HISTOIRE TRANSNATIONALE
DE
L'UTOPIE LITTÉRAIRE
ET DE L'UTOPISME
Coordonnée par
Vita FORTUNATI et Rayinond T ~ o u s s o ~ , avec Ia collaboration de Paola SPINOZZI
PARIS
HONORÉ CHAMPION ÉDITEUR 2008
Bien que des projets d'unification de Ia Péninsule ibérique aient existé au fil de l'histoire, ils assument, vers le milieu du XIXe siècle, une nouvelle expression, s'associant notamment aux idéaux socialistes de Portugais et d'Espagnols exilés à Paris, où ils créent le Clube Democuáti- co Ibérico (1848). Dès lors, dans le cadre du débat suscité par les nationalismes, surgirent plusieurs uchronies d'inspiration ibériste, révélant une doctrine syncrétique qui préconisait l'union des deux pays, que ce fCt en monarcbie ou en république, prônant tantôt l'unitarisme, tantôt Ia confédération, et qui mêlait les présupposés illuministes du progrès, de Ia fraternité et de Ia république universelle avec Ia valorisation romantique de Ia spécificité régionale.
L'ceuvre capitale de ce mouvement fut Ibéria, plusieurs fois revue et augmentée (cinq éditions en Espagne : 1852, 1853, 1854, 1856 et 1868 ; trois éditions au Portugal : 1852, 1853 et 1855). Son auteur, le diplomate espagnol Simbaldo de Más, préconisait une alliance matrimoniale entre les dynasties, en vue de Ia formation de Ia nation ibérique qui se concrétise- rait dans un avenir non précisé. Ce texte, à Ia fois utopique et de propagande, a été rapidement très connu. Latino Coelho, le traducteur portugais qui ne révéla son identité qu'a Ia troisième édition, y ajouta un prologue qui allait devenu une ceuvre dans l'ceuvre, et lui vaudrait d'être considéré comme un éminent ibériste. Dans son texte, i1 exprimait sa foi en une grande fédération de I'Europe, rendue viable par I'adhésion spontanée des nations au droit public européen, qui assurerait Ia promo- tion de Ia paix et Ia progressive diminution du nombre d'États indépen- dants ; cela signifiait Ia réconciliation des peuples, le désarmement, enfin un nouveau triomphe de l'humanité à l'échelle de Ia civilisation. Le processus devait commencer par les relations intellectuelles, suivies des relations économiques, en vue d'une effective union douanière. Ces souhaits, avec de Iégères modifications, deviendront récurtents dans les textes qui allaient suivre, d'aucuns marquant leur préférence pour un certain régime politique, d'autres repoussant cette question au second plan, la jugeant susceptible d'être définie ultérieurement, et même secondaire
884 LE PAYSAGE UTOPIQUE : LES AIRES DOMINANTES par rapport à l'idéal majeur de l'union. Tous soulignaient toutefois les avantages de I'alliance et appelaient l'instauration d'un éden de prospérité et d'entente péninsulaire, dans un avenir que nu1 ne pouvait préciser.
Parmi les défenseurs de Ia solution monarchique, le journaliste Carlos Caldeira faisait I'éloge de I'alliance luso-espagnole sur le plan colonial, qui permettrait à la monarchie ibérique de restaurer l'importance de la Péninsule au sein du concert des nations et de bâtir un avenir de grandeur et de gloire'. Cláudio Costa croyait ce processus réalisable par étapes, et le jugeait compatible uuiquement avec le régime monarchique, hésitant seulement entre un seu1 parlement et deux organes séparés, sous I'égide d'un roi2. Feliciano Pereira préférait la confédération monarchique, fondée sur Ia célébration d'un traité d'alliance, réglé par Ia diplomatie selon le droit des peuples, conciliant les avantages de I'union avec I'orgueil national, sans blesser ce dernier3. Albano Coutinho, à Ia suite de Ia révolution espagnole de 1868 et en pleine apogée de Ia croisade anti- ibériste au Poriugal, exprimait sa croyance en l'union ibérique, bâtie par une monarchie unitaire sous Ia dynastie de Bragança. Conformément à l'idéal des Lumières, le vieux soldat estimait que cette union était écrite « dans le livre de Ia destinée des peuples », car l'humanité vivait sous le signe d'un progsès menant à Ia fraternité et à Ia perfection sociale, quoique la date de cet avènement demeurât un mystère4.
L'Ibérie fédérale apparaissait cependant comme une alternative à I'Ibérie des rois. José Félix Hennques Nogueira fut le grand théoncien portugais du fédéralisme et le défenseur achamé de Ia décentralisation et du municipalisme, concevant Ia fédération des peuples ibériques comme Ia concrétisation de leur construction politique sur le plan extérieu?. Casal
'
C . .i. Caldeira, c Observaçóes gerais sobre os nossos domínios ultramwinos, notícias das colónias espanholas e consideraçóes sobre a ideia da U ~ á o Peninsular », dans Apoiita~~ieiitos de uiria Viagern de Lisboa à China. Parte Segunda, Lisboa, 1853, p. 280- 288.'
C . A. Costa, Meniória sobre Porfugal e Espariha, Lisboa, 1856.'
F. A. M . Pereira, A Confederação Ibérica. Bases para urn Projecfo de Trnrado de Alianga Ofensiw e Defe~rsiva e de Liberdade de Comércio entre Porruga1 e a Espaiilra, Lisboa, 1859.A. Coutinho, Iberirrno ou o país e a situação diarite dos Últir>ios aco~itecbiiei~ros de Espaiiha, Lisboa, 1868.
9. F. H . Nogueira, Esrudos sobre a Refon~ra e»i Pori~igal, Lisboa, 1851-1855 ; Os
Esrados U~iidos da Europapor Carlos Lemoiiriieii Versáo poi'ncgitezn de Magalhães Lima, 2 vols., Lisboa, 1874.
Ribeiro fut I'un des premiers à contester I'ouvrage de Más et son prologue, en opposant à Ia fusion monarchique Ia république fédérative6. Joaquim da Silva conçut un projet de constitution fédérale des États-Unis d'Ibérie, dans leque1 i1 défendait Ia fédération ibérique en tant que sauvegarde de l'individualité et de I'indépendance des peuples et des nationalités, identifiant I'organisation du gouvemement de Ia fédération avec celle de cbaque État fédéré, sans toutefois en définir ni le nombre, ni les frontières7. Le socialiste espagnol Xisto Cámara, enthousiaste de Ia fédération républicaine et de la « dictature révolutionnaire », capables d'instaurer un paradis péninsulaire, vit son ouvrage A União Ibéricas (1859) publié au Portugal, avec un prologue de Latino Coelho qui présentait son idée comme éminemment européenne, gage de paix et de civilisation, quoiqu'il ne pit révéler ni la formule, ni le moment de sa "éalisation.
Deux mois après Ia convulsion espagnole (1868), le grand penseur Antero de Quental publiait un célèbre opuscule\ui marqua le début de sa propagande en faveur de l'union péninsulaire
-
dont le déclin s'annonce vers 1874, avec l'échec de la République espagnole. Ce texte devint l'une des pièces les plus polémiques de cette littérature, non pas tant parce qu'il défendait la république démocratique fédérative, mais parce qu'il reniait le concept de nationalité. Oliveira Martins, figure majeure de Ia culture portugaise du XIXe siècle, fut, lui aussi, au même moment, déçu par Ia République hispanique, bien que sa pensée, consignée dans une ceuvre très vaste, ait toujours requis Ia sauvegarde du principe de l'autonomie et l'alliance préférentielle avec l'Espagne.A
partir des années 70, se développe une littérature qui voit dans Ia république fédérale la garantie d'une nouvelle ère de prospérité pour Ia Péninsule ibérique. Ce programme était toutefois loin d'être conseusuel ; tantôt on y réclamait le maintien temtorial du Portugal, et méme sa prépondérance au sein de la confédération en vertu de sa supériorité politico-culturelle'O, tantôt on y défendait la division du territoireC. Ribeiro, Revue Lusitanienne, Lisboa, tomo 1 , 1852, p. 129-141 & 229.238.
'
I. M. da Silva. Federaçáo Ibérica orr Ideias Gerais sobre o que convém ao Fururoda Penínsiila por um Portr<guês, Porto, 1854.
X. Cámara, A Urniáo Ibérica. Traduzida literalmente por Rodrigo Pagaiiino e precedida de Um prólogo por José Maria Laririo Coell~o, Lisboa, 1859.
'
A. de Quental, Portrigalperante a Revolufão de E s p n l ~ a , Lisboa, 1868.10
886 LE PAYSACE UTOPIQUE : LES AIRES DOMINANTES portugais en un nombre variable de régions correspondant aux États confédérés. Parallèlement, Ia nécessité s'imposait de corriger l'erreur de Quental, en expliquant que le fédéralisme était conciliable avec le patriotisme et ne supposait pas, comme I'a souligné le grand républicain Teófilo Braga, le sacrifice de Ia nationalité.
En même temps, I'idée d'une fédération plus large faisait son chemin, António Enes préconisant les États-~nis de l'Europe, fondés sur une confédération latine constituée par la France, I'Italie, l'Espagne, le Portugal et Ia Belgiquel'. Ce projet de fédération européenne a été répandu par divers moyens ; Magalhães Lima traduit le classique de Charles Lemonnier et écrit Lu Fédératiorz ibérique, dans laquelle i1 exprimait une idée commune 21 I'époque : instaurer d'abord Ia République
-
portugaise, puis réaliser la fédération ibérique". Le républicanisme fédéral portugais suivait de près ses coreligionnaires espagnols (Castelar,'
F. Garrido, Pi y Margall, etc.) et pxtageait l'aspiration au panlatinisme, préconisant I'instauration de Ia république universelle », pacifique et solidaire, aux ensembles européens présentant des affinités.La grande majorité des textes d'inspiration ibériste, ainsi que ceux de leurs opposants, ont paru dans Ia presse périodique portugaise, aussi bien dans Ia capitale qu'en province, sous la responsabiité, tantôt de leurs rédacteurs, tantôt de leurs correspondants et lecteurs. Les deux périodes les plus intenses de publication de ces textes, fmits de Ia conjoncture politique interne et externe, furent Ia fin des années 40 et le début de la décennie suivante. et les trois dernières décennies du siècle.
Mana da Conceição MEIRELES PEREIRA
" A. Enes, A Gueriu e a De>iiocracia. Considerações políricas sobre a siritaçáo
polirica da Elrropa, Lisboa, 1870.