Dans une société marquée par le pluralisme des groupes sociaux voire la fragmentation, l’appartenance à certains groupes plutôt qu’à d’autres est plus importante pour conférer une éligibilité à l’individu. Cette importance est définie par le contexte et le système de valeurs en cours dans le parti auquel appartient l’individu. Si ceci ne répond pas directement à la question « comment devient-on acteur régional », les valeurs véhiculées dans les professions de foi des partis de droite permettent en effet de comprendre ce qui est défini comme légitime, au sein des différents partis, pour pouvoir prétendre entrer dans le groupe restreint des décideurs. La créativité, l’initiative et l’ambition, si elles ne sont pas exclusivement l’apanage de l’UMP, restent des valeurs centrales de la droite française. Le slogan de la liste UMP soutenue par Xavier Darcos est à cet égard révélateur. « Parce qu’il est temps d’agir » est en outre renforcé par toute une série d’attributs2 visant à mettre en exergue les qualités personnelles et le rayonnement de l’Aquitaine. Ces valeurs au fondement même du parti interviennent aussi dans la formation des catégories dirigeantes et leur maintenance. Ceci se traduit par une négation du concept d’« élites institutionnelles » au profit d’une conception d’élite dites « traditionnelles » dégagées par la naissance ou les ressources personnellement acquises.
A droite, les élus participant au processus de décision ne représentent pas un groupement spécifique, ne sont pas nommés en tant que délégués, ils participent aux comités au titre de leurs ressources sociales et politiques personnelles. Ils réunissent donc généralement des notables « choisis en raison de leurs qualités individuelles et de leur rayonnement personnel : commerçants influents, moyens propriétaires ruraux, notaires ou médecins de campagne ou
2 Extrait de la profession de foi signée par Xavier Darcos et distribuée lors de la campagne des élections régionales de 2004 : « Notre région a tout pour réussir. Elle est forte des atouts que lui a prodigués la nature, de l’intelligence et du savoir-faire des femmes et des hommes qui y vivent, y étudient et y travaillent. Et pourtant elle n’est pas en mesure de relever aujourd’hui les grands défis qui engagent son avenir. C’est notre vie quotidienne, notre capacité à créer des emplois, à mobiliser des énergies qui sont en jeu avec des élections ».
de petites villes, fonctionnaires, professeurs et instituteurs, avocats etc. »3. Aucun d’eux ne représente formellement une classe ou un groupement : ils ne sont point des délégués, mais des personnalités. Aussi, la catégorisation par les partis n’est pas seulement un processus cognitif, elle participe aussi d’un processus social et culturel qui reflète la structure normative de la société dans laquelle l’individu se situe et l’organisation de l’environnement social en des positions polarisées.
De manière très concrète, les statuts de l’UMP stipulent expressément qu’il existe deux sortes de membres dans les instances décisionnaires chargées de la sélection des candidat-e-s. D’une part, les « membres de droit » et d’autre part, les membres élus. Sont membres de droit les
« membres du Gouvernement, parlementaires, conseillers régionaux, conseillers généraux, maires, maires d’arrondissement de Paris, Lyon, Marseille, adjoints au maire des villes de plus de 30 000 habitants, présidents de structures de coopération intercommunale à fiscalité propre, trésorier départemental ». Le nombre de membres élus est le double du nombre de membres de droit. La place concédée aux membres de droit est directement liée à leur fonction politique. La notion de « personnalité » ici est parfaitement admise.
Contrairement aux membres de droit, la durée de délégation des membres élus est limitée dans le temps. La démarche qui conduit à leur élection est hiérarchisée. Le secrétaire départemental indique aux délégués de circonscription le nombre de membres à élire au comité départemental et leur répartition par circonscription4. Chaque comité de circonscription élit ensuite le nombre de membres qui doit siéger au comité départemental.
Compte tenu de la présence de membres de droit qui constituent une élite traditionnelle, et de l’échelon désigné pour l’élection, lieu symbolique de détention de pouvoir, on saisit aisément l’influence des membres de droit sur les membres élus. Cette influence est d’ailleurs parfaitement admise par les acteurs en présence, par les candidats à la candidature comme par les militants des partis.
