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Plusieurs auteurs s’accordent pour considérer l’infinitif en -pEvai comme une innovation

du lesbien développée au contact de l’ionien 27. Dans ce cas, le rapprochement entre gr.

-pEvai et véd. -mane n’est pas justifié.

Toutefois, le sort de cette finale grecque n’est pas réglé : K. Strunk 28 voit au contraire

dans les infinitifs éoliens en -mev et en -HEvai des archaïsmes. L’infinitif en -pEv était

vraisemblablement limité aux formations athématiques (cf. les parlers doriens) et son

extension à la flexion thématique doit être secondaire. Selon l’auteur, cet infinitif

trouverait son origine dans les dialectes occidentaux et appartiendrait à un état de langue

archaïque, caractéristique du conservatisme des parlers doriens 29. En ce qui concerne

2^ Cette dernière finale pourrait s’expliquer par une influence des parlers doriens : cf. A. TOVAR 1979, 116 ;

123.

27 P. WATHELET 1970, 315-324, en particulier 320, auquel se rallie R. S. P. BEEKES 1973, 219-220 ; J. L.

GARCIA-RAMÔN 1975, 57, 97 n. 2; A. TOVAR 1979, 114, 116.

28 K. STRUNK 1957, 95-103.

29 Par conséquent, ce type d’infinitif ne serait pas éolien et ne pourrait constituer un exemple de la « phase

éolienne » dans l’épopée homérique : K. STRUNK 1957, 99.

Chapitre 3. Formations d’infinitif grec en -ai

Section 2. La finale -ai est analysée comme désinence casuelle de datif 104

-UEvai, K. Strunk insiste avec raison sur le fait que cette finale n’apparaît que dans des

infinitifs de thèmes monosyllabiques. Les conditions d’apparition de ce suffixe sont assez

restrictives pour mettre en doute une simple innovation due au contact avec l’ionien :

l’analogie aurait dû jouer de manière plus étendue et l’on s’attendrait à ce que le lesbien

connaisse également-ttev ou -vai. Toutefois K. Strunk ne s’appuie que sur deux formes

littéraires pour étayer son interprétation : EÎnEvai dans la bouche d’un mégarien chez

Aristophane {Ach. 775) et BiayvcbnEuai chez Archytas {Vorsokr.^ 47 B 1) ; ces deux

formes constituraient pour l’auteur la preuve que les parlers occidentaux ont possédé un

infinitif en -UEvai, archaïsme conservé par le seul lesbien 30. Cette hypothèse ne permet

cependant pas, comme le reconnaît l’auteur, d’apporter de solution satisfaisante à la

question de l’origine casuelle de ce suffixe d’infinitif : la comparaison avec véd. -nume,

av. mdne. doit se borner au procédé de formation et ne concerne pas la forme casuelle.

Néanmoins, considérer -nEvai comme un archaïsme suppose son existence depuis une

époque fort reculée, et, souligne P. Wathelet 3’, on s’étonnera alors de sa totale absence

enthessalien.

Le statut ancien ou récent de la finale -pEvai reste donc controversé. Il paraît toutefois

difficile de s’appuyer sur le témoignage d’Aristophane, qui ne refléterait pas réellement le

dialecte en question ^2 ; ainsi, la forme EÎiJEvai ne constituerait pas une véritable forme

dialectale, notamment parce qu’elle est adaptée aux conditions métriques 33. Quant à |a forme

BiayvcibpEvai chez Archytas, elle pourrait résulter du croisement des finales -hev et -vai 34. n

semble difficile de trancher de façon définitive entre les différentes explications -formes

30

J.

WACKERNAGEL 1955, 1159, n.l : quelques autres attestations p'ossibles de -pEvai en dehors du lesbien

sont à exclure : àXEÇÉUEvai (Thuc. V 77,6) vraisemblablement fait sur le modèle homérique) ; Hésch.

yioàuEvai' EÎSÉvai, où -ai proviendrait du second infinitif et àtToXouoÉuEuai-

ko

XX

o

P

côoeiv

,

l’infinitif àTToXouaÉpEvai fait référence à Eusthate àTToXouaÉpEV (variante de àTtoXEÇÉpEV en//.21.455).

3 ' P. WATHELET 1970, 320. L’auteur considère le témoignage d'Aristophane comme douteux ; il suggère par

ailleurs, (317, n.l 1) que la limitation de

-pEvai

à des thèmes monosyllabiques était peut-être guidée par le

souci de ne pas créer des formes trop longues : « la finale

-v

précédée d’une voyelle longue [s’est] d’abord

répandue dans des formes verbales longues (comme le parfait) que la désinence -UEvai allongeait encore

considérablement». Le raisonnement inverse, selon lequel un suffixe d’infinitif plus long aurait permi d’éviter

des formes trop courtes, paraît aussi concevable. On s’interrogera toutefois sur les raisons de l’utilisation d’un

suffixe

-pEvai,

plutôt que -Evai

(-ev

étant attesté comme finale d’infinitif athématique en lesbien, mais non

-PEV).

