rapidement des espaces de dialogue où musulmans et chrétiens se retrouvent ensemble, des lieux où le dialogue est vécu en vérité. Le dialogue islamo-chrétien au Sénégal trouvera des interlocuteurs, représentatifs des deux communautés. C’est ainsi que des figures comme Blaise Diagne et Léopold Sédar Senghor seront citées en exemple à coté de cette autre figure religieuse que représente le cardinal Thiandoum.
Mais le dialogue, comme toute initiative qui met en action des êtres humains, a ses limites. Ainsi le dialogue islamo-chrétien connaîtra sa face sombre à travers un évènement douloureux qui a assombri les relations entre les musulmans et les chrétiens au Sénégal : l’affaire dite de Tivaouane. L’inauguration prévue de l’Église reconstruite de la ville a engendré une farouche opposition de la communauté musulmane, alléguant que Tivaouane est une ville sainte musulmane et qu’aucune religion n’est autorisée à s’y installer. Une autre affaire viendra s’ajouter pour assombrir de nouveau les relations entre les chrétiens et les musulmans du Sénégal : l’affaire dite de Jeanne d’Arc du nom de l’école catholique qui a interdit le port du voile islamique.
musicale, la paix sociale est le fruit de la jonction, de la synchronisation des valeurs que les uns et les autres portent. Quand le musulman et le chrétien se reconnaissent membres d’une même société et se disposent à dialoguer, le résultat sera cette harmonie, cette paix sociale, à l’image de l’harmonie musicale obtenue par l’union des voix et des instruments.
Tout dialogue soucieux de cette harmonie garantit la stabilité et la paix à cette société. Le dialogue islamo-chrétien recherché au Sénégal s’inscrit dans cette logique de contribution valorisant la particularité de chacun.
3.1.2 Le dialogue sous un angle philosophique
Dans l’histoire de la philosophie, le dialogue était considéré comme un genre littéraire qui permettait aux interlocuteurs de s’exprimer pour émettre leur avis. Et le philosophe Platon portera ce genre littéraire à sa perfection. Il sera reconnu à ce mode d’expression « un charme particulier dans ce genre de conversation entre des interlocuteurs qui émettent tour à tour leur avis »3. Une forme d’expression libre qui favorise le climat dans lequel les interlocuteurs se mettent ensemble. Ceci est un avantage certain à la recherche commune de ce qui peut aider la société à évoluer positivement.
L’opportunité donnée à chaque membre permet de recueillir les opinions et tout ce qui favorise la marche commune. Beaucoup d’obstacles à la marche commune dans un même environnement se retrouveront ainsi levés. Le dialogue sera ainsi pour toute société soucieuse d’harmonie la méthode sûre pour permettre de recueillir les pensées et les contributions personnelles au dialogue social. La possibilité offerte à chaque individu est un signe de liberté d’opinion mais aussi une forme de contribution à la construction de la société. Une société qui ne donne pas la possibilité à ses membres de s’exprimer est une société marginale qui ne pourra composer avec les autres. C’est le danger des sociétés fermées en elles où l’organisation opprime les membres, lesquels membres sont fermés au monde extérieur. Le dialogue à l’intérieur d’une famille, d’une tribu, d’une ethnie, d’un pays, d’une famille religieuse est le présupposé à tout dialogue extérieur. Permettant l’expression libre à l’intérieur, ce dialogue permet de mesurer la participation des membres au bien être de cette société. Et c’est cette ouverture interne qui contribuera à s’approcher des autres familles, tribus, ethnies, pays, autres religions. C’est à ce niveau que nous comprenons mieux le dialogue interreligieux : une disposition à sortir de sa
3 DIALOGUES SPIRITUELS. BERTAUD, Émile. In: Dictionnaire de spiritualité : ascétique et mystique, doctrine et histoire. Paris, Beauchesne, 1957, vol.3, p. 834.
famille religieuse, de sa religion pour contribuer à la marche commune dans une société multiculturelle et multi religieuse. C’est dans ce sens que nous comprenons ce charme dans ce genre de conversation entre des interlocuteurs différents, comme exprimé plus haut. Les différentes communautés religieuses, chrétiennes, musulmanes, juives, bouddhistes, etc, s’engagent dans cette conversation qui leur permet de se connaître et apprendre à marcher ensemble. La marche commune dans une société pluri religieuse sera possible quand les différents interlocuteurs apprendront à se connaître en engageant un dialogue sincère. Le dialogue islamo-chrétien ne sera possible que quand les uns et les autres connaissant chacun sa religion, s’engageront dans le pas suivant de connaître l’autre dans un respect total : le musulman à la lumière du Coran et de son prophète Mohamed et le chrétien à la lumière de Jésus Christ et son Évangile.
3.1.3 Le dialogue comme relation et ouverture
Toutes les religions s’inscrivent dans la ligne du dialogue. Comment le dialogue s’inscrit dans la démarche de Dieu envers l’homme ?
A l’image de Dieu toutes les religions sont porteuses d’un message qui invite à la rencontre avec Dieu mais aussi à la rencontre de l’autre indistinctement de sa religion. En cela la religion est une expérience humaine de relation à Dieu et de relation à l’autre, coreligionnaires ou pas. La religion devient un chemin de rencontre avec Dieu et avec son semblable. Dialoguer dans ce sens dans la religion va devenir un échange d’expérience de vie humaine.
Le constