179. La Chambre d’appel examinera à présent les arguments des Appelants relatifs au cumul de déclarations de culpabilité sur la base d’un même article. Ceux-ci font valoir que la Chambre
238 Voir, p. ex., Arrêt Kupre{ki}, par. 388 (où la Chambre d’appel a jugé que la Chambre de première instance a commis une erreur en acquittant les accusés de chefs relevant de l’article 5 du Statut) et Arrêt Jelisi}, par. 82 (où elle a indiqué à propos des articles 3 et 5 du Statut que « chaque crime comporte une composante spécifique que ne comporte pas l’autre »).
239 La Chambre d’appel relève que dans le texte du projet d’éléments des crimes établi par la Commission préparatoire de la Cour pénale internationale, les chapeaux sont incorporés aux définitions substantielles des infractions. Bien que la Chambre d’appel ne se fonde pas sur des régimes juridiques établis après les événements concernés en l’espèce, elle note que les définitions de la CPI visaient à réaffirmer le droit international coutumier.
240 Par exemple, si nous ne tenions pas compte des chapeaux, le meurtre de prisonniers de guerre reproché en vertu de l’article 2 du Statut ne pourrait être également considéré, dans des cas spécifiques, comme un meurtre génocidaire en vertu de l’article 4 du Statut. Cela vaudrait également pour les déclarations de culpabilité pour crimes contre l’humanité (article 5 du Statut) et pour violations des lois ou coutumes de la guerre (article 3 du Statut). Dans tous ces cas, les différentes conditions prévues dans le chapeau constituent des éléments distincts qui permettent éventuellement à une Chambre de première instance de prononcer des déclarations de culpabilité multiples.
241 Voir Blockburger v United States, supra note 226. Voir également Rutledge v U.S., supra note 230 (les juges présument, en l’absence de disposition légale spécifique, que le législateur n’avait pas pour but de punir deux fois la
62
de première instance a commis une erreur en cumulant des déclarations de culpabilité pour torture ?article 5 f) du Statutg et pour viol ?article 5 g) du Statutg, arguant de ce que ni le droit ni les faits ne sauraient être raisonnablement interprétés de manière à établir des crimes distincts.
La Chambre de première instance a jugé que les crimes de viol et de torture contiennent chacun un élément matériellement distinct qui fait défaut dans l’autre, ce qui autorise le cumul de déclarations de culpabilité242. Comme le montre son examen, plus haut, des crimes de viol et de torture, la Chambre d’appel est du même avis. La question du cumul de déclarations de culpabilité repose essentiellement sur les définitions de crimes distincts apparaissant dans le Statut et développées dans la jurisprudence du Tribunal. La torture et le viol contenant chacun un élément matériellement distinct qui fait défaut dans l’autre, ce moyen d’appel est écarté. En effet, l’un des éléments du crime de viol est la pénétration, tandis que l’un des éléments du crime de torture est le but prohibé, et aucun de ces deux éléments ne se retrouve dans l’autre crime.
180. La Chambre d’appel n’en reste pas moins tenue de vérifier que chaque déclaration de culpabilité correspond au crime retenu sur la base des faits de l’affaire tels que constatés par la Chambre de première instance243. Les Appelants soutiennent que leur but était d’assouvir leurs appétits sexuels et non d’infliger des souffrances ou de poursuivre un des buts prohibés par la définition du crime de torture. Nous l’avons vu244, la Chambre d’appel ne s’associe pas à la conception restreinte du crime de torture qu’ont les Appelants. Elle a rejeté l’argument selon lequel un type d’intention spécifique est exigé.
181. Dans le Jugement Celebici, la Chambre de première instance a examiné la question de la torture par le viol245. La Chambre d’appel a infirmé les déclarations de culpabilité prononcées à l’encontre des appelants en application de l’article 3 du Statut au motif qu’elles ont été abusivement cumulées avec l’article 2, mais l’analyse approfondie par la Chambre de première instance de la torture et du viol reste convaincante. Fondant son analyse sur un examen très complet de la jurisprudence émanant d’organes internationaux, la Chambre de première instance
même infraction); Missouri v Hunter, 459 U.S. 359, 366 (1983) ; Whalen v United States, 445 U.S. 684, 691 et 692 (1980) ; Ball v United States, supra note 231.
