Extrait de la publication
JE SUIS
UN MONSTRE
ŒUVRES DE JEAN MECKERT
mf
LES cours.
L'HOMME AU MARTEAU.
LA LUCARNE.
NOUS AVONS LES MAINS ROUGES.
LA VILLE DE PLOMB.
Extrait de la publication
un monstre
GALLIMARD Sixième édition
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roman
Je suis
JEAN MECKERT
Il a été tiré de l'édition originale de cet ouvrage, cinquante-cinq exemplaires sur vélin pur fil des Papeteries Lafuma-Navarre, dont cinquante numé- rotés de 1 à 50, et cinq, hors commerce, marqués
de A à E.
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous tes pays y compris ta Russie.
Copyright by Librairie Gallimard, 1952.
J'avais repris ce soir-là mon essai ou, plus mo- destement, mes pauvres notes sur la Fatigue. Il faisait bon et j'étais monté vers les sapins par le sentier rocailleux qu'on continuait à appeler, même en été, la piste de bob.
C'était plus un ravinement qu'un chemin, le roc sonnait sous les clous des souliers, et la plupart du temps il fallait se pencher fortement en avant et même s'aider de la main tant ça grimpait raide.
De l'avoir fait cent fois, seul ou avec la bande, j'en avais épuisé tout effet de surprise c'était devenu un chemin sans naïveté, une habitude, quelque chose comme un test quotidien pour con- trôler ma respiration et l'état de mes muscles.
J'allais toujours m'asseoir à peu près au même endroit, adossé à un tronc rouge sur le sol élas- tique. De là on avait une vue générale sur la vallée, sur le village de Maudrans qui paraissait bipolaire, avec un groupe autour de l'église et l'autre vers l'hôtel du Commerce. Au-dessus des crêtes pré- alpines qui fermaient la vallée on voyait les cimes estompées des Deux-Frères.
L'air était léger et on entendait les clochettes des vaches qui paissaient en contrebas. Dans ma serviette de grosse toile kaki je traînais mes docu-
ments avec l'intention de travailler.
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Travailler, c'était parfois préparer ma licence de lettres, comme l'insecte qui persiste à vouloir sor- tir d'un piège de fourmi-lion. Le plus souvent c'était rêvasser à ma grande idée, à ma thèse, à ma somme sur la Fatigue. Alors je sortais le dossier bleu, sale, graffité, taché de soleil et de café au lait, et je reprenais une fois de plus le P. G. 0., plan général de l'ouvrage.
Serait-ce un essai ? Mais je manquais un peu d'expérimentation, et mon étude la plus sérieuse demeurait celle que j'avais faite à l'ergographe dans le courant de l'hiver passages répétés des élèves au test, étude des courbes individuelles avec ou sans effort préalable, avec ou sans excita- tion extérieure, corrélations des courbes avec les traits de comportement et le quotient intellectuel, conclusions prudentes et, d'ailleurs, plutôt néga-
tives.
Parfois la méthode des tests me semblait être
un jeu puéril et je trouvais la « littérature infi- niment plus sérieuse. Je rêvais alors d'un roman intemporel basé sur les états de déséquilibre causés par la Fatigue, et la poésie me semblait être la manière de sentir des gens fatigués. Oui, la Fa- tigue amenait l'angoisse et la profondeur, donnait conscience du relief de l'existence. Et je prenais
des notes sur l'intervention de la « réalité » oni-
rique, sur l'abolition du sens critique, sur la ten- dance à l'éloquence et aux élucubrations. Et d'au- tres notes encore sur la Fatigue muette, sur l'éter- nelle fatigue du prolo, de l'esclave ou de la ména- gère, sur la lucidité qu'on garde au fond de la fatigue, lorsqu'on rate un instant capital faute des réactions appropriées.
Je n'ai d'ailleurs pas fini de croire à mon roman (ou essai) sur la Fatigue. Si je savais comment on ponctue l'humour je dirais volontiers que tous les
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grands hommes ont dû avoir une idée semblable à l'âge où ils étaient étudiants, et que la grandeur d'une existence se juge à la puissance de cristalli- sation ou d'irradiation de cette idée menue une philosophie de la fatigue ne me paraît nullement inacceptable.
