5 O PARQUE ESTADUAL DA SERRA DO TABULEIRO E OS
5.4 OS LIMITES DA HEGEMONIA DA IDEOLOGIA
Affirmer que la problématique du bois mort n’a émergé qu’à l’aube des années 2000 et à l’initiative des seuls hommes de science serait réducteur. Comme nous le rappellent Bartoli et Gény (2005), la question du bois mort traverse l’histoire des forêts françaises depuis le Moyen Âge, époque à laquelle il était une source vitale de bois de chauffage, jusqu’à aujourd’hui où il suscite de nouveau l’intérêt en termes de biodiversité et de production d’énergie.
1.1. Une source vitale de bois de chauffage
Bien qu’il y ait peu de traces écrites sur le rôle des bois morts dans la vie des hommes, certains écrits médiévaux font état de l’importance de ce type de bois pour les populations locales. C’était en effet un type de bois dont la cueillette était autorisée, le bois vivant étant réservé aux seuls propriétaires c’est-à-dire le plus souvent aux seigneurs locaux. Ceux-ci éditaient d’ailleurs toute une série de règles visant à en contrôler la cueillette : interdiction de récolte sans autorisation préalable, interdiction d’utiliser des outils pour en effectuer la cueillette (au cas où ces outils auraient été utilisés pour blesser des arbres sains que l’on aurait récoltés plus tard), interdiction d’en faire commerce, etc. Ce clivage entre les usages quotidiens très importants et ce que la loi autorisait était profond. Si l’ordonnance des Eaux et Forêts du 16 août 16691 parle peu du bois mort, lorsqu’elle le fait, c’est uniquement pour en limiter la cueillette. Dans le titre XVII de cette ordonnance, il est question des « bois chablis » que « le garde-marteau et le sergent à garde (…) empêcheront qu'ils ne soient pris, enlevés ou ébranchés par les usagers et autres, sous prétexte de coutume et usage ». Le titre XXIII sur les
« bois en grurie, grairie2, tiers et danger » est encore plus explicite puisqu’il fixe clairement les seules possibilités de récolte du bois de chauffage aux « morts-bois » : « aucun chauffage ne pourra être pris qu'en morts-bois mort ou mort-morts-bois des neuf espèces ». Le même article punit sévèrement celui qui tenterait de faire mourir un arbre vif même à petit feu : « Les usagers et autres personnes trouvées de nuit dans les forêts hors les routes et grands chemins, avec serpes, haches, scies ou cognées, seront emprisonnés et condamnés pour la première fois en six livres d'amende, vingt livres pour la seconde, et pour la troisième bannis de la forêt ».
Alors que la majorité des populations paysannes de l’époque a un besoin vital de bois, mort ou vivant, les autorités ne songent donc qu’à en réguler strictement la cueillette.
1.2. Un ennemi de la forêt
A partir du XVIIe siècle, la rationalisation de la gestion forestière concourt à enlever aux arbres morts tout rôle dans la sylviculture. Pour le naturaliste Buffon,
1 Les références de l’ordonnance de1669 sont tirées du Recueil des lois d’Isambert Isambert F. (1829 b) Recueil des anciennes lois françaises, 420-1789. In: tome XVIII, Belin-Leprieur, Paris, p. 219-311,
[En ligne] mis en ligne par Google books, URL :
http://books.google.fr/books?id=bokyAAAAIAAJ&printsec=frontcover&dq=editions:OCLC07449551&a s_brr=1#v=onepage&q=&f=false. Consulté le 15 février 2010.
2 La grairie et la grurie sont des impôts royaux sur le foncier et les produits forestiers.
la présence de bois mort caractérise la nature « sauvage ». Il n’envisage pour ce type d’arbre d’autre avenir que de « mettre le feu à cette bourre superflue, à ces vieilles forêts déjà à demi consumées1 ». Cela ne signifie pas un relâchement des autorités forestières vis-à-vis des autorisations de récolte du bois mort. Au contraire puisqu’en 1888, le bois mort acquiert un statut distinct du bois vivant ce qui a pour effet d’accélérer l’élimination des bois morts. Selon Bartoli et Gény (2005, p. 453), « les arbres morts ont été pourchassés dans l’ensemble des forêts non par des usagers mais par le gestionnaire lui-même » qui considérait son usage comme « le moins important de tous les droits au bois ». Pour les forestiers du XIXe siècle, cette « chasse » au bois mort a pour but d’offrir des meilleures conditions de croissance et notamment d’éclairage au bois vivant et d’éviter la prolifération des insectes.