242 Voir Jugement, par. 557.
243 La Chambre d’appel s’incline devant les conclusions factuelles de la Chambre de première instance. La Chambre d’appel ne reviendra sur celles-ci que si un juge des faits raisonnable n’aurait pas pu conclure ainsi. Voir Arrêt Kupre{ki}, par. 41 ; Arrêt Tadi}, par. 64 et Arrêt Aleksovski, par. 63. La Chambre d’appel, dans l’affaire Kupre{ki}, a récemment précisé la charge qui pèse sur la partie qui conteste les constatations d’une Chambre de première instance : « L’appelant doit prouver que l’erreur de fait a pesé lourd dans la décision de la Chambre de première instance, “résultat d’une injustice flagrante” » (par. 29).
244 Voir supra, « Définition du crime de torture (Dragoljub Kunarac et ZoranVukovic) ».
63
a conclu que le viol pouvait constituer une torture. La Commission interaméricaine des droits de l’homme de même que la Cour européenne des droits de l’homme ont jugé que la torture peut être commise par le viol. De plus, le Rapporteur spécial des Nations Unies pour la torture a énuméré, parmi les modes de torture, diverses formes d’agression sexuelle246.
182. Les éléments constitutifs du viol et de la torture doivent être présents pour que le viol puisse être qualifié de torture. Résumant la jurisprudence internationale, la Chambre de première instance a conclu dans l’affaire Celebici que « le viol ne pouvait être assimilé à une torture que pour autant qu’il avait occasionné des souffrances suffisamment vives »247. À titre d’exemple, la Chambre de première instance a examiné les faits de deux décisions revêtant une grande importance : Fernando et Raquel Mejía c. Pérou, rendue par la Commission interaméricaine des droits de l’homme, et Aydin c. Turquie, rendue par la Commission européenne des droits de l’homme248.
183. Dans l’affaire Mejía c. Pérou, il était question d’une femme violée peu après l’enlèvement de son mari par des soldats. Des soldats péruviens ont pénétré chez les Mejía et ont enlevé Fernando Mejía249. L’un des soldats est ensuite revenu au domicile des Mejía, a ordonné à Raquel Mejía de chercher les papiers d’identité de son mari, accusant celle-ci d’être un élément subversif, puis l’a violée250. La Commission interaméricaine a jugé que le viol de Raquel Mejía constituait un acte de torture. Analysant l’affaire, la Chambre de première instance dans l’affaire Celebici a fait la remarque suivante : « on doit prendre en compte non seulement les séquelles physiques, mais également les conséquences psychologiques et sociales du viol »251.
245 Jugement ^elebi}i, par. 475 à 496.
246 Ibid., par. 491, citant supra note 205, par.35. Devant la Commission des droits de l’homme, le Rapporteur spécial des Nations Unies pour la torture a présenté comme suit son rapport de 1992 : « Il est évident que dans la mesure où, de manière particulièrement ignominieuse, ils portent atteinte à la dignité et au droit à l’intégrité physique de la personne, le viol et toutes les autres formes de violence sexuelle dont peuvent être victimes les femmes placées en détention constituent des actes de torture » (par.35).
247 Jugement Celebici, par. 489.
248 Fernando et Raquel Mejía c. Pérou, affaire n° 10,970, Arrêt du 1er mars 1996, Recueil n° 5/96, Annuaire de la Cour interaméricaine des droits de l’homme, 1996, p. 1120 ; Aydin c. Turquie, Avis de la Commission européenne des droits de l’homme, 7 mars 1996, in Cour Européenne des droits de l’homme, ECHR 1997-VI, p. 1937, par. 186 et 189.