Mais je veux rapporter ici autre chose que les prémices d'une philosophie. Si ce qu'on cogite est jeu et ne peut être valablement considéré que comme amusette d'esprit, plus ou moins étayée de recours à l'expérience, donc plus ou moins préten- tieuse, la relation des faits est autrement considé- rable, le témoignage est seul sérieux.
J'étais donc assis depuis un moment aux derniers rayons du soleil de juin, quand j'entendis en con- trebas des cris d'enfants que je crus reconnaître comme étant des Aiglons.
Le fait n'avait rien d'extraordinaire en soi, les enfants n'étaient pas enfermés et pouvaient se pro- mener dans le village jusqu'au coucher du soleil.
De crainte d'accidents on leur interdisait bien les
sentiers de montagne autrement qu'en groupes di- rigés, mais on ne se faisait aucune illusion quant à l'observation de cette consigne. Plusieurs fois j'avais pu voir s'approcher de moi des grands et des moyens, les plus froussards s'éclipsant à ma vue, les plus candides ou les plus culotés venant au contraire discuter le coup avec autorité. Ces rencontres n'ayant jamais été suivies de sanctions
je suppose qu'on devait plutôt me trouver bon^
type.
Cette fois ce qui m'intrigua et me fit corder la moelle épinière ce fut un cri entre les autres, ou plutôt une sorte de hurlement proféré par l'un des enfants. Ce n'était plus un jeu, c'était un appel rauque, inhumain, comme une plainte de bête éventrée, ou une clameur de dément.
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Le cri s'arrêta brusquement et je restai un mo- ment, le buste levé et le visage tendu, sans savoir ce que j'allais faire. J'entendis des bruits de cail- loux roulés, de souliers cloutés sur le roc, des appels à mi-voix qui se perdirent rapidement et tout me parut rentrer dans l'ordre. Le soleil avait quitté la vallée et ne dorait plus que les sommets
des Deux-Frères. Par terre les fourmis rousses se
faisaient plus rares et regagnaient leur dôme ocre d'aiguilles de pins que j'avais plusieurs fois taquiné d'un coup de pied.
Je me levai lentement, un peu mal à l'aise je laissai mes documents sur place et j'allai à ma barre fixe, un peu plus loin branche basse et horizontale d'un pin à laquelle je faisais souvent des rétablissements pour me secouer le sang, après
mes séances d'études. Suivait ensuite une courte
cérémonie, plus profondément dans le bois, sur laquelle je n'ai pas à donner de détails, mais qui me faisait penser couramment à ce bon vieux far- ceur de Freud et à un autre projet d'essai que je caressais et dont j'avais déjà le titre, sauf votre respect Du Déconage, ou de l'abus de pouvoir
dans les sciences et dans les arts.
Je revins ensuite à ma place et rangeai mes papiers dans ma serviette kaki. On voyait les pre- mières étoiles, avec la croix du Cygne qui montait et Véga la bleue dans un de ses secteurs. J'étais redevenu calme et je me proposais de demander au collègue Tourillon, féru de psycaca, dans quelle infrazone du subconscient pouvait bien maintenant se trouver le cri précédemment entendu.
Je redescendis doucement, en respirant à fond, en regardant les têtes des Deux-Frères descendre aussi doucement derrière les premières crêtes gar- nies de sapins, de l'autre côté de la vallée. Il com- mençait à faire plus frais à hauteur des prés.
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On rentrait les vaches pour la traite du soir dans un fort bruit de sonnailles, de meuglements et d'aboiements. Les odeurs devenaient plus -domes- tiques étable, bouse et feu de bois. Je mp sentais bien vivant, heureux d'être là, mais désolé d'avoir à rentrer en boîte. Une cloche grêle, rapide, et pour moi très désagréable se mit à tinter c'était le père Douche qui se manifestait. Rentrée géné- rale, appel du soir, dodo.
Sans presser le pas je pris le raccourci par le pré des Blanc. La maison se dressait plus loin, isolée, boîte à soupe orgueilleuse.
« Le premier devoir des éducateurs, c'est l'exem- ple »nous disait souvent dans une de ses for- mules de série le Grand-Condor admirablement- secondé- dans-ses- efforts- par-un-personnel- d'élite- dont-le-dévouement-n'est-plus-à-souligner. (autre formule type).
A la grande porte, en lettres de quarante centi- mètres, on pouvait lire LES AIGLONS.
Sur les prospectus il y avait des variantes. Sur les uns c'était un home d'enfants, sur d'autres un institut médico-pédagogique, un aérium aux mé- thodes d'éducation modernes.
