LA LITTERATURE ET LE MONDE DU TRAVAIL
Une fois dépassés ou assagis les débats idéologiques et sociaux qui impliquèrent naguère le monde du travail dans le contexte politique et culturel des sociétés occidentales, et dans un cadre mondialisé où l’exercice du travail suppose des circonstances nouvelles, voire imprévisibles, il y a lieu de se pencher sur le rôle que peut encore jouer ce domaine essentiel, quoique changeant, de l’existence humaine dans la littérature, et l’inspiration qu’il apporte à la création et à l’imaginaire romanesque moderne et contemporain.
D’autant plus que la littérature française renoue à partir des années quatre-vingt avec le référent et le sujet, dont le référent social et le sujet mis en contexte social. Dans ce cadre nouveau de la fiction narrative, le monde de l’entreprise et de l’usine gagne une approche rafraîchie par les questions soulevées par les mutations en cours dans le capitalisme contemporain, par les conceptions et exigences managériales et les soubresauts sociaux liés au chômage, à la précarité du travail et au climat souvent dépressif et hyper-compétitif qui entourent de nos jours le monde du travail.
Cette mise en perspective permet de mesurer l’importance, l’insignifiance, voire l’absence, du monde du travail dans la littérature actuelle, et de décrire le traitement qu’il subit chez plusieurs romanciers qui se sont penchés d’un point de vue narratif sur les mutations en cours dans l’entreprise, l’usine ou le bureau.
En France, par exemple, le « roman de bureau » est devenu une thématique spécifique et s’avère une sorte de sous-genre romanesque à part entière depuis le succès de 99 Francs de Frédéric Beigbeder. Mais bien d’autres romanciers (Nothomb, Houellebecq, Bon, Quintreaux, Beinstingel, etc.) ont investi cet univers et glosé les composantes thématiques, et les déboires, de la vie d’entreprise d’hier et d’aujourd’hui.
Licenciements, administration inflexible, pression patronale, rivalités entre cadres, harcèlement, mondialisation..., les sujets ne manquent pas et inspirent les romanciers qui renouent de la sorte avec une littérature aux accents naturalistes et
engagés, à l’encontre d’une tendance minimaliste et autofictionnelle tant décriée par les détracteurs de la prose narrative française contemporaine.
Cette cinquième livraison de la deuxième série d’Intercâmbio éclaire de façon pluridisciplinaire cette thématique complexe et émergente, et propose un tour d’horizon du traitement de cette problématique sociale par les littératures contemporaines. À cet égard, si Paul Aron brosse un portrait des plus pertinents de la littérature prolétaire contemporaine, complété par Corinne Grenouillet pour ce qui est de la filiation ouvrière, d’autres papiers s’attardent sur une approche thématique de la littérature face à la réalité entrepreneuriale et managériale, avec toutes ses apories et zones d’ombres, notamment chez Th. Beinstingel, écrivain incontournable en la matière depuis CV roman et Retour aux mots sauvages, et qui, avec Isabelle Krzywkowski, Tania Regin et Chantal Michel revient sur les caractéristiques de la littérature d’entreprise après 1968.
Incontournable aussi dans ce débat, quoiqu’à un autre titre d’implication diégétique, il faut signaler le traitement très particulier du monde du travail entrepris par Michel Houellebecq. Daniel Leuwers s’y attarde avec un décryptage d’Extension du domaine de la lutte enrichi par l’analyse comparatiste de Corina Soares de ce même
roman et du best seller nothombien Stupeur et tremblements ; un écrivain dont l’humour intelligent rejoint, par certaines de ses caractéristiques, celui de l’écrivain belge Jean- Luc Outers, dont Isabel Sousa nous brosse le portrait stylistique et thématique.
Pour le reste, signalons des contributions des plus pertinentes sur des auteurs spécifiques dont la poétique trahit un souci subtil du monde du travail. Si, d’une part, Isabelle Bernard-Rabadi se penche sur un texte d’Yves Pagès et Marie-Pierre Boucher procure une lecture approfondie d’un autre, de Serge Lamothe, Maria Hermínia Amado propose une étude comparée des poétiques de l’écrivaine suisse romande Alice Rivaz et le romancier français François Bon, auteur de textes fortement marqués par le monde du travail.
Cette livraison compte également sur un regard critique porté sur la thématique du travail telle qu’elle s’exprime dans la littérature italienne contemporaine, et qui
mérite le détour comparatiste (Claudio Panella), ou encore chez l’écrivain portugais António Lobo Antunes (Agripina Vieira).
Enfin, Maria João Reynaud procure une réflexion autorisée sur l’acception du travail et de l’oisiveté dans le domaine de l’écriture spécifiquement poétique. Il y a du travail sur la planche… Bonne lecture !
MARIA JOÃO REYNAUD
MARIA DE FÁTIMA OUTEIRINHO
JOSÉ DOMINGUES DE ALMEIDA