frank
westerman
soldats de la parole
frank westerman soldats de la parole
« La plume est plus forte que l’épée ». Nous aime- rions le croire, mais est-ce bien vrai ? Quelle est la force de la parole face aux armes ? C’est la question que pose Frank Westerman dans Soldats de la parole. Pour tenter d’y répondre, il entraîne le lecteur dans des situations très variées, comme dans un road movie, avec du suspense et non sans une pointe d’humour.
« Westerman a une plume en or et une imagination historique époustouflante. Westerman est un conteur d’envergure. » NRC Handelsblad
« Passionnant, intelligent, urgent. Le journalisme d’investigation dans ce qu’il a de meilleur. » De correspondant
« Un livre important. Frank Westerman transforme sa plume en caméra, il prend le lecteur par la main et l’emmène dans ses investigations. Sa description de la prise d’otages des trains est digne des meilleurs films à suspense. » Vrij Nederland
SOLDATS DE LA PAROLE
du même auteur chez Christian Bourgois éditeur
Ingénieur de l’âme El Negro et moi
Ararat La vallée tueuse
du même auteur en numérique La Vallée tueuse
FRANK WESTERMAN
SOLDATS DE LA PAROLE
Traduit du néerlandais par Mireille Cohendy
CHRISTIAN BOURGOIS ÉDITEUR ◊
Titre original : Een woord, een woord
© Frank Westerman, 2016
Originally published with De Bezige Bij, Amsterdam
© Christian Bourgois éditeur, 2019 pour la traduction française
ISBN 978-2-267-03137-9
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Avant- propos
L’orage annoncé tarde à éclater. L’air du soir est poisseux, le ciel s’assombrit, le vent se lève, sans tou- tefois apporter la fraîcheur escomptée. Ma mère m’a autorisé à dormir dans la chambre d’amis, située au nord.
Au milieu de la nuit, un bruit inconnu, proche du grondement et du vrombissement, me tire du som- meil. La porte s’ouvre. Ma mère, en robe de chambre, se dirige vers moi, mais j’ai déjà rejeté le drap, je me précipite vers la fenêtre. Sous la lumière d’un réver- bère, un char d’assaut surgit au coin de la rue. L’engin semble se déplacer par bonds, il avance d’un mètre, puis recule. Un soldat donne des instructions. Le tank se range près de notre allée, sous le panneau VOIE SANS ISSUE.
La scène se déroule probablement le 11 juin 1977, entre 4 heures et 4 heures et demie du matin. Depuis trois semaines, des policiers patrouillent dans notre rue. Le temple de l’Église réformée et le bunker de la protection civile sont protégés par des barrières et des rubans de sécurité. Le centre de presse et la cellule de
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crise s’y sont installés à la suite de deux prises d’otages, l’une dans un train, l’autre dans une école.
Brusquement, cette nuit-là, une nouvelle barricade a été érigée sur un périmètre plus large, qui englobe notre maison. « Ils vont libérer les otages. » déclare mon père, qui s’est levé lui aussi. Il a allumé la radio, mais elle ne diff use que de la musique.
Sous les premiers rayons du soleil, le tank vire du noir au bleu. Tiens, il n’a pas de canon ! Ce n’est pas un char d’assaut, c’est un véhicule blindé.
Ma sœur, qui m’a rejoint, se tient à mes côtés.
Toutes les vitres de la pièce se mettent à vibrer. Des avions de combat déchirent le ciel. Combien sont- ils ?
Lorsque le dernier a disparu, j’enfi le mon pantalon à la hâte, passe un t- shirt et avale une tartine avant d’aller rejoindre Hans Top qui habite en face. Hans est mon meilleur ami.