249 Fernando et Raquel Mejía c. Pérou, supra note 248, p. 1120.
250 Ibid., p. 1124.
251 Jugement Celebici, par. 486.
64
184. Dans l’affaire Aydin c. Turquie, la Commission européenne des droits de l’homme s’est penchée sur le cas d’une femme violée dans un poste de police. Avant de déférer l’affaire à la Cour européenne des droits de l’homme, la Commission a déclaré252 :
il apparaît que la Convention, en distinguant la « torture » des « traitements inhumains ou dégradants », a voulu par le premier de ces termes marquer d’une spéciale infamie les traitements inhumains délibérés provoquant de fort graves et cruelles souffrances ?...g
Pour la Commission, un tel acte, en ce qu’il porte atteinte à l’intégrité physique et morale de la victime, doit être qualifié d’acte particulièrement cruel provoquant de profondes souffrances physiques et psychologiques. Pareil acte est d’autant plus grave lorsqu’il est commis par une personne ayant autorité sur la victime. En conséquence, eu égard à l’extrême vulnérabilité de la requérante et au caractère délibéré des mauvais traitements graves et cruels qui lui ont été infligés dans un cadre coercitif et répressif, la Commission estime que ces mauvais traitements doivent être considérés comme une torture au sens de l’article 3 de la Convention.
« Dans ces conditions » a, à son tour, conclu la Cour européenne des droits de l’homme, « la Cour est convaincue que l’ensemble des actes de violence physique et mentale commis sur la personne de la requérante et celui de viol, qui revêt un caractère particulièrement cruel, sont constitutifs de tortures interdites par l’article 3 de la Convention »253.
185. Dans les circonstances de l’espèce, la Chambre d’appel estime que l’argument des Appelants n’est absolument pas convaincant. La souffrance physique, la peur, l’angoisse, l’incertitude et l’humiliation auxquelles les Appelants ont à plusieurs reprises soumis leurs victimes, font de leurs actes des actes de torture. Il ne s’agissait pas de cas isolés. Les viols ont, en effet, été commis de manière délibérée et coordonnée, pendant une longue période, et avec une impunité stupéfiante. L’âge des victimes ne constituait pas non plus, pour celles-ci, une protection contre ces actes. (D’ailleurs, la Chambre de première instance a consideré le jeune âge de plusieurs des victimes comme une circonstance aggravante). Qu’elles aient été tirées de leur repos troublé pour subir le sinistre rituel nocturne de la sélection ou qu’elles soient passées de mains en mains dans une parodie perverse de la procédure d’admission au quartier général, les victimes ont été violées plusieurs fois, ce qui constitue non seulement le crime de viol mais aussi celui de torture en vertu de l’article 5 du Statut. Vu les circonstances odieuses de l’espèce, la Chambre d’appel conclut que tous les éléments constitutifs du viol et de la torture existent. Elle rejette donc l’appel sur ce point.
252 Aydin c. Turquie, Avis de la Commission européenne des droits de l’homme, supra note 248, par. 186 (note de bas de page omise) et 189.
253 Aydin c. Turquie, Cour européenne des droits de l’homme, n° 57/1996/676/866, Arrêt du 22 septembre 1997, ECHR 1997-VI, par. 86.
65
b) Viol et réduction en esclavage
186. Tout aussi infondé est l’argument des Appelants selon lequel les déclarations de culpabilité de Kunarac et Kova~ pour réduction en esclavage et viol en application des articles 5 c) et g) respectivement, sont abusivement cumulées. Le fait que les Appelants aient, en plus, fait subir le viol à leurs captives en tant que forme particulièrement odieuse de leur asservissement domestique ne justifie pas une fusion des déclarations de culpabilité. Comme la Chambre d’appel l’a expliqué lorsqu’elle a examiné la réduction en esclavage, elle estime que ce crime, même s’il repose sur une exploitation sexuelle, est distinct du viol254. Elle rejette donc ce moyen d’appel.
3. Article 3 du Statut