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LA GUERRE D’ESPAGNE A TRAVERS LA MANIPULATION ICONOLOGIQUE : APPROCHE ANALYTIQUE

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Revista de Humanidades e Letras

ISSN: 2359-2354 Vol. 3 | Nº. 2 | Ano 2017

Michel Feugain

LA GUERRE D’ESPAGNE A TRAVERS LA

MANIPULATION ICONOLOGIQUE :

APPROCHE ANALYTIQUE

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RESUME

L’affiche de propagande séduit ou répugne selon son argument iconique et sa matérialisation esthétique et stylistique. Et si elle se déploie dans une période où les enjeux sociaux, culturels et poli-tiques sont poussés à leur paroxysme comme lors de la guerre ci-vile espagnole (1936-1939), elle peut alors être un outil fiable pour l’observation des techniques de manipulation. Cette étude vise à analyser les indices textuels et iconiques de propagande et s’appuie sur une approche contrastive fondée sur l’identification, l’isolement et le décryptage qualitatif et quantitatif des différents signes et donc des différentes articulations de sens au sein d’un corpus d’affiches produites dans le but d’influencer le destinataire dans un contexte historique marqué par la mobilisation de l’essentiel des techniques de manipulation à des fins belliqueuses. Les mots-clés : Propagande iconologique, iconographique et textuelle, argumentation, guerre civile, discours

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ABSTRACT

The propaganda poster seduces or repels depending on its iconic argument and its esthetical and stylistics realization. And if it spreads itself at a time when social, cultural and political issues are exacerbated, just as during the Spanish civil war (1936-1939), it can then be considered as a reliable tool to observe manipulation’s techniques. This study is intended to analyze textual and iconic propaganda evidence and is backed up on a contrastive approach based on the qualitative and quantitative identification, isolation, and decoding of the various signs and thus, of the different networks of meaning within a body of posters produced in order to influence the recipient in a historical context marked by the mobilization of most of the manipulation techniques to warlike ends.

Key words: Iconological, iconographical and textual propaganda, argumentation, civil war, speech

Site/Contato

www.capoeirahumanidadeseletras.com.br

[email protected]

Editores deste número:

Bas’Ilele Malomalo

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LA GUERRE D’ESPAGNE A TRAVERS LA

MANIPULATION ICONOLOGIQUE : APPROCHE

ANALYTIQUE

Michel Feugain1

Introduction

L’effondrement paralytique de la jeune démocratie espagnole en 1936, suite au coup d’Etat militaire perpétré par Franco et les généraux dissidents, est l’aboutissement d’un processus de mal être, de haine polarisée entre les progressistes et les forces conservatrices, de décomposition des structures politico-sociales susceptibles de garantir une convivialité républicaine et qui, portent les marques et les stigmates d’une apocalypse fratricide annoncée. La cruauté décrite à ce sujet dans les manuels d’histoire contemporaine concernant la barbarie de la guerre et de l’interventionnisme étranger –fasciste, nazi, russe– en Espagne est tout aussi bien représentée dans la peinture, la photographie que dans l’affiche de propagande (FEUGAIN, 2008)2. Cette dernière est l’outil analysé dans le cadre de cette étude. Et puisque la guerre n’a fait que donner à l’affiche toute sa plénitude en tant qu’objet d’art d’une part, et de propagande politico-militaire (GRIMAU, 1979, p. 10)3 d’autre part, nous nous en servons pour remonter le temps afin de comprendre les raisons, les causes tout en établissant un état des lieux de la réalité sociale, culturelle et politique de l’Espagne pendant la seconde République. Une approche lexico-iconique sur les stratégies de manipulation permettra de comprendre comment les affichistes ont utilisé l’affiche soit pour décrire leur vécu, soit pour en donner une vision plus ou moins réaliste/ rêvée toujours en conformité avec l’idéologie défendue bien que la représentation de la guerre apocalyptique chez les républicains et les conservateurs ne soit pas tout à fait conceptuellement similaire.

1 Docteur en civilisation de l’Espagne contemporaine. Enseignant-chercheur et Directeur de Département LEA

(Langues Étrangères Appliquées) à l’université catholique de Lille. Il est spécialiste en civilisation de l’Espagne contemporaine, plus précisement de l’histoire de la IIe République et de la guerre civile espagnole ; ses travaux

portent à la fois sur l’étude iconique et iconographique des affiches comme support d’information et de propagande. Il convoque la linguistique textuelle et la sémiotique pour décrypter et comprendre le mécanisme de propagande et la rhétorique de l’image afin de rendre compte de l’histoire telle qu’elle a été perçue aussi bien par les artistes que par ses acteurs. Parallèlement, la littérature et l’écriture sont respectivement une discipline enseignée et une pratique. [email protected]

2 Les affiches citées ici sont tirées de mon corpus de thèse.

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Crises prémonitoires d’une apocalypse annoncée

La guerre civile dont les techniques de manipulation et de construction idéologique seront analysées au long de cette étude ne peut être comprise si l’on élude les antécédents historiques susceptibles d’en éclairer les contours et de faire un état des lieux qui étaierait, urbi et orbi, les différentes crises qui ébranlent la seconde République proclamée le 14 avril 1931, suite aux élections municipales célébrées deux jours plus tôt. L’on pourrait prendre pour point de départ le soulèvement de Jaca –bien que l’on puisse remonter plus loin en évoquant la frustration de la très éphémère première République 1873 ; la crispation intellectuelle déplorant la perte des trois dernières colonies espagnoles d’Amérique en 1898 ; la dictature du général Miguel Primo de Rivera 1923-1930 et encore celle, de courte durée, du général Dámaso Berenguer–, ou coller au plus près du conflit en évoquant, le coup d’État manqué du général Sanjurjo, la révolution d’octobre 1934… La liste est longue et serait un chapelet interminable si l’on veut énumérer tous les signes avant-coureurs de cet embrasement politique, social et militaire. Et pour cause, en 1930, l’Espagne divisée en deux, d’une part l’Armée et d’autre part les forces ouvrières et populaires, se déchirait depuis le 13 septembre 1923 entre les tenants de l’ordre par la dictature et les assoiffés de la liberté et du libéralisme hostile à toute forme de répression et d’autarcie. Pour avoir soutenu le peuple et cru que l’on pouvait s’affranchir de la dictature par un coup d’Etat, les capitaines Fermín Galán et Ángel García Hernández furent condamnés par un conseil de guerre et exécutés, le 14 décembre 1931, pour avoir tenté de détrôner la monarchie et s’être insurgés contre la dictature afin de proclamer la République. L’évènement de Jaca constitue un fait majeur dans l’avenue de la seconde République d’autant qu’il s’inscrit dans la ligne de mire d’une population rendue au bord de l’asphyxiante répression dans laquelle elle végétait. Ces capitaines rentreront dans l’histoire comme étant les sages-femmes de la République ou comme des martyrs tombés pour la cause noble qu’est la justice sociale et le désir de rendre sa liberté à un peuple dont ni le niveau de vie, d’instruction et d’éducation n’était comparable à celui des pays voisins. Avec le soulèvement de Jaca, le pouvoir de Alfonso XIII est de plus en plus contesté et son trône ne manque pas de s’effondrer sous le poids d’un anachronisme que même certains généraux, tels que Sanjurjo, ne voient plus d’un bon œil. Cet état de la situation historique de l’Espagne témoigne d’une crise que l’on peut schématiquement interprétée comme crise certes, mais crise construite sur le paradigme de l’oppression et de la résistance. L’oppression décriée par le peuple d’où l’organisation de la résistance face au pouvoir monarchique. À l’opposé, le jusqu’auboutisme du pouvoir à vouloir conserver ses privilèges, la résistance de la strate aisée de la société face à la montée de la colère populaire.

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Une fois la seconde République proclamée au printemps 1931, la division nationale entre, d’une part les monarchistes et les conservateurs et d’autre part les républicains progressistes et modérés, est plus visible. Et ce d’autant que la République procure à chacun la possibilité d’exprimer librement ses choix et aspirations dans une nouvelle Espagne qui se donne les moyens de son ambition en se dotant d’une des meilleures constitutions en Europe dès le 9 décembre 1931 ; même si avec le recul de l’histoire on peut juger de sa partialité. Cette constitution promeut la séparation de l’Eglise et l’Etat ; opte pour un enseignement libre et laïc4 ; étend le droit de vote aux femmes et aux soldats ; reconnaît les langues régionales, donne aux enfants naturels les mêmes droits qu’aux enfants légitimes ; réforme l’Armée en réduisant le nombre colossal de son effectif (Cf. VILAR, 2004, p. 127)5. C’est l’ère de la modernité démocratique et républicaine qui souffle sur l’Espagne. Ce qui porte atteinte aux vieux clivages du peuple que certains tentent de justifier comme étant propre aux Espagnols de s’opposer continuellement et répétitivement au fil des siècles :

Son muchos los que han creído, y aún creen, que las frecuentes contiendas en que se han visto enzarzados los españoles en las dos últimas centurias son consecuencia inevitable de algunas constantes de su carácter, entre las que destacarían la violencia, la crueldad, el individualismo y la intransigencia, congénitas unas y adquiridas otras en el devenir de una historia marcada por el predominio de la intolerancia inquisitorial. Salvador de Madariaga, que figura entre éstos, cree que el fracaso de nuestra convivencia se debe, “ante todo, a la índole intransigente y absoluta de nuestro carácter. Causa raíz de todos los males de España, esta intransigencia determina todo lo que en nuestra vida pública ocurre, y explica los fracasos periódicos del Gobierno parlamentario y las aspiraciones periódicas de la Dictadura, así como los separatismos regionales y las guerras civiles. (SALAS LARRAZABAL, Ramón et SALAS LARRAZABAL, Jesús-María, 1986, p. 10).

Si les uns pensent que les déchirements que connaissent les Espagnols ne sont que l’héritage d’une inquisition appliquée sans pitié, d’autres estiment que le tempérament même de ce peuple doit sans doute expliquer la violence que ses fils nourrissent réciproquement. D’un point de vue purement factuel, on peut estimer que les circonstances dans lesquelles la République est proclamée ne sont pas favorables à l’apaisement d’une classe ouvrière qui subissait de plein fouet les ravages de la déflagration économique de 1929. La bourgeoisie n’était pas à l’abri de la crise, cependant les couches populaires, misérables, faméliques étaient certes plus exposées que les nantis.

4 Pour être au même niveau que l’enseignement laïc français dont la République s’inspirait, il aurait fallu vingt-sept

mille écoles primaires alors que son budget ne lui a permis, dans les faits, d’en créer que sept ou huit mille dès 1932. A cela, il faut ajouter le manque de formateurs et de maîtres.