Le soleil n’est pas encore levé quand nous arpen- tons la rue barrée, allant des boxes de garages aux barrières, tels des animaux en cage. Les soldats nous font signe de la main. Ils nous informent que, si nous habitons ici, nous pouvons obtenir un laissez- passer qui nous permettra de sortir du périmètre de sécurité et ainsi de ne pas rester enfermés. Ils nous font entrer dans le véhicule blindé par une ouverture latérale.
Dans les entrailles de l’engin, une sorte de cockpit, il fait sombre. Des casques téléphoniques, accrochés par de longs fi ls, pendent du plafond.
Dès que nos badges de carton sont prêts, nous cou- rons les tester. Au milieu du croisement, une mitrail- leuse se dresse sur un trépied. La bande de cartouches ressemble à des pétards qui brilleraient. Hans et moi présentons nos laissez- passer et, en eff et, les soldats
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nous ouvrent un passage en déplaçant le rouleau de fi ls barbelés qui barre la chaussée.
Nos laissez- passer sont valables dans les deux sens.
Les soldats sourient : non, inutile de les montrer de nouveau. Les fi ls barbelés ne sont pas ceux que l’on voit habituellement, ils ne sont pas hérissés de pointes mais de lames.
« Ce sont les fi ls barbelés de l’OTAN » m’explique Hans, qui a deux ans de plus que moi. Il est en sixième1.
Pas le moindre souffl e de vent, une journée chaude s’annonce. Brusquement, un bruit déchire le silence et se répercute contre une tour d’immeuble. D’un virage du côté des prés, une moto surgit à toute allure, transportant deux hommes aux cheveux bruns, sans casque. Le conducteur accélère et fonce sur nous.
Il freine in extremis et tourne à gauche, dans la Speenkruidstraat. Les militaires nous poussent sur le trottoir. De notre jardin, derrière les bouleaux, nous entendons le moteur pétarader dans tout le quartier.
La moto fait plusieurs apparitions, à quelques minutes d’intervalle, se ruant droit sur les barbelés. Le coéqui- pier agite un bout de tissu bleu, blanc, vert et rouge.
Je reconnais le drapeau de la RMS, la République des Moluques du Sud, car je possède une série de huit timbres non tamponnés, représentant des papillons tropicaux.
1. Aux Pays- Bas, l’école primaire compte une année de plus qu’en France. (Toutes les notes sont de la traductrice.)
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Le village d’Ossendrecht, situé tout près de la fron- tière des Pays- Bas et de la Flandre, a une réplique, dont l’existence est tenue secrète.
Ossendrecht, l’original, s’étend paresseuse- ment entre les prés, sur le plateau sablonneux de la Brabantse Wal. Du haut du clocher de l’église catho- lique, on contemple les polders de Zélande peuplés de protestants orthodoxes, un coude de d’Escaut, les tours de refroidissement de la centrale nucléaire de Doel et au loin les grues du port d’Anvers.
Ossendrecht, la copie, de la même superfi cie que l’original environ, n’a pas d’église. Village satellite fait de constructions de béton, il se dresse également au sommet de la Brabantse Wal, mais se cache au milieu des pins, dans les forêts frontalières. Il est fermé par une barrière équipée de caméras de surveillance, pourtant personne n’y habite. « Ossendrecht-2 », pourrait- on dire, par analogie à ces villes soviétiques interdites, ne fi gurant sur aucune carte, comme « Tomsk-7 » ou
« Krasnoïarsk-26 » dans la taïga sibérienne, mais en
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moins lugubre. Nous sommes aux Pays- Bas, la trans- parence est de mise.
Ossedrecht-2, avec hôtel, salle de sport, rue com- merçante, appartient au ministère des Aff aires étran- gères et sert de terrain d’entraînement aux forces de l’ordre :
Pour l’expulsion de squatters.
Pour intervenir dans les confl its de voisinage.
Pour déloger des manifestants écologiques enchaînés.
Pour l’utilisation de gaz lacrymogènes.
Pour la neutralisation de grands criminels.
Pour dissuader le candidat au suicide perché sur le toit d’un hôtel de passer à l’acte.
