Le champ politique est un univers où se jouent et se rejouent en permanence les rapports de forces et les recompositions susceptibles de rendre les conclusions moins pertinente au fil du temps. De nouveaux dispositifs, de nouveaux rapports de force – issus de processus classiques de professionnalisation politique ou de renouvellement du personnel politique – sont susceptibles de faire évoluer les constats1. Ceux-ci doivent donc être donc lus comme une photographie qui fixe, pendant six années, un état d’un processus en cours. L’intégration des femmes dans le champ politique se fait tout au long d’un processus qui va de la sélection des candidates à l’exercice de la fonction élective pour laquelle elles ont été élues. C’est pourquoi, le plan de la thèse, attentif au travail dans le temps, est avant tout un plan chronologique. Il décrit ainsi le processus d’entrée dans le rôle, débuté au moment de la sélection par les
« faiseurs de liste », poursuivi par une division du travail de représentation en campagne, jusqu’au travail quotidien, intériorisé et routinisé, à la veille d’un second mandat.
Afin de suivre au mieux le processus de mise en application de la parité au prisme des rapports sociaux de genre et à partir de l’actualisation des rôles des conseiller-e-s régionaux, la thèse a été élaborée en deux parties. En analysant les modalités de sélection, l’étude conclue à une démonétisation des capitaux politiques des militantes les plus chevronnées au profit de femmes « profanes ». Sur la scène, les « faiseurs de listes » ont fait de l’inexpérience des recrues – plus souvent des femmes que des hommes – un gage du renouvellement de la sphère politique. En coulisses, la promotion de « profanes » a régulièrement été une stratégie choisie par les leaders (départementaux en Aquitaine et Ségolène Royal en Poitou-Charentes) pour renforcer leurs leaderships (Chapitre I). Si la parité fragilise, dans une certaine mesure, les économies partisanes avec les « exclu-e-s » de la parité, elle libère dans le même temps les faiseurs de liste de contraintes partisanes. Malgré un vivier de recrutement féminin, l’étude a mis en lumière des éligibilités différenciées pour les hommes et pour les femmes : le recrutement des candidat-e-s en dehors des filières partisanes permet de répondre aux exigences de renouvellement politique (Chapitre II). Recrutement s’adressant aux candidates en Poitou-Charentes où Ségolène Royal fait de ce « renouvellement politique » un des axes forts de son leadership, il s’adresse également aux hommes en Aquitaine. Mais dans cette
1 Achin Catherine et Alii, Sexe, genre et politique, Economica, Paris, 2007.
Région, tandis que la majorité des femmes ont bénéficié d’une éligibilité relationnelle qui les place de facto dans des positions politiques de dépendance, les hommes entrants entretiennent plus souvent intégrés dans des réseaux. On assiste alors à un recrutement effectué à partir de ressources politico-structurelles partisano-sexuées (Chapitre III).
La seconde partie de la thèse montre dans un premier temps que la parité semble être une règle normative, acceptée par tou-te-s. Mais son application sur le terrain démontre des traductions variables. Derrière la ligne définie par « l’équipe de représentation », des fissures, relatives aux représentations individuelles des acteurs et aux positions de ces dernier-e-s dans le cadre, apparaissent (chapitre I). Les mises en récit de rôles et leur concrétisation sur le terrain – avec une division sexuée du travail de représentation – ne font alors que confirmer une répartition des rôles genrée, où les femmes « profanes » en politique servent les intérêts des leaderships – leaderships d’hommes2 en Aquitaine et de Ségolène Royal en Poitou-Charentes – (chapitre II). La victoire des socialistes en Aquitaine et en Poitou-Poitou-Charentes redéfinit la capacité des acteurs à peser sur le cadre. De la structuration3 des rôles où on assiste à un rééquilibrage des rapports de force (chapitre III), à la routinisation des rôles (conduisant notamment à une normalisation des répertoires des acteurs) (chapitre IV), cette première phase de mandature est marquée par une accentuation des tensions. Finalement, seule l’entrée dans la troisième phase de mandature et l’installation des conseiller-e-s régionaux (chapitre V) apaise quelque peu les tensions en réaffirmant les acteurs dans leurs rôles ou au contraire en les désavouant.
2 Grâce à leurs ressources politiques et relationnelles, les leaders départementaux d’Aquitaine, parviennent en période de campagne électorale, comme en début de mandature à sensiblement peser sur le cadre régional.
Caractérisés par une forte « masculinité hégémonique », le terme « hommes » ou « conseillers régionaux aquitains » a parfois été privilégié pour définir cette catégorie de conseillers régionaux, appartenant à la tranche d’âge supérieure, exerçant plusieurs mandats, ayant un parcours politique ascendant et qui exercent au niveau local un fort leadership. En aucun cas, l’utilisation de ces expressions « les hommes » ou/et « les conseillers régionaux aquitains » ne signifient que tous les conseillers régionaux d’Aquitaine appartiennent à cette catégorie ou souscrivent à des manières de dire et de faire marquées par une « masculinité hégémonique ». Ces expressions, rarement utilisées, tendent seulement à marquer l’emprunte de cette catégorie sur le cadre régional.