5 Lorsque la République est proclamée, l’Espagne compte 15000 officiers, soit un officier pour neuf soldats. Pour

réduire sans trop de dégâts le nombre de militaires, Manuel Azaña dût proposer une indemnisation salariale pour ceux qui accepteraient de prendre leur retraite. C’est ainsi que le gouvernement put se débarrasser de dix mille militaires qui, non contents d’être partis, ruminaient avec nostalgie la douloureuse décadence de la monarchie.

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Et pour cause, outre la répartition inégale de l’industrie sur le territoire, celle-ci était rudimentaire et ne garantissait pas aux salariés une rémunération qui leur donne un pouvoir d’achat décent. Les systèmes de transport, lorsqu’ils n’étaient pas inexistants étaient tout simplement défectueux. La pauvreté généralisée dans la plupart des régions d’Espagne posait clairement aussi bien celle de la société que celle des individus. C’était le cas par exemple au sud de l’Espagne, où la pauvreté était une composante du système social et contribuait même à sa régulation. Il s’agit là d’une « pauvreté intégrée » (PAUGAM, 1996, p. 393) qui désigne une situation catastrophique où les pauvres sont nombreux et paradoxalement participent à la vie de la collectivité. Lorsqu’elle avait pu se faire une place sur le marché intérieur ouvert à l’investissement étranger, l’oligarchie régnante s’octroyait des revenus mirobolants. Tout ceci donnait le sentiment que les gens de la haute société étaient faits pour rester riches, être à l’abri de toute élucubration sociale. Ceux de la classe moyenne étaient constamment sur le bord de la précarité et n’étaient pas si épargnés par la misère dans laquelle se débattaient les plus démunis.

Dans la catégorie des nantis, on peut inclure l’Eglise qui, si elle ne prêchait pas la résignation aux uns, demandait implicitement aux autres de considérer la situation comme étant la volonté divine et donc conforme aux dogmes. Et très vite, elle fut cataloguée sinon comme une alliée du pouvoir, certainement comme un symbole de l’immobilisme : « La influencia de la Iglesia, conservadora y conformista, participante del poder en las altas esferas y resignadas en los niveles inferiores, contribuía al estancamiento o, si se prefiere a la lentitud de la evolución y el progreso » (ROMERO, 1980, p. 9).

Le vécu des espagnols était tout simplement celui d’un peuple que, ni la politique, ni la littérature ne parvenait plus à faire rêver. D’ailleurs sur le plan littéraire, le pessimisme et le désenchantement des écrivains regroupés sous la dénomination los noventaiochistas incitaient l’Espagne à se reprendre en main et à se débarrasser du défaitisme, de l’inertie, bref de ce tableau presque macabre de la société. Le fait est que l’Espagne n’offrait plus d’avenir à ses fils et ceux qui avaient quelques moyens n’hésitaient pas à prendre le chemin de l’exil. Le bassin méditerranéen, l’Amérique du Sud et la France offraient plus de perspectives d’avenir au peuple espagnol que la politique sociale des décennies précédentes. On l’a souligné, la République a pris le problème de l’enseignement à bras-le-corps, car le taux d’analphabètes était très élevé et celui des illettrés, inversement proportionnel à celui du peu d’élèves qui avaient accès à l’enseignement supérieur.

Sur le plan social, la République héritait d’une Espagne où le lien de consanguinité régissait fortement la relation de compétence. Ainsi les déshérités restaient en marge de toute

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éventualité de progrès, croupissant, très souvent, dans les zones campagnardes non desservies par les voies de communication. L’oligarchie rustique –les grands propriétaires terriens, le Clergé– régnait en maîtresse absolue sur les domaines les plus productives. Les peones ou

jornaleros étaient à la merci des terratenientes qui les employaient sans pour autant leur garantir

un revenu conséquent ou un emploi à durée indéterminée. La précarité était monnaie courante au point d’être héréditaire, puisqu’elle se transmettait de génération en génération et aboutissait à la création même d’une « pauvreté marginale» (PAUGAM, 1996, p. 395), c’est-à-dire celle qui affecte ceux qui sont considérés comme des rebuts de la société et qui remettent en cause l’ordre social dans son ensemble. Les syndicats qui avaient été muselés pendant les précédentes dictatures jouissaient maintenant de la liberté de revendiquer et de défendre le droit des salariés. Ceci expliquera certainement la force des mouvements syndicaux et ouvriers –la CNT, la AIT, la FAI6, la FIJJLL, la UGT– qui pendant les cinq premières années de la République, tenteront chacun à leur manière d’exiger des réformes de plus en plus radicales. Le paysan pense que la terre lui appartient puisque c’est lui qui la travaille et la fait vivre. Il tentera par tous les moyens d’œuvrer à une révolution qui détruise le système semi-féodal sous lequel il ploie. De son côté, l’oligarchie rustique résiste à leur céder la moindre parcelle, le moindre lopin de terre puisqu’elle en est propriétaire et ce d’autant qu’elle tient son domaine de son père qui lui-même l’avait reçu en héritage. De même, l’ouvrier pense qu’il ne peut plus travailler sans bénéficier d’un système de protection social qui le mette à l’abri de l’assaut du capitalisme ambiant. Ce schéma, sommairement présenté certes, retrace à sa juste valeur la situation de tension permanente, crise en sourdine donc, entre deux catégories sociales qui, à force de rivalités incessantes, viennent à se haïr profondément. La Fédération des Travailleurs de la Terre, créée par les socialistes pour canaliser les inquiétudes de la population paysanne comptait, en 1932, environ trois cent quatre-vingt-deux mille adhérents, c’est la preuve même d’une maturation de la classe ouvrière et paysanne mais surtout de leur mécontentement et crispation. A leur mécontentement, il est à signaler celui des anarchistes qui, on se souvient, furent victimes d’une terrible répression de la Guardia Civil le 12 janvier 1933 en Andalousie, et qui restera dans l’histoire comme la tuerie de Casas Viejas. Le chaos, tel une pandémie, secoue l’Espagne de toute part, si bien que très peu de temps après la proclamation de la République, Manuel Azaña, Anguera de Sojo et Martínez Arnido furent obligés de créer la Loi de Défense de la République qui n’est autre qu’une loi supprimant les garanties libérales de la constitution, afin de se prémunir d’une force dissuasive en cas d’un éventuel embrasement de la situation. En effet, le