« On les appelle les Springers », m’apprend mon interlocuteur, un offi cier de police en uniforme bleu, orné d’insignes dorées. Il a accepté de me servir de guide à l’intérieur de Ossendrecht-2, mais à une condition : que je ne divulgue pas son nom, car il est
« médiateur opérationnel ».
En saisissant la carte de visite qu’il me tend, je lui demande ce que signifi e cette expression précisément.
« Que si vous aviez voulu venir la semaine pro- chaine, je n’aurais pas eu de temps à vous consacrer. » J’ignore ce qui va se passer de si extraordinaire la semaine prochaine.
« Le Sommet sur la sécurité nucléaire se tiendra à La Haye, avec toute la clique : Obama, Merkel etc. »
Je l’interroge du regard, attendant des explications.
« Nous sommes en stand- by. » Rien dans ses yeux, ni le moindre mouvement à la commissure des lèvres, ne révèle quoi que ce soit, si ce n’est une sorte d’évidence.
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« Au cas où il y aurait une prise d’otages ?
— Dans ce cas, nous passons à l’action.
— Les médiateurs opérationnels.
— Exactement. »
Appelons- le Kees. La soixantaine, l’air rassurant d’un « grand frère » des quartiers qui, de derrière ses lunettes, surveille ce qui se passe aux alentours. Nous sommes assis l’un en face de l’autre dans la cantine de l’École de police, « site d’Ossendrecht », l’École pour la gestion des dangers et des crises.
« L’État a le monopole de la violence, déclare Kees, et nous tenons à ce qu’il le garde. » Les gars des forces mobiles de la police nationale, vêtus de pulls rembourrés aux épaules, arrivent par petits groupes.
Des types costauds, tête rasée, des caricatures d’eux- mêmes. « Regarde ! me dit Kees, indiquant d’un signe de tête le distributeur automatique de Snickers, de Mars, et de sachets de Croky- chips.
— Non, à côté. »
Sur le mur, en lettres soignées, on peut lire : Toutes les personnes se trouvant sur le sol néerlandais sont traitées à égalité dans des situations comparables.
Toute discrimination pour motif religieux, philoso- phique, politique, pour l’appartenance à une race, à un sexe ou autre est interdite.
« C’est pour ça que nous sommes là. »
Kees a commencé sa carrière dans les forces mobiles de la police en 1976, avec casque, bouclier et matraque. Il eff ectuait des charges sans se poser de question. Il a appris comment, par une prise de judo, déloger des manifestants assis au sol, même s’ils sont enchaînés les uns aux autres. Les cours de judo font toujours partie de la formation, les membres des
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équipes d’intervention sont tous ceinture marron ou noire. Mais, à un moment donné, Kees a choisi une autre voie. Il est devenu médiateur dans les aff aires d’otages ou d’enlèvement. Au sein de l’École, on les appelle ironiquement « les sans armes. » Lui ne se situe pas dans la catégorie des « mous ». « Être le dernier à communiquer avec un type sur le point d’être liquidé, ce n’est pas rien. »
Comme la plupart de ses collègues médiateurs, il est originaire de Rotterdam – une surreprésentation étonnante que Kees ne s’explique pas. Je lance :
« Les Rotterdamois ont le commerce dans le sang, ce qui fait peut- être d’eux de bons négociateurs ! »
Kees rétorque habilement par ces mots : « Toute notre formation vise à renforcer nos capacités de résistance. C’est le principal critère de sélection. »
Tout policier reçoit un entraînement au combat et passe au moins trente- deux heures par an sur le stand de tir. « Résultat, le fl ic de base est incapable de dire
“Pardon” ou “Merci”, et c’est dommage parce qu’avec des “Arrêtez !” et “Lâchez votre arme” on va pas loin. » C’est pourquoi Kees leur apprend à se servir des mots, à utiliser le verbe comme une arme.
