviendrons sur ces considérations.
Les effets des systèmes électoraux sur les systèmes de partis pohtiques sont donc complexes et multifactoriels. Ils doivent être examinés de plusieurs angles si on veut analyser finement leur dynamique. A ce titre, nous nous inscrivons dans les propos de V. Bogdanor quand il conclut que « Les relations entre les systèmes électoraux, les systèmes de partis et le processus de changement social sont donc réciproques et hautement complexes. Ils ne peuvent être additionnés dans des lois scientifiques, qu ’elles soient arithmétiques, institutionnelles ou sociologiques. Les systèmes électoraux doivent être compris dans le développement historique d’une société, qui affecte en retour profondément les choix
puisse avoir un effet additionnel significatif sur leur degré de disproportionnalité peut paraître moins plausible ».
Ibid.,pp. 12-13.
V. Bogdanor, D. Butler (ed.), Democracy and élections : électoral Systems and their political conséquences,Cambridge University Press, Cambridge, 1983, 267 pages.
V. Bogdanor, op. cit., pp. 6-7.
Notamment, le degré de cohésion interne et de discipline, les alliances de partis et les possibilités de coopération.
V. Bogdanor, « Conclusion : électoral Systems and party Systems », in V. Bogdanor, D. Butler (ed.), op. cit., pp. 250-251.
Ibid, p. 2.
V. Bogdanor, « Conclusion : électoral Systems and party Systems », in V. Bogdanor, D. Butler (ed ), op. cit., pp. 250-251.
politiques. Les interactions entre ces facteurs peuvent être le mieux compris en utilisant des méthodes d’historien, plutôt que d’essayer d’assimiler lapolitologie aux sciences naturelles. L ’étude comparative des systèmes électoraidx et des partis sera vraisemblablement plus utile si on éclaire ce qui est unique et particulier , plutôt que de produire des généralisations qui rendent justice à l ’expérience historique de différents pays » .