6 La FAI caressait infiniment l’espoir d’un putsch qu’elle voulut matérialiser par une grève générale le 12 janvier 1932

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climat d’anarchie est évidemment propice à toutes les violences, d’un côté comme de l’autre : « exécutions sommaires, arrestations massives de suspects, pillages, incendies d’églises sont des réalités, grossies jusqu’à l’absurde par la propagande franquiste » (TÉRMIME, 2006, p. 72).

Les avancées du gouvernement de Azaña, réformiste, jacobin par excellence, sont incomprises par la masse agraire qui croyait que la République serait une solution immédiate à leurs préoccupations. Par conséquent, cette gauche réformiste fut défaite lors des élections législatives de 1933. En effet, non seulement les ouvriers et les paysans n’eurent pas la satisfaction espérée des réformistes progressistes, mais les votes des soldats et des femmes qui s’étaient vu octroyer le droit de participer au suffrage universel, allèrent grossir le pourcentage des voix électorales de la droite. Leur désenchantement fut retentissant d’autant qu’ils devaient maintenant faire face à un gouvernement de centre droite qui, n’était en rien dans l’expectative de répondre à leurs attentes. La droite paralyse le bon fonctionnement de l’Etat en freinant drastiquement les réformes initiées quelques années auparavant. Elle fait des prisonniers politiques, elle réprime sévèrement les grèves notamment celle des Asturies lors de laquelle le gouvernement républicain de droit châtie de façon sanglante le mouvement de protestation majoritairement minière. C’est la Révolution d’Octobre 1934. La gauche se mobilise autour du Front Populaire –constitué entre juin et août 1935– et gagne les élections. Elle fut, par l’opposition, accusée derechef d’avoir gagné par la fraude. Justifiant ainsi une conspiration militaire qui allait éclater, d’après leurs calculs, en une guerre éclair, les conservateurs amenés par Franco s’enlisèrent, la population avec, dans un conflit qui, malheureusement s’éternisera pendant trois longues et douloureuses années et dont les affiches tentent d’en restituer le ressort. Victime et victimisation apocalyptique de l’Eglise : Croisade

Le 11 mai 1931, quelques temps seulement après la proclamation que la IIe République, l’Eglise est victime de l’attaque d’une partie de la population qui considère qu’elle a été de tout temps une alliée du pouvoir. Cette frange de la population estime que la victoire républicaine va de pair avec la laïcité, interprétée malheureusement comme étant l’acharnement et l’atteinte contre les biens et les personnes de l’Eglise. En effet, il y a dans la conscience républicaine, une contradiction quant à la double référence religieuse et historique. Cette conscience républicaine renvoie le religieux dans l’ordre du privé et considère les citoyens essentiellement comme un groupe défini sous le rapport de droits et devoirs dans une continuité historique certes, mais vivant maintenant sous la République.

L’Eglise et le prélat déplorèrent les incendies des couvents et dénoncèrent la laïcisation des cimetières, l’enlèvement des signes religieux dans les espaces publics tels que les salles de

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classes. En 1936, on assista encore à l’atteinte contre les biens de l’Eglise sous prétexte – rumeurs– que des moines avaient empoisonné des enfants. Les images que vont promouvoir l’Eglise et les conservateurs lors des différentes campagnes électorales (1933 et 1936) vont servir de leitmotiv à ceux qui vont prôner l’idée d’une guerre de croisade. Parmi les artistes qui vont aider à la diffusion d’une telle campagne de propagande, Carlos Sáenz de Tejada y de Lezama ainsi que Kin, occupent une place de précurseurs.

Image 1 : « 11 de Mayo de 1931 », Kin7 in Catalogue Affiches République

et Guerre civile. nº 345, 100x69 cm, Madrid, 1933.

Pendant la guerre civile, les artistes pro-franquistes vont tenter de faire croire que l’identité espagnole, cause idéalisée et abstraite, est menacée par la montée du communisme. D’ailleurs à ce propos il convient de souligner le soutien de Franco aux artistes qui exprimaient le mieux la menace communiste en Espagne. Il convient d’y voir la construction propagandiste d’un idéaltype de la civilisation européenne, c’est-à-dire l’ancienne Europe non-communiste dont l’Espagne franquiste caresse l’espoir d’en être promotrice. Teodoro Delgado, avec moins de visibilité que Giménez Caballero, fera partie de ceux qui se sont employés à faire croire que l’Espagne était menacée de dépérissement et que le temps était venu de défendre une politique patriotique et impérialiste. Pour cela, l’artiste pro conservateur va élaborer des affiches qui

7 KIN (1912-1983) est un dessinateur qui, dès les premiers dérapages de la République en 1931 a commencé à

travailler pour la droite, notamment la CEDA (Confederación Española de Derechas Autónomas). Son travail est plutôt basé sur l’humour en tant que moyen pour ridiculiser et tourner l’adversaire en dérision. Il emploie des

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parlent aussi bien au Clergé qu’aux défenseurs d’une Espagne conforme à celle des Rois Catholiques. Le Movimiento s’appuie sur l’idée de nation, d’où le terme nacionalsitas par lequel les franquistes s’auto-désignent, et ce sans se défaire d’une vision moyenâgeuse qui flirte à la fois avec les concepts de la féodalité et ceux de l’État-nation. On peut toujours émettre une critique sur le fondement même du Movimiento et tenter de savoir comment au XXe siècle, Franco veut faire de l’Espagne une puissance impératrice (voir l’affiche intitulée Primera

cruzada). Ce serait certainement à cause d’un ardent désir pour la continuité de la politique

initiée par les Rois Catholiques.