« Avant d’envoyer un gars dissuader le type qui menace de sauter du toit, je lui demande : “Tu crois que ta bombe de gaz lacrymogène va te servir à quelque chose ?” »
Kees se penche vers moi pour bien me faire com- prendre le dilemme. Je suppose qu’il applique sou- vent cette tactique : il laisse sa question fl otter entre nous, comme s’il cherchait à m’hypnotiser. J’imagine ce que cela doit être dans une salle d’interrogatoire ? Il me fi xe pendant quelques secondes, puis se lève.
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Le moment est venu de visiter les lieux. Il enfi le son blouson, resserre d’un cran la ceinture où est fi xé l’étui à revolver.
Un couloir longeant la salle de judo nous conduit à la sortie située à l’arrière. À l’extérieur, des espaces verts et au loin un quartier résidentiel. À première vue, Ossendrecht-2 n’a rien de particulier. L’allée des Merles croise le boulevard des Pins, mais il y a ces voitures, une Opel d’allure mafi euse, garée n’im- porte comment sur le trottoir, à côté d’une fourgon- nette Ford, toutes deux carbonisées ! Dans le fossé, près d’un lampadaire, s’entassent des salopettes rem- bourrées tels des corps sans vie et sans tête, dont les membres gisent dans des positions invraisemblables.
« Elles pèsent quatre- vingt- cinq kilos chacune, dit Kees. Les hommes doivent les hisser par- dessus la clô- ture là- bas. »
J’exprime mon admiration par des formules conve- nues. Mon guide n’attend pas. Il se dirige vers la gare.
Eh oui, Ossendrecht-2 possède une gare !
Devant, sur la place, un bus attend une foule hypo- thétique de passagers. Sur un panneau des chemins de fer, on peut lire : Tableau d’affi chage. Je viens d’entrer dans un décor de cinéma, j’avance sous un toit de nuages bas. Devant nous, une rame jaune, rouillée sur place, retirée de la circulation. Sans destination. Ce n’est pas un de ces vieux trains surnommés « Tête de chien », mais un modèle d’Intercités moderne dont la cabine du conducteur est perchée en haut de la motrice, un « Tête de peloton ». Devant et derrière, un butoir ferme les rails. Vision étrange : sur le fond vert foncé de la lisière du bois, se dessine une trace jaune et bleue de fer solidifi é, formant comme un
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trait dans le paysage qui, c’est inévitable, fait resurgir des tréfonds de ma mémoire les deux trains échoués en rase campagne.
Kees, ventre en avant, s’approche de moi.
« C’est pour les prises d’otages dans les trains ?
— Oui, nous les reconstituons.
— Avec des acteurs ?
— Et des fi gurants, les passagers. » Kees me montre où sont placés le cordon de police et les tireurs d’élite qui tiennent le train en joue.
« Tirer est une option, mener quelqu’un à chan- ger d’avis en lui parlant, c’est plus diffi cile, mais c’est mieux. »
Nous nous dirigeons vers le wagon de tête.
L’inscription « Schipol » rappelle qu’il fut un temps où ce train desservait l’aéroport.
« Notre boulot est né avec la première prise d’otages d’un train, en 1975. À l’époque, nous n’avions pas de médiateur dans nos rangs. Après coup, l’un de nous est allé en stage chez Scotland Yard. »
Il commence à pleuvioter. La pointe des conifères est engloutie par les nuages tant ils sont bas. Rien ne m’empêche de prendre des photos. Mais selon Kees, il n’y a rien à voir. Un train, c’est un train.
Je suis venu à Ossendrecht-2 pour en savoir davan- tage sur l’art de convaincre ou, plus concrètement, j’espère apprendre d’un médiateur professionnel comme Kees. Les questions que je me pose sont les suivantes :
Quel est le poids du parleur face au tueur ? Les mots peuvent- ils arrêter les balles ? Et quels mots ?