3 Duverger Maurice, Les partis politiques, Points politiques, Seuil, 1981.
4 Une analogie pourrait être établie entre ces comités de circonscriptions et les cellules évoquées par Duverger.
Les cellules reposent sur une base professionnelle. Elle réunit tous les adhérents du parti qui ont le même lieu de travail. « Cellule locale ressemble à section par sa base géographique. Elle s’en distingue par son caractère plus étroit. La nature professionnelle accroît encore celle-ci en lui fournissant une base concrète et directe ». La cellule repose donc essentiellement sur une base géographique et professionnelle. Une étude approfondie des adhérents qui composent les comités de circonscription permettrait de tester l’hypothèse d’un groupement important de travailleurs indépendants. Analogie à établir entre cellules/sections ouvrières et comités de circonscription/salariés indépendants.
Lors des entretiens réalisés en période électorale, aucune des têtes de listes régionales ou départementales de l’UMP n’a en effet mentionné la présence lors de la constitution des listes de membres élus. Au contraire, à l’instar de ce conseiller régional sortant, ils légitiment la constitution de la liste par les membres de l’élite traditionnelle. Ainsi ce conseiller régional sortant explique : « Étant sortant - puisqu’il y a toujours une prime aux sortants - Alain Juppé m’a demandé si je voulais repartir. J’ai accepté. [Pourquoi est-ce M. Juppé qui vous l’a demandé ?] Parce que Monsieur Juppé est président national de l’UMP. [Est-ce que le président national de l’UMP est allé dans toutes les régions ?]. Non, mais comme il est président de la communauté urbaine et que la ville de Bruges est une des 25 villes de la communauté urbaine dont je suis vice-président, il est tout à fait normal qu’au niveau local il intervienne. Monsieur Juppé m’a sollicité, mais il en a sollicité d’autres. Il est président de l’UMP, à ce titre, je crois qu’il peut essayer de constituer une liste qui a été soumise à Monsieur Darcos. [C’est Alain Juppé qui a constitué la liste en Gironde ?] En grande partie, oui. Sur des propositions. Alors, en parallèle, il y a un comité départemental politique qui propose plusieurs noms. Certains sont validés, d’autres sont écartés »5. Enfin, si la notoriété conférée par le mandat reste une ressource essentielle, la longévité de ce dernier reste une condition essentielle à la légitimité accordée.
Ainsi, Élisabeth Morin, avec sa présidence relativement nouvelle et de courte durée6, n’a pu imposer ses choix, défendre certain-e-s candidat-e-s. Au cours d’un entretien avec une candidate évincée, cette dernière compatit ainsi : « Ce n’est pas simple, je la comprends quelque part. J’ai eu moi-même à composer une liste paritaire, c’est ce qui m’a fait comprendre un peu - ou du moins justifier - cette position. Je me suis retrouvée à cette place parce que la troisième réclamait la troisième place, c’est tout. Elle avait fait peser de tout son poids, du poids de ses relations. Élisabeth n’avait donc pas le choix, c’est tout. Même si on est le chef, on n’est jamais très libre, parce qu’il y a toujours des gens au-dessus de soi.»7.
5 Conseiller régional sortant non réélu. Entretien réalisé le 12 février 2004, dans son bureau de l’hôtel de ville, Gironde. Cf. la liste des entretiens en annexes, Entretiens n°68.
6 Élisabeth Morin a en outre succédé à Jean-Pierre Raffarin, élu à la Région pendant 17 ans, dont deux mandats comme Président de cette dernière.
7 Entretien réalisé avec une conseillère régionale sortante UMP/UDF. Entretien réalisé le 27 février 2004. Cf. la liste des entretiens en annexes, Entretiens n°53.
Parallèlement, les militants interrogés sur la constitution des listes, ont tout à fait intégré et adopté le système qui vise à accorder des places de droit à une certaine catégorie d’élus, mais n’ont jamais mentionné de membres élus pour qui ils ont voté. La sélection des candidat-e-s opérée par les notables locaux, si elle demeure une règle tacite, n’en reste donc pas moins comprise et parfaitement intégrée par les militants des partis. Ainsi, lors d’entretiens réalisés en début de campagne électorale auprès de militants UMP de Gironde, à l’évocation des futurs candidats aux élections à venir, les militants évoquaient principalement, voire quasi-exclusivement Alain Juppé (non candidat… mais président de l’UMP).