Image 2 : « España fue, es y será inmortal », Teodoro Delgado8, in Catalogue

Affiches République

et Guerre civile, nº 493, 100x70 cm, Service national de propagande, Madrid, 1938.

La construction triadique à la fois iconique et textuelle dans cette affiche montre assez bien une orientation basée à la fois sur la spiritualité et sur la mission civilisatrice et impérialiste du Movimiento. Le verbe ser est décliné au passé simple, au présent et au futur de l’indicatif avec une forte insistance, involontaire certes, sur la notion du futur ; d’où la mobilisation des forces vives –des éventuels patriotes– pour défendre l’héritage historique des Rois Catholiques.9 Si la propagande franquiste a su jouer sur les thèmes traditionnels, c’est surtout parce que les valeurs défendues par les insurgés sont celles ancrées dans le passé. Il s’agit dans cette affiche

symboliques traditionnellement ancrés dans les habitudes pour exprimer une certaine hispanité face aux symboles venus de l’étranger. Ici l’artiste dénonce l’incendie des couvents.

8 Teodoro Delgado (1907-1975) est l’un des artistes dont le travail combine à la fois des éléments naturalistes,

réalistes et surréalistes. Le symbolique victorieux, religieux occupe une place importante dans les représentations qu’il réalise. La plupart de ses travaux sont édités par le Service National de Propagande.

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comme dans la suivante de susciter chez les récepteurs, les mêmes craintes que leurs ancêtres auraient eux-mêmes ressenties au XVe siècle, et ce que leur avait coûté la Reconquête.

Image 3 : « Primera cruzada », anonyme, Service national de propagande, 100x70 cm,

in Catalogue Affiche République et Guerre civile, nº 112/ BNE, cart/489, sans lieu, 1939 ?.

L’impérialisme franquiste a une saveur de croisade d’autant que l’Eglise s’identifie plus ou moins aux valeurs qu’il prétend symboliser. Ainsi la croisade franquiste se construit, d’une part sur le champ lexical de la spiritualité, de la sauvegarde de la civilisation occidentale et d’autre part sur le champ iconique de la crucifixion, du crucifix, de la soumission au Seigneur et au respect des dogmes catholiques.

Les marques iconiques de l’apocalypse se trouvent dans les affiches employant symboliquement la croix comme étant l’expression de la mort et/ou de la résurrection. Les Requetés carlistes sont très souvent représentés sur le front comme à l’arrière avec un chapelet à la main. Face à une propagande essentiellement catholicisante de l’Espagne, va se dresser à gauche, et plus précisément chez les anarchiste, une propagande dénouée de toute confession religieuse. Il y a donc une sorte de résistance, si ce n’est une propension d’un affranchissement dogmatique dans les affiches et les slogans des propagandistes de l’extrême gauche. Il est évident pour les anarchistes que la véritable cause apocalyptique de l’Espagne n’est pas la foi en soi, mais plutôt la relation « incestueuse » que la religion –du moins ceux qui sont chargés de l’enseigner tout en la pratiquant– entretient avec le Movimiento. L’adversaire des républicains, des anarchistes est la

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mort dans ce qu’elle a de tragique. Cet adversaire est un squelette paré des attributs papaux et lucifériens soutenu ou introduit en Espagne par les insurgés. Ce squelette, apôtre de la mort par excellence, veut faire de l’Espagne un cimetière à ciel ouvert, mieux un enfer méthodiquement mis en chantier par le fascisme mussolinien et le nazisme hitlérien.

Image 4 : « Reinaré en España », anonyme, affiche commanditée par la Fédération Locale

des Jeunes Libertaires de Madrid, 100x70 cm, Madrid, 1936.

Il semble judicieux de souligner que compte tenu des antécédents évoqués et analysés dans cette étude, ni la situation économique nationale et internationale, ni la crispation sociale et encore moins l’ostracisme politique des républicains envers les conservateurs et vice versa ne justifient en rien la terreur qu’a subie le peuple espagnol pendant trois longues et interminables années d’apocalypse civile. Toutefois, il serait dommageable de ne point insister sur le fait que la violence que les affiches révèlent, retracent et décrivent de façon répétitive n’est que la résultante d’un processus de grossissement (propagandiste et humain) voulu afin que les problèmes individuels soient ressentis par tous et selon deux paradigmes idéologiques cristallisés par les républicains progressistes et les franquistes conservateurs. Ainsi, l’affiche réalisée pendant la guerre civile est la représentation de deux groupes antagonistes jouissant chacun d’une fusion, d’une part ouvrière, intellectuelle, syndico-anarchiste, politique et d’autre part, bourgeoise, majoritairement conservatrice, militaire, monarchiste et pro-catholique. Mais il serait tout à fait erroné de penser que cette fusion quant au vécu collectif de l’un et l’autre camp témoigne d’une homogénéité dans la lutte pour la conquête ou la conservation des acquis. Autrement dit, la crise et l’apocalypse peuvent se transposer à l’intérieur des différentes factions constituant les deux forces en présence. Les campagnes de suspicion entre les membres d’une même faction politique ne font que raviver le feu d’une rivalité qui dégénérait souvent en crise