La cloche avait cessé. Sur la route du village je voyais courir les attardés tandis que les cris d'en- fants se faisaient entendre dans le parc. Jacquot Embroigne m'aperçut et traversa les foins coupés pour venir vers moi.
Bonsoir Narcisse
Bonsoir Jacquot Dépêche-toi, mon gars C'était un garçon aimable, gentil, qui paraissait m'estimerbeaucoup. Il avait la tare inexpiable de me remuer un certain sentiment de culpabilité devant mon incapacité à lui rendre la moindre affection. J'essayais avec lui une cordialité toute raisonnée, mais en fait je le fuyais comme le re-
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mords. Un jour j'avais essayé de chercher son crime, mais il fallait bien avouer qu'il se classait parmi les plus doués compréhensif, propre, tra- vailleur. Il avait peut-être seulement le tort d'être là et de vouloir à toute force qu'on l'aime.
De sa voix qui muait il me proposa une ciga-
rette.
Non, merci mon gars
Il rentra son paquet sans en prendre et marcha près de moi en silence. On rejoignit la route juste sous les murs de la boîte. Janvier croisait dans l'allée de cyprès, la voix toute arrondie d'un sou- rire pédago « Pressons, les gars Allons » Embroigne me sourit et partit au galop vers le parc. L'allée des cyprès était à la nuance dernière du crépuscule.
Y en a d'autres ? me demanda Janvier.
Je n'en savais rien. Nous revînmes trois pas en arrière, sur la route. La nuit s'installait dans l'odeur lourde du foin, le bruit perlé des crapauds
et les dernières sonnailles.
Avec Janvier nous avions en commun le fait
d'être les plus jeunes des éducateurs il en était encore à l'année de propédeutique. A part cela, nous différions à peu près en tout et sur tout.
sauf peut-être sur l'opinion que nous pouvions
avoir de notre vénérable directeur.
Le Grand-Condor est toujours debout ? Il t'a demandé plusieurs fois. J'ai dit que tu étais au bled pour acheter des timbres. Il m'a dit « Moulin est un excellent garçon, peut-être.
hem hem. un peu poète. »
Janvier ne valait pas Pontchapuis dans l'imita- tion du Grand-Condor, mais c'était convenable. Je gloussai la gorgée polie du rire et j'ajoutai que je déféquais sur le sus-nommé, et en plein vol
encore.
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Aucun bruit sur la route nous rentrâmes par l'allée noire au moment où les moniteurs appe- laient leurs équipes. Au rez-de-chaussée illuminé on entendait les tapes du ping-pong et une chanson
de Trenet à la radio. Nous croisâmes Tourillon sur le perron, en grande conversation avec trois
« Iroquois » il était question du prochain Tour
de France.
Allons les gars cria Janvier. Au perchoir C'est l'heure, les gars C'est l'heure
Comme il y avait toujours un petit quart d'heure de battement, les pongistes ne bronchèrent pas.
Ça sentait la sueur, la fumée et la poussière. J'aper- çus Embroigne qui de nouveau sourit et vint vers
moi. Cette fois il têtait consciencieusement sa
Gauloise et avait l'air d'un petit animal désœuvré.
A la Cahute, Jacquot Va appeler tes co- pains
J'y vais, Narcisse
Je dois peut-être préciser tout de suite que je ne me prénomme pas Narcisse et qu'il ne s'agit là que d'un surnom. Chaque éducateur acceptait ainsi un surnom qui facilitait les rapports avec les élèves n'engageant que la fonction c'était moins familier que le prénom, ça escamotait la question du tutoiement et c'était moins gelé que « M'sieur » ou « Chef » de sinistre mémoire. Janvier était devenu Pied-noir Tourillon devenait naturelle- ment Toutou Boivin s'appelait Bourriba Pont- chapuis était devenu Joseph, etc. Je ne donne là que les surnoms officiels. Il y en avait d'autres, plus secrets
Un seul surnom restait vraiment immuable, c'était celui du Directeur, ayant suffisamment de facettes pour être en soi tout un programme.
Chut Le Grand-Condor
Il y avait sept dortoirs, et l'une de mes fonctions
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était de surveiller l'un d'eux. On appelait ça la Cahute et j'y logeais six Aiglons avec moi, au fond du parc, dans un petit chalet. En hiver il fallait faire un chemin dans la neige pour aller au bâti- ment principal où se trouvaient le réfectoire et les
classes.