3 La phase de structuration des rôles est comprise comme la phase d’apprentissage des manières de faire, d’être et de dire, qui débute au moment de l’élection et se poursuivant durant toute une année marquée par l’observation du fonctionnement de l’institution (début 2004 – début 2005). Elle correspond à une phase de
« bornage » des différentes facettes de rôles possibles. La phase de routinisation est considérée à son tour comme la mise en place « d’automatismes » relatifs aux règles, codes, normes et valeurs qui prévalent dans l’Institution. Cette mise en place de la « routine » intervient donc après la structuration des rôles où les acteurs prennent en quelque sorte leurs marques (début 2005 – début 2006). La phase d’installation se situe quant à elle, à la suite de l’apprentissage des rôles, de l’incorporation des règles et des usages de l’institution. Elle est le moment de consécration de l’élu-e- dans son rôle. En l’autorisant à se présenter (ou pas ) à d’autres fonctions électives. Par là, elle consolide ou affaiblit les positions de l’élu-e- régional-e-, souvent circonscrit-e- au cadre régional. La phase d’installation intervient donc au moment de prochaines échéances électorales où les conseiller-e-s régionaux/ales sont susceptibles d’être candidat-e-s.
PARTIE I : LA CONDITION
D’ELIGIBILITE
Les conditions d’éligibilité correspondent à la capacité d’un acteur à mobiliser, à un moment donné, dans une configuration donnée, les ressources nécessaires pour le rendre
« incontournable ». De ce point de vue là, l’espace des activités politiques constitue un univers paradoxal, plus autonome que n’importe quelle autre sphère avec ses propres normes et règles du jeu et moins autonome dans ses rapports aux principes de classement du monde social1. Gabriel Almond et Sidney Verba définissent à ce propos la culture politique – culture politique qui influe sur l’engagement politique des individus – comme « un ensemble de savoirs, de perceptions, d’évaluations, d’attitudes et de dispositions qui permettent aux citoyens d’ordonner et d’interpréter les institutions et les processus politiques ainsi que leurs propres relations avec des institutions et processus »2.
Reflétant ces logiques sociales, jusqu’à la mise en place de la parité, la sphère politique a eu tendance à faire entrer des candidats hommes, blancs, appartenant aux classes sociales moyenne et supérieure3 et généralement bien intégrés dans les partis politiques. Dans ce jeu de sélection, plus la hiérarchie politique est élevée et plus la sélection est drastique. Dans ces conditions, la conquête des fonctions électives écarte les acteurs dépourvu-e-s ou faiblement pourvu-e-s en ressources politiques et sociales, qu’elles soient personnelles ou collectives4. En ce sens, l’exclusion des femmes de la vie politique française n’est qu’une traduction des normes et des règles prévalant dans l’espace social. Les études consacrées aux femmes politiques5 confirment d’ailleurs les nombreuses difficultés auxquelles sont confrontées les femmes, à tel point que c’est « par le haut » que s’est opérée la relative féminisation de la vie politique6.
1 Catherine Achin et Alii, Sexe, genre et politique, Paris, Economica, 2007. p. 13.
2 Almond Gabriel et Verba Sidney, The Civic Culture Revisited, Boston, Little Brown, 1980, p.340.
3 Jacques Lagroye, On ne subit pas son rôle, Politix, 38, 1997. Daniel Gaxie, La démocratie représentative, Paris, Montchrestien, 1993.
4 Catherine Achin et Alii, Ibid.
5 Françoise Gaspard, Système politique et rareté des femmes élues. Spécificités françaises ? In Armelle Le Bras-Chopard et Janine Mossuz-Lavau, Les femmes et la politique, Paris, L’Harmattan, 1997. Mariette Sineau, Des femmes en politiques, Paris, Economica, 1988. Mariette Sineau, Profession femme politique :sexe et pouvoir sous la Ve République, Paris, Presses de Science Po, 2001. Armelle Le Bras-Chopard et Janine Mossuz-Lavau (Sous la Dir. de), Les femmes et la politique, Paris, L’Harmattan, 1997.