32 Ainsi A. THUMB-A. KIECKERS 1932 (CD 1), 136; G. VERBAARSCHOT 1988. Selon A. MEILLET

1965, 216, cependant, Aristophane rendrait le dialecte authentique.

33 Le vers 775 des Achamiens est le suivant :

775

Èpà ya. Tù

viv EÎpEvai jrivos

SokeÎç

« elle est à moi (une truie). A qui donc crois-tu qu’elle est? »

34 Cf. J. WACKERNAGEL 1955, 1159 n.l :

SiayvcôpEvai

ne serait pas suspect pour l’auteur, mais pourrait

s’expliquer par un croisement entre 8

iayvüpEv

et 8

iayvcôvai,

et l’infinitif

EÎpEvai

chez Aristophane serait

authentique.

Chapitre 3. Formations d’infinitif grec en -ai

Section 2. La finale -ai est analysée comme désinence casuelle de datif 105

anciennes et authentiques ou créations récentes et « accidentelles »-. L’absence de telles formes

dans un dialecte ne constitue pas forcément un argument de poids pour rejeter son authenticité.

Mais la démarche inverse ne se justifie pas beaucoup plus. Les témoignages d’Aristophane et

d’Archytas restent donc ambigus et aucune solution définitive ne peut être apportée au problème

de l’antiquité de la finale d’infinitif-pEvai.

1.4.2. gr. -f Evai : véd. -vane. De même, le rapprochement souvent opéré entre gr. -fevai et

véd. -vane, av. -vanôi n’est pas aussi évident qu’il paraît l’être à première vue : la forme

chypriote Sofevai pose différents problèmes et il n’est pas certain que l’on puisse la projeter au

niveau indo-européen 35. Cette forme d’infinitif et les difficultés qu’elle suscite ont été

examinées en détail parW. Cowgill 36 qui a étudié toutes les hypothèses formulées jusqu’alors

et dont je résume ici la démonstration.

L’essentiel de la discussion porte sur le statut de -w- .• appartient-il à la racine, à la finale,

ou encore à aucun des deux ? En faveur de la première hypothèse, on allègue

généralement d’autres formes présentant aussi un -vr-.• véd. dàvâne, lit. dovanà, v. si.

clavati, lat. diiam, diiim. Selon A. Martinet, le -w- refléterait une laryngale (que l’auteur

symbolise par *deA}^’-) 37. On a également recherché une racine *dow-, élargie, et dont

on aurait des traces dans lat. duim, duam, ombr. purdovitu « porricito ». Selon

W. Cowgill, cette hypothèse est fragile, les données délicates à interpréter et, plutôt que de

conforter l’analyse Sôp-evai, elle ferait penser à une création italique. La deuxième

hypothèse fait de -vi-- un élément appartenant au suffixe. En faveur d’une segmentation

-wenai, on peut s’appuyer sur véd. dàvâne, av. vïd-vanôi, qui sont des formes casuelles

de noms verbaux en "^--wer/wen-, suffixe productif-en hittite où il sert à former

des « supins » {es-wan de es- « s’asseoir») et que l’on retrouve en grec par exemple dans

elBap « nourriture » {^ed-wr), béXEap « piège » (*dele-wr) 38. E. Benveniste identifie un

suffixe *-wer/wen- dans Bôfevai ainsi que dans véd. dàvâne, mais ces deux formes

procéderaient de créations indépendantes : le rapport existant entre bôfEvai et 5o0vai

reposerait sur deux formes du suffixe Bo-fEv- et 5o-fv- 39. Selon l’auteur,cette «liberté

de jeu serait peu compatible avec l’hypothèse d’une forme héritée » L’hypothèse d’un

suffixe d’infinitif -wen-ai est écartée par W. Cowgill, car il serait isolé en grec. L’auteur

avance des arguments d’ordre phonétique : la contraction de voyelles séparées par w est,

35 E. BENVENISTE 1935a, 129-130.

36 W. COWGILL 1964, 354-359.

37

a

.

martinet

1955, 214-225 ; la larynagle */i

3

s’accompagnerait d’un trait labial.

38 E. BENVENISTE 1935a, 110-116. Cf. également A. MEILLET 1916-18.

39 R. GODEL 1979, 235 hésite entre les deux analyses possibles : on pourrait soit poser un suffixe

*-wen-parallèle à dans chypr. SofEvai, véd. dâvâne, soit postuler 5of- {*d°h

2

-) devant voyelle en supposant

l’action du « trait labial » de *li

2

.

Chapitre 3. Formations d’infinitif grec en -ai

Section 2. La finale -ai est analysée comme désinence casuelle de datif 106

en grec, une exception et non la règle Si un suffixe -wen-ai avait pu servir à la