Bonsoir me dit une ombre, un peu avant le châlet.
Un peu surpris je répondis bonsoir. C'était Ma- this, un grand de chez-Pontchapuis, la plus belle gueule de caïd de l'établissement, vaniteux, agres- sif et méprisant.
Y en a un de chez vous qui va manquer l'ap- pel. Vous feriez bien d'aller voir
Une fois, Mathis avait soûlé deux de ses copains de l'Isba et avait prévenu Pontchapuis d'avoir à les ramener, lui-même considérant cela comme une besogne inférieure. Je m'attendais à quelque chose
de semblable.
Qu'est-ce qu'il y a ?
Il me dit « Il faut venir. Je vous attendais
• Qui est-ce ?
Un de chez vous. Je vous dirai, mais il faut venir tout de suite Ça urge
Il est soûl ? '9
Non: Il est en train de crever. »
Le cri de la montagne me revint brusquement.
Il était même inutile de m'en dire davantage, je savais maintenant qui avait crié, je savais que Bou- cheret avait été attaqué. Il y avait des semaines que j'attendais inconsciemment quelque chose
comme ça.
Qu'est-ce que tu lui as fait ?
Venez me dit Mathis. On discutera de ça après.
Attends-moi dis-je en allant vers le châlet.
Il me rattrapa et me prit violemment par le bras.
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Si tu mets quelqu'un dans le coup, moi je
me trisse et tu le chercheras tout seul
Je lui dis que j'allais seulement prévenir à la Cahute que je rentrerais plus tard.
Non C'est à prendre ou à laisser Allons-y
En me tutoyant il avait sans doute voulu mar- quer qu'il me traitait à égalité et qu'il n'était plus question d'éducateur et d'élève, plus question non plus de payant et de payé.
Le mur avait une brèche qui donnait sur le pré des Blanc. J'y laissai ma serviette kaki sous une pierre et je suivis Mathis qui marchait à grands pas dans le foin coupé. Il était en philo et nous avions à peu près le même âge, l'âge où la vie reste une grande aventure, même quand on pré- pare une somme sur la Fatigue.
C'est Boucheret ? Oui
Qu'est-ce que tu lui as fait ?
Erreur me dit-il. Moi je n'y ai pas touché C'est une histoire de mouflets et moi je me tire des pattes, j'en ai marre Ça commence à palpiter là-dedans. Je ne suis plus un mouflet
Sa main droite était à hauteur de poitrine comme s'il se frappait le cœur.
C'est vache un mouflet ajouta-t-il. On n'a pas idée
Nous marchâmes dans le pré jusqu'au sentier dit piste de bob. La nuit était complètement tombée et Mathis avait allumé sa lampe électrique.
Nous montions rapidement, heurtant le roc, respi- ration tendue. La lueur sautillante de -la lampe de poche ne nous servait pas beaucoup et rendait la nuit plus noire par contraste. Je dis à Mathis d'éteindre ce qu'il fit aussitôt.
Un peu plus haut il prit le chemin qui longeait
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les hauts prés, vers la combe du Gour. De nouveau au-dessus de la vallée on distinguait la silhouette
des Deux-Frères se détachant sur la nuit étoilée.
Nous étions sur un banc de rochers qui affleu- raient au milieu de genévriers nains. On sentait la chaleur qui montait encore du sol avec l'odeur de thym, de stellaire et de touffes de genêt.
C'est là dit Mathis.
Nous fîmes quelques pas lourds et maladroits dans les genévriers qui nous écorchaient les mol- lets, puis le faisceau pâle de la lampe jaillit de nouveau, chercha un peu et trouva le corps à plat, à moitié absorbé par le roc et la végétation.
L'enfant avait la face contre terre il était inerte, crispé et ne respirait plus. En le retournant je vis son visage meurtri et tout englué de sang où se débattaient plusieurs grosses fourmis rousses. La bouche était ouverte, tordue et l'œil révulsé était vitreux. Alors je pensai la Mort 1
Nous ne disions pas un mot. Mathis tenait sa lampe fixée sur le cadavre. Alentour on voyait plu- sieurs pierres de la grosseur moyenne d'un pavé.
L'enfant avait dû être jeté à terre, lapidé, écrasé sous les pierres.