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politique majeure. On peut souligner les nuances entre les tenants d’un socialisme dur sous l’égide de Julián Besteiro, d’un socialisme centriste par Indalecio Prieto et un socialisme prolétaire amené par Francisco Largo Caballero que certains n’hésitèrent pas à surnommer le « Lénine espagnol ». Il y a aussi une crise entre les factions communiste et socialiste, le Parti Communiste n’est pas toujours du même avis que le Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (POUM). D’ailleurs, selon Wilebado Solano Alonso, ex-secrétaire général du POUM, dans un entretien accordé à Ángel Marín pour le compte d’ABC (9-03-2008, P. 26), l’ex compagnon de Andreu Nin dénonce les purges menées par les bourreaux staliniens avec la complicité du PC et du Parti Socialiste Unifié de Catalogne (PSUC).

De leur côté les anarchistes, d’une part la Confédération Nationale du Travail (CNT) et d’autre part la Fédération Anarchiste Ibérique (FAI), pour ne citer que ces deux-là, tentent de trouver un compromis. Mais au-delà des appels à la fraternité comme en témoignent les écrits d’un tract : « CNT-FAI. Déposez les armes ; embrassez-vous comme des frères! Nous obtiendrons la victoire si nous sommes unis, la défaite si nous luttons entre nous. Pensez-y bien. Nous vous tendons les bras ; faites de même et tout s’arrêtera. Qu’entre nous règne la concorde » ; perdurera un antagonisme larvé, preuve d’une crise de confiance qui, au-delà des rivalités, traduit bien un état d’affrontement permanent.

Crise et résistance aux propensions internationales

La guerre d’Espagne signifie aussi un chaos total dans le fonctionnement des institutions. Le déplacement involontaire d’un gouvernement forcé d’être itinérant –Madrid, Barcelone, Valence– selon l’avancement du conflit ne lui permet pas de garantir la sécurité et la stabilité dans les villes et les campagnes encore sous son contrôle. Toutefois, l’idée de résistance ou de conquête, dépasse le cadre restreint de l’Espagne et prend des proportions internationales. De ce fait le gouvernement nazi en Allemagne et fasciste en Italie appuyèrent le Movimiento, tandis que les gouvernements de l’ex-Union Soviétique et de la République du Mexique apportèrent leur soutien au gouvernement républicain d’Espagne. La guerre civile devient internationale avec tout ce qu’elle implique comme mobilisation et opportunité pour les pays étrangers d’exprimer leur solidarité à l’Espagne sous les bombes. D’ailleurs, il n’y eut pas que de la solidarité. Le traité de non-intervention signé le 8 août 1936 entre l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Portugal et l’Union Soviétique en est une preuve. Pour ce qui est de la non-intervention, les démocraties occidentales s’en servirent uniquement pour protéger leur

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propre intérêt et vision du monde. Elles se sont volontairement, hélas, désintéressées du cas républicain et n’ont pas vu ou su ; justement parce qu’elles ne le souhaitaient pas10 :

De una forma o de otra bajo la presidencia de Gran Bretaña, el comité de no-intervención nunca encontró pruebas “irrefutables” de que Alemania, Italia y Portugal prestaran ayuda al general Franco de forma masiva y manifiesta. La investigación sobre las actividades de bancos británicos, europeos y norteamericanos, empresas petrolíferas y de aviación de los que Franco compró a crédito desde principio hasta final de la guerra […] Las muchas maneras en que el mundo capitalista capitaneado por Gran Bretaña ayudó activamente al general Franco y evitó al mismo tiempo que la República comprara armas (GABRIEL, 2004, p. 31-35).

Pour ce qui est de la solidarité, Robert Capa donne de la guerre des images saisissantes exaltant à la fois, le courage d’un peuple –républicain– qui ploie sous les bombes et l’atrocité spectaculaire de l’état des décombres. Les Brigades Internationales et le Secours Rouge (qui promeut en Espagne le communisme et crée en Espagne les conditions d’enracinement du stalinisme, même si sous l’Internationale communisme il contribuait également à l’assistance sociale, à l’aide aux personnes âgées et aux mutilés de guerre) donnent une impression de solidarité qu’aucune guerre interne n’avait jamais encore suscité auparavant.

Image 5 : « Todos los pueblos están en la Brigadas Internacionales », Parilla11, S.D.P, UGT, Madrid, 1937.

10 Pour approfondir sur la thématique de l’aide à Franco, voir Gérald Houston dans son ouvrage intitulé Arms for Spain (Armas para España, Ediciones Península, 2002).

11 Parrilla est membre du Syndicat des Dessinateurs Professionnels des Beaux-Arts, il a travaillé aux côtés de l’UGT à

Madrid, pour les Brigades Internationales, il a collaboré dans Avanzadilla, l’organe de la 36ème Brigade Mixte et y a

connu d’autres artistes tels que Bardasano, Franscisa, Yes ou Helios Gómez. C’est l’artiste le plus expressif de tous. Ses thématiques sont très variées : solidarité, recrutement, unité du Front Populaire. Son art est pointilleux, et la recherche de l’esthétique côtoie la précision du texte qui laisse suffisamment de place au spectateur pour apprécier

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L’affiche devient donc le lieu où il faut défendre un embrasement du monde, car on y soutient l’idée selon laquelle la chute de l’Espagne face aux forces hitlériennes et mussoliniennes serait l’expansion du chaos et de l’apocalypse en Europe.