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Prenons l’actualité du moment : l’enlèvement de presque trois cents lycéennes du Nigeria par le groupe islamiste qui se fait appeler Boko Haram, ce que l’on pourrait traduire par : « L’enseignement occidental est un péché ». Quel est l’impact d’une campagne sur Twitter face à un tel acte ? Ou de Michelle Obama brandissant une pancarte sur laquelle est écrit : BringBackOurGirls, « Rendez- nous nos fi lles » ?
Lorsque la parole et la terreur s’aff rontent, lequel des deux jette l’éponge ?
Ce sont là des questions essentielles. Elles me tarau- dent. Je n’ai pas de réponse. Déjà, au moment du changement de siècle, alors que j’étais correspondant et témoin de la montée de la violence en Tchétchénie, j’ai ressenti la même confusion. En 1998, à peine arrivé à Moscou, j’appris que, sur la rive sud du fl euve Terek, on venait de découvrir quatre têtes posées sur un drap le long de la chaussée. Quatre boules che- velues alignées. « Venez les chercher si vous osez ! » Elles appartenaient à des ingénieurs d’une entreprise de téléphonie, trois Britanniques et un Néo- zélandais pris en otage.
Comme correspondant, j’avais pour mission de donner des informations sur la situation côté tché- tchène également. Je me suis rendu sur la rive russe du Terek. Sur l’autre rive, au- dessus d’un bois de saules, se dressait le premier minaret. Des barques fl ottaient entre les joncs. Un peu plus loin j’aperçus un pont, mais je n’ai pas traversé le Terek. Je n’en ai pas eu le courage, je ne voulais pas me retrouver enchaîné à un bat- fl anc ou à une conduite d’eau, dans un quel- conque réduit, pour des semaines ou même des mois.
Ou en train de devoir réciter un discours implorant,
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dans lequel je réclamerais à mes parents une somme d’argent qu’ils ne possèdent pas en échange de ma vie.
Quant aux autres messages vidéo, je ne voulais même pas y penser.
Dans mon reportage, j’ai réservé une large part à l’industrie tchétchène du kidnapping, peut- être pour justifi er ma conduite.
Dans le Caucase, au sommet d’un col exposé à tous les vents, j’ai interviewé un groupe d’enfants qui avaient quitté la Tchétchénie à pied pour se réfugier en Géorgie. Deux sœurs me racontèrent les bombar- dements : « C’était eff royable ! », dit l’une, « On hur- lait », dit l’autre. Elles se trouvaient à l’arrêt de bus, mais au lieu du véhicule poussif, elles ont vu soudain des avions de combat foncer sur elles. Tout à coup, mon photographe russe m’a souffl é à l’oreille : « On se tire. Là, maintenant ! » Parmi les fugitifs, il avait cru reconnaître des combattants, des hommes à la barbe touff ue qui s’entretenaient en nous observant d’un air mauvais et, selon lui, risquaient de nous prendre en otage et de nous emmener de l’autre côté de la crête.
J’étais furieux de devoir quitter les lieux précipitam- ment. Si l’endroit n’était pas sécurisé, devais- je instau- rer pour moi- même une zone tampon ? Le reportage ne contribue pas à rendre le monde meilleur, je ne me fais pas d’illusion là- dessus, mais renoncer à informer ne pourrait que l’empirer, de cela je suis certain. Un correspondant a pour mission de noter ce qu’il voit et de décrire les événements dont il est le témoin direct.
Les faits qu’il révèle sont précieux – ils fournissent le combustible indispensable au dialogue et au débat, à l’empathie et à la compréhension.
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C’est pourquoi mon renoncement à passer la fron- tière tchétchène m’est apparu comme une défaite.
À ce moment- là, j’ai perdu la foi en la force de la parole libre. Enfant, je n’avais pas de réponse face aux actions terroristes qui se déroulaient près de chez moi ; adulte, en Russie, pour autant que j’en aie eu une, elle m’a été reprise.