6 Catherine Achin et Alii, Ibid.
S’il fonctionne certes, selon l’expression de Pierre Bourdieu comme « une bourse suprême des valeurs », l’espace des luttes symboliques et pratiques qui animent en permanence cet espace social s’y dénouent au terme de luttes internes qui ne sont pas le produit mécanique des résultats électoraux7. Aussi, si les ressources sociales, professionnelles et/ou culturelles des candidat-e-s - datant de la socialisation primaire, d’un processus d’engagement dans la phase adulte ou encore de caractéristiques sociales- vont faire qu’à un moment donné, ils/elles vont être, plus que d’autres, pressentis pour participer à l’élaboration des listes régionales, inversement, ce processus de participation politique s’élaborant en interaction avec les autres acteurs (notamment ceux qui sont à l’origine de la composition des listes), certaines dispositions vont intéresser les acteurs en position dominante dans les interactions.
Les déterminants contextuels à l’éligibilité sont pour ainsi dire à double sens : en même temps qu’ils accréditent l’individu à être candidat-e-, ils servent les intérêts des acteurs déjà en place. La mise en application de la parité, et le changement mécanique des assemblées, représente de ce point de vue là une véritable aubaine pour les faiseurs de liste qui usent régulièrement de la contrainte paritaire comme d’une variable d’ajustement entre acteurs, courants, tendance ou même territoire. En introduisant dans la compétition politique un impératif de changement, la parité a pu servir à arbitrer des luttes partisanes.
Par ailleurs, l’éligibilité des femmes autrefois « vues comme différentes et illégitimes »8 est présentée par les faiseurs de liste comme un gage du « réechantement » possible de la vie politique. Dans ces conditions, l’engagement partisan et les ressources sociales personnelles – la profession, le niveau d’études – qui prévalaient et qui prévalent encore dans une large mesure pour la sélection des candidats ne sont pas nécessairement des ressources porteuses pour l’éligibilité des femmes. Au contraire, aux élections municipales de 2001, les faiseurs de liste avaient régulièrement recruté des candidates à la faveur de leur engagement associatif ou de leur statut de « sans activité ». Le manque de vivier évoqué par les têtes de liste cachait alors en partie une démonétisation des capitaux politiques des militantes les plus chevronnées.
La Région, institution française la plus féminisée avant la mise en application de la parité, pouvait sembler préserver les militantes de cette exclusion. D’une part parce que l’institution
7 Catherine Achin et Alii, Ibid.
8 Mariette Sineau, Ibid.
nécessite la connaissance de règles et de savoir-faire internes au jeu politique que méconnaissent les « profanes ». D’autre part parce que la mise en application de la parité à cet échelon pouvait permettre de rétribuer les militantes, de ménager les susceptibilités et de faire fonctionner les réseaux partisans.
Avec la mise en place de la parité, cette notion « d’échange » entre les leaders et les candidates conserve pourtant en partie la particularité qui était la sienne lors des élections municipale de 2001 : tandis que les hommes vont devoir disposer de ressources conséquentes pour pouvoir prétendre à l’éligibilité, les femmes se caractérisent dans la plupart des cas (à l’exception des conseillères régionales de droite en Aquitaine) par la faiblesse de leurs ressources. L’accumulation de ressources traditionnellement considérées comme des « non ressources » participe à l’éligibilité de ces candidates. Avec des candidat-e-s « Profanes »,
« mère au foyer », ou « jeunes », on assiste alors à une éligibilité partisano-sexuée dont les leaders départementaux ou régionaux espèrent bien pouvoir tirer des bénéfices.
En Aquitaine, en mettant à des places éligibles des femmes aux faibles ressources (en lieu et place de femmes expérimentées), les leaders politiques (hommes) ont cherché à renforcer leur leadership départemental, tandis qu’en Poitou-Charentes, Ségolène Royal construit son leadership communicationnel en mettant en avant de nouvelles recrues « profanes » femmes (chapitre I). Cette asymétrie des ressources va créer des postures de rôles qui reproduisent en fin de compte les clivages sociétaux traditionnels en Aquitaine et qui limitent les postures de rôles partisanes dans les deux régions. On assiste alors à une nomenclature de déterminants sociaux sexués à l’éligibilité régionale (Chapitre II).
Si l’origine sociale des candidat-e-s permet de comprendre leur positionnement idéologique, les canaux d’accès à l’éligibilité ainsi que les ressources sociales dont ils disposent font déjà état en Aquitaine de différences entre les sexes. Omniprésent en Aquitaine alors qu’il est moindre en Poitou-Charentes, ce clivage sexué est rendu possible d’une part par la structuration du leadership aquitain et d’autre part par les caractéristiques mêmes du chef de file Alain Rousset. Aux hommes les positions hiérarchiques, aux femmes les positions subalternes. La situation est sensiblement différente en Poitou-Charentes où visiblement la loi sur la parité conjuguée au féminisme de Ségolène Royal (qui bénéficie par ailleurs des
ressources que lui procure un territoire moins constitué) renforce le processus de « mise à niveau » des canaux d’accès à l’éligibilité et des ressources sociales des candidat-e-s.