Image 6 : « Hoy España, mañana el mundo » commanditée par la CNT-AIT-FAI, 32x25 cm, Barcelone, 1936.

Métonymiquement et sous l’expression de photomontage, l’affiche (image 6) traduit justement les craintes prémonitoires d’un conflit à l’échelle internationale. Hitler, plus que Mussolini, devient l’argument iconographique du cavalier apocalyptique de la mort. Il faut donc lui résister d’autant qu’il n’épargne ni enfants ni personnes âgées. Son courroux est à la fois arbitraire et meurtrier, et n’a d’égal que la folie meurtrière qui anime certains généraux franquistes –tel que Queipo de Llano– face à la population civile. En effet, le climat de crainte que les propagandistes expriment dans leurs affiches se manifeste effectivement sur le terrain par les bombardements au nord –Guernica ; et au sud comme le témoignent ces paroles du général Gueipo de Llano qui n’hésite pas à procéder à une véritable razzia et à décimer méthodiquement une population dépourvue de défense :

Habitants de Malaga […] Votre cause est entendue : vous avez perdu. Un anneau de fer vous étranglera incessamment sous peu ; puisque sur la terre ferme et dans les airs, nous sommes les plus forts, l’escadron loyal à la dignité de la Patrie vous ôtera tout espoir de fuite, car la route de Motril est déjà coupée. […]. Pour les accompagner dans leur fuite et les faire courir plus vite encore, nous avons envoyé notre aviation qui les bombardait tout en incendiant des camions.12

l’image dans sa totalité. Il va à l’essentiel sans jamais donner l’impression de laisser un argument iconique de côté ou dans un second rôle.

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Face à l’atrocité meurtrière dont la population civile est victime, le gouvernement va encourager tous les citoyens collectivement ou individuellement à participer à l’effort de guerre en faisant savoir ce dont ils sont victimes. L’idée est simple ; elle consiste à dire que si le monde entier sait, il ne peut pas rester indifférent. Les slogans, vifs, tranchants, sanglants dans sa couleur rouge (sang) vont aussi dans ce sens. Ainsi, les villes ont été décorées, elles avaient une robe de papier-peint13. La propagande voulait faire voir, faire savoir afin que le peuple n’ignore pas ce pourquoi il se bat. Le tandem texte-image est sollicité pour susciter l’adhésion du monde à la cause présenté comme juste ou injuste selon qu’il s’agit de la propagande ou de la contrepropagande.

Avec la déliquescence de l’État, la collectivisation s’est généralisée et a pris des proportions invraisemblables comme le souligne George Orwell sous la plume d’Émile Témime : « Tout magasin, tout café, portait une inscription vous informant de sa collectivisation ; jusqu’aux caisses des cireurs de bottes, qui avaient été collectivisées… ! » (TÉMINE, 2006, p. 74). Mais il faut dire que la collectivisation n’a pas fait long feu, justement parce que Staline révisait sa politique d’enclencher la phase d’aboutissement du communisme : le socialisme. Et il voulait que les démocraties occidentales considèrent davantage le danger du fascisme plutôt que celui du communisme, par conséquent la collectivisation fut limitée dans le temps.

L’effondrement d’un rêve et l’avènement du règne de la terreur

Si la République se dote dès le 9 décembre 1931 d’une constitution garantissant un large panel de libertés, il est à noter que ces libertés ont été incomprises, du moins mal interprétées, et ont dérivé en des actions collectives violentes et purement séparatistes quant à la cohésion nationale dont elles se voulaient le gage. Immaturité du point de vue de la tolérance politique de la classe ouvrière ? Certes. D’ailleurs Manuel Azaña donne à l’un des ses personnages dans La velada en

Bernicarló, le soin de préciser qu’être républicain n’est pas forcément être antimonarchiste.

Même si pour la moitié de la population, analphabète lors de la proclamation de la Seconde République, la frontière n’est pas assez claire entre démocratie et république, il faut souligner que l’avènement de la République signifiait le départ du roi –Alfonso XIII quitte effectivement le pouvoir sans effusion de sang–. L’Espagne renouait explicitement avec l’idée de s’insérer

13 La propagande par l’affiche était si dense dans la zone républicaine si bien que des voix se sont élevées pour

dénoncer le gaspillage que cela supposait en termes de papier et d’ancre. cf. Santiago Ontañón, conférence prononcée à l’Alliance des Intellectuels Antifascistes et publiée dans El Mono Azul, n°47, Madrid, février 1939.

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dans une Europe dont la Première Guerre Mondiale avait permis d’ébranler la plupart des régimes monarchiques. Mais les rivalités entre républicains et conservateurs étaient si criardes que le régime qui devait faire de l’Espagne un paradis terrestre –voir l’affiche de Manuel Monleón y Burgos – devint un enfer.

Image 7 : « El odio y la tiranía mueren. El amor y la felicidad nacen », Manuel Monleón y Burgos14, Estudios

Revista ecléctica, 36x25,5 cm, Valencia, 1936.

En effet, le décryptage de cette affiche montre, clairement selon la distribution séquentielle des arguments iconiques dans un plan supérieur et inférieur, qu’avant le coup d’État militaire de Franco, les républicains transformaient le pays en un paradis. Ainsi, l’Espagne serait sous la République un peuple élu de Dieu qui ne connaissait d’autres plaisirs que ceux d’Adam et Eve. La manipulation des signes se présente ici dans toute sa « dangereuse ambigüité » (FRESNAUL-DERUELLE, 1997, p. 132) ; au plan de la mise en image. Le sens, pour s’imposer, recherche plus l’opposition « eux » vs « nous » tout en pratiquant la polysémie du symbole que la sèche monotonie du signe. Au fond, il s’agit là, d’une vision purement fantasmée puisque les éléments analysés plus haut constitueraient des contre-vérités. La question serait de savoir s’il s’agit de faire-voir ou faire-croire que l’Espagne était un lieu paradisiaque. Le spectateur est interpelé à juste titre et c’est très activement qu’il participera à la construction du sens à donner

14 Manuel Monleón y Burgos (1904-1976), très engagé littérairement et artistiquement à gauche, il réalise des affiches

pour la CNT – FAI (Confederación Nacional del Trabajo ; Federación Anarquista Ibérica), l’UGT, le parti communiste. Même après la guerre, il continue son militantisme et dénonce les traitements inhumains dans es prisons franquistes, à travers une série de dessin. Le style très puissant par la ligne des forces et des formes iconiques

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à l’une et l’autre partie de l’affiche. Dans la partie inférieure de l’affiche, on peut voir la représentation de l’adversaire comme étant l’apôtre du mal. Il serait un agent de la mort que la croix gammée, le joug et les cinq flèches trempées de sang symboliseraient à suffisance. La République serait donc un espace de bien-être, le lieu de l’amour, l’entente et la fraternité, le monde de la lumière et des hommes en chair et en os. Alors que le monde du fascisme serait celui des ténèbres, du monstre mi-homme, mi-squelette. Il y a donc une perception, hélas négative d’une partie de l’Espagne pour l’autre. Cette perception est fondée (sur la haine ?) certainement sur le dénigrement et l’animalisation monstrueuse de l’autre. On retrouve ainsi dans les affiches de contrepropagande l’idée sartrienne selon laquelle « l’autre c’est ma chute ». L’Espagne républicaine est convaincue que son malheur vient des conservateurs, tout comme ces derniers ne jurent que par l’anéantissement des précédents. Cette défiance et ce mépris pour l’un et l’autre camp souligne le caractère apocalyptique que l’affiche tente de reproduire sans peut-être jamais parvenir à reproduire le chaos dans sa totalité.

Conclusion

Finalement, l’analyse des affiches réalisées pendant la République 1936-1939 témoigne d’un fait essentiel : l’artiste qu’il soit pro-républicain ou pro-conservateur a contribué à la diffusion de l’information et de la propagande à partir d’un outil, l’affiche, qui convenait mieux selon les réalités de l’Espagne, puisque la mise en résonance de deux items d’information : le discours textuel et le discours iconique renforçait l’efficacité des deux types d’énoncés. L’un répond aux défaillances de l’autre et réciproquement. L’expression textuelle des thématiques analysées trouve son correspondant iconique et touche un large panel de récepteurs. Quelle que soit la thématique analysée, l’étude montre qu’elle est perçue et s’exprime différemment selon l’idéologique de l’un et l’autre camp, bien que l’on ne puisse pas parler stricto sensu d’une vision hétérogène aussi bien chez les républicains que chez les conservateurs.

REFERENCES

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témoigne d’un professionnalisme qui donne au travail de Monleón tout leur attribut d’œuvre d’art. Et sa spécificité aura donc été de savoir dire le tragique dans la poétique même de l’art iconographique.

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GABRIEL, Jackson. «Perspectiva internacional de la guerra civil española» in Molina, César Antonio; Guerra, Alfonso; Aróstegui, Julio; et alii., Carteles de la guerra civil, Barcelone, Lunwerg Editores, 2004, p.33-34.

MARIN, Ángel, ABC, 9-03-2008, p. 26.

Feugain, Michel. Iconologie et iconographie : analyse contrastive des affiches de propagande pendant la IIe République et la guerre civile espagnole 1931-1939, (thèse), Ángel Iglesias

Ovejero (dir.). Orléans : Université d’Orléans, 2008.

PAUGAM, Serge. « Pauvreté et exclusion. La force des contrastes nationaux », in Serge Paugam (dir.). L’exclusion. L’État des savoirs. Paris: La Découverte, 1996.

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VILAR, Pierre. Historia de España. Crítica: Barcelone, 2004, 1978.

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TEMIME, Émile. 1936, la guerre d’Espagne commence. Bruxelles : Editions Complexes, 2006.

Michel Feugain

Docteur en civilisation de l’Espagne contemporaine. Enseignant-chercheur et Directeur de Département LEA (Langues Étrangères Appliquées) à l’université catholique de Lille. Il est spécialiste en civilisation de l’Espagne contemporaine, plus précisement de l’histoire de la IIe République et de la guerre civile espagnole ; ses travaux portent à la fois sur l’étude iconique et iconographique des affiches comme support d’information et de propagande. Il convoque la linguistique textuelle et la sémiotique pour décrypter et comprendre le mécanisme de propagande et la

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rhétorique de l’image afin de rendre compte de l’histoire telle qu’elle a été perçue aussi bien par les artistes que par ses acteurs. Parallèlement, la littérature et l’écriture sont respectivement une discipline enseignée et une pratique. [email protected]

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