A la même époque, seuls les artistes trouvent de l’intérêt aux vieux arbres et aux vieilles futaies. Ils en font un de leurs motifs picturaux et esthétiques privilégiés (Larrère, 1997). Mais les forestiers ne leur concèderont que quelques réserves artistiques où les vieux arbres seront laissés à leur sort. Bien plus tard, dans les années 1970, les manuels d’aménagement des forêts soumises conseillent toujours
« l’élimination des arbres tarés, dominés, mal conformés ou sans avenir », l’idée générale étant d’intervenir dès les premiers signes de dépérissement, de régénérer et de rajeunir constamment la forêt (ONF, 1969). En 1973, Bourgenot (1973), directeur technique de l’ONF, se lance dans un vibrant plaidoyer pour la forêt cultivée qu’il oppose à la forêt vierge des « prophètes de la protection de la nature » comme il les dénomme. Au « mythe de la forêt naturelle », « encombrée d’arbres mourants et d’arbres morts », Bourgenot répond, entre autre, par
« l’extraction systématique, dès qu’ils se manifestent, ou que la vieillesse en a raison, des arbres morts, mourants, dépérissants, des arbres cassés ou renversés par les vents, afin d’éviter que les parasites animaux ou végétaux, insectes ou champignons, qui prolifèrent sur de tels terrains de choix, ne viennent à leur tour s’attaquer aux arbres sains et les faire disparaître » (id., p. 348). Hygiène, sélection, prévoyance sont les maîtres mots qui justifient cette élimination systématique des arbres morts. Comme au siècle précédent, ils ne sont tolérés que dans les séries spéciales « hors cadres ». Jusqu’au début des années 1980, les bois morts sont donc évacués après chaque incendie, tempête ou chablis.
Cette histoire du bois mort est sans doute trop brève, pas seulement parce que nous n’avons pas la place ni les moyens de la réécrire. Elle est brève car l’histoire
1 Cité par Raffin (2000).
de la forêt française est celle des vainqueurs et qu’elle a été souvent écrite par les forestiers d’État même si le sociologue Le Play, à la fin du XIXe siècle, et le groupe d’histoire des forêts françaises, aujourd’hui, ont proposé une approche plus critique. De fait, les hagiographes de la forêt française ont souvent mis en avant l’action de Colbert, des forestiers de l’Ecole de Nancy et leurs principales réalisations : la généralisation de la futaie – si possible cathédrale –, la reconquête et la restauration des terrains de montagne, la transformation plus générale de la forêt en une immense réserve de bois d’œuvre destinée à des usages nobles. À l’inverse, d’autres catégories d’objets sont devenues invisibles ou ont été dénigrées : le taillis, l’affouage, le braconnier et le voleur de bois mort, les usages quotidiens des bois pour le chauffage domestique ou la cuisson des aliments, etc.
Or réhabiliter ces objets ne serait-ce qu’en réécrivant leur histoire, c’est douter du récit officiel et des tenants du dogme. Bartoli et Gény, qui sont pourtant des forestiers, l’ont fait mais leurs recherches s’arrêtent forcément aux documents à leur disposition. Difficile de réécrire l’histoire quand les preuves et les archives n’ont jamais été produites.
Après deux siècles de bannissement, comment le bois mort a-t-il quand même retrouvé ce que l’on pourrait appeler paradoxalement le « droit de vivre sa vie » en forêt comme le font d’autres éléments de l’écosystème ? Le cas échéant, cette résurrection tient-elle du miracle ou a-t-elle été savamment construite ? Comment et pourquoi cet objet si longtemps décrié est-il devenu un des symboles de la biodiversité pour les protecteurs de la nature ?