Ils l'ont eu dit enfin Mathis. Ça va faire
vilain
Je pensais à la police, à l'enquête, à la fermeture possible de l'établissement.
Les flics vont venir.
Mathis eut un petit souffle de mépris.
Ce n'est pas tellement les flics que je crains C'est « les autres » qui ne vont pas laisser ça là
Oui, je m'en doutais. Je regardais le cadavre défiguré du gosse qui dégageait une odeur de viande à l'étal, puis la lumière se retira et chercha plus loin sur les rochers sans bouger de place, Mathis inspectait les alentours.
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Ils se sont mis à quatre, me dit-il. D'abord j'étais avec eux je n'ai jamais pu piffer ce petit vermicelle. Quand on l'a vu tout seul on l'a coursé dans les rocs et on l'a coiffé un petit peu plus haut.
Moi je voulais lui mettre les fesses à l'air, lui souffler son froc pour qu'il rentre le cul nu à la boîte. Les autres ont dit non, on le juge Et puis ça s'est fait vite, ils étaient devenus couleur moutarde, ils ne rigolaient plus, on aurait cru des constipés en plein effort. Ils lui crachaient à la figure et lui balançaient des coups de pied dans les côtes «.Tiens, salaud Tiens, espion ».
Celui-là faisait le dur et ne répondait pas. » II ramena la lumière sur le visage meurtri.
Il était aussi verdâtre qu'eux, il avait la trouille raidie, celle qui appelle les coups. Il a reçu des claques « Sale traître Coco » Ils lui ont dit d'aller à Moscou ça se perdait dans les généralités. Et puis Varin s'est mis à trembler de rage et lui a demandé « Qu'est-ce que tu as fait, à Levallois?. Qu'est-ce qu'ils ont fait là-bas, tes copains, hein ?. Si on t'en faisait autant, nous autres, hein ?. » Crussol a pris un pavé et lui a balancé en pleine gueule, à bout portant. Moi j'ai compris que c'était la crise de popote et je me suis taillé. Alors ils l'ont massacré sur place. Il a gueulé d'un seul coup. Ils l'ont fini à coups de pavés.
IL y eut un silence et le vent de nuit siffla dans les pins voisins et gonfla légèrement la chemise du gosse crevé. Un spasme me venait au ventre, comme une envie de me battre, comme une envie de théâtre j'aurais voulu avoir une arme et mon- ter la garde, tirer sur quelque chose ou sur quel- qu'un. Puis le sens des responsabilités reprit le dessus et je me dis qu'il fallait agir rapidement.
Le mieux, dit Mathis, c'est de camoufler.
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Il braqua de nouveau sa lampe sur un rocher voisin, haut de quatre à cinq mètres, facilement accessible par l'amont et formant un à-pic de la hauteur d'un bon étage.
L'escalade en était plus difficile par le mur, mais les amateurs de varappe s'y exerçaient assez fré- quemment lorsqu'on amenait la bande par là. Je compris la pensée de Mathis transporter le corps
à l'aplomb du mur, laisser croireà l'accident.
J'étais absolument de son avis quant au fait de camoufler. Mais il me parut plus judicieux de lais- ser le corps dans le genévrier gluant de sang.
Boucheret, blessé dans sa chute, aurait pu faire une trentaine de pas avant de s'écrouler. On pourrait aussi bien transporter quelques blocs en- sanglantés au bas du mur.
Je le dis en peu de mots. Nous prîmes chacun un bloc marqué de sang et nous allâmes au plus court vers le rocher. Aucun sentiment de pitié ou d'horreur. Je me sentais heureux comme devant une découverte et en même temps je restais suffi- samment lucide pour m'analyser, pour me réjouir de mon sang-froid, pour m'étonner de mon déta- chement. Pour moi Boucheret était un « morba- que » comme un autre, un petit emmerdeur de fils à papa à qui je devais, au sens le plus raide du terme, mon temps et ma substance. Que les éducateurs professionnels se voilent la face, pour moi j'étais dans cette boîte avec l'intention de préparer mes propres examens et je n'avais aucune sympathie pour tous ces petits connards préten- tieux. On peut parler d'indifférence, mais quand c'est joint, comme chez moi, à une certaine curio- sité d'esprit, on appelle ça de l'objectivité. Je n'ai jamais désiré passer pour un grand sentimental.
Mathis ralluma sa lampe au pied du rocher et nous disposâmes nos deux blocs à l'endroit de la
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