Depuis le 11 Septembre, le meurtre du cinéaste Th éo van Gogh en plein jour au cœur d’Amsterdam, et à plus forte raison depuis que les bourreaux de Daech diff usent en ligne des fi lms de décapitation, je me demande si nos sociétés sont en mesure d’ap- porter une réponse verbale à la terreur. La persuasion par la douceur, qui y croit encore ? Parler ou écrire n’a plus aucun eff et, les drapeaux noirs et les kalach- nikovs déferlent en masse. Bientôt, le stylo apparaîtra comme un instrument désuet, tout juste bon à être relégué au musée.
Je dois veiller à ce que mon découragement ne se transforme pas en cynisme. À la recherche de la nuance, tel était le credo du quotidien pour lequel j’ai travaillé pendant des années. C’est terminé. Avec les coupeurs de gorge, on ne discute pas ! Envoyez les drones et qu’on en fi nisse !
C’est pour éviter cet écueil, que j’ai postulé à un stage à Ossendrecht-2. Concrètement, j’ai demandé à la direction l’autorisation de suivre la formation de médiateur à la School voor Gevaar en Crisisbeheersing (l’École de gestion des dangers et des crises).
Comment s’adresse- t-on à un terroriste ? Sur quel ton ? On le vouvoie, ou on passe directement au « tu » ? J’éprouve le besoin d’en faire l’expérience, même si
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les situations sont fi ctives. Répondre à la violence par la violence, existe- t-il une autre solution ?
Le directeur et son adjoint m’ont donné leur accord. Le cours de base est intitulé : « La communi- cation en situation de crise ». La partie pratique com- mencera après l’été, mais puisque je suis là, puisque j’ai passé les barrières du village où aura lieu le stage, Kees, médiateur opérationnel, propose de me faire visiter les lieux.
De la gare, nous nous dirigeons vers la rue où se trouvent la boulangerie, la bijouterie et la droguerie.
Les inscriptions sur les façades suffi sent à créer l’illu- sion. Je lis : Bijouterie & magasin de diamants. Les vitrines n’ont pas été reconstituées.
« C’est inutile, m’explique Kees. Quand on nous signale le braquage d’une bijouterie, la devanture, on s’en fi che. »
Je demande comment se déroulent les opérations.
« D’après la mise en scène, tout rate. Quand le cam- brioleur panique, il braque son pistolet sur la tempe du bijoutier. Il ne peut plus que hurler et menacer.
Au bout de l’allée des pins, après le rond- point, se dresse un bâtiment de deux étages : l’ambassade d’un pays quelconque. Discuter avec des preneurs d’otages, je n’ai vu ce genre de scène qu’au cinéma.
« Dans la formation, nous utilisons des fi lms. Th e Negotiator. Formidable ! » Il me raconte une scène du début, vers la onzième ou douzième minute : un poli- cier expert en médiation (Samuel L. Jackson), prend ses supérieurs en otage, dans un bureau de Chicago, il veut seulement parler avec son collègue, médiateur lui aussi (Kevin Spacey). En attendant qu’il arrive, il a
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Merci à toute l’équipe des éditions De Bezige Bij pour leur dévouement et leur professionnalisme.
Pour le travail de rédaction, je dois beaucoup, comme pour chacun de mes ouvrages, au meilleur rédacteur à domicile de tout le pays, Suzanna Jansen, ma compagne. Enfi n, je souhaite nommer Vera Adinde dont les dessins sur Charlie Hebdo m’ont beaucoup ému.
Amsterdam, 30 mars 2016
Frank Westerman Soldats de la parole
Cette édition électronique du livre Soldats de la parole de Frank Westerman
a été réalisée le 20 février 2019 par les Éditions Christian Bourgois.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage, ISBN : 9782267031355
ISBN PDF : 9782267031379 Numéro d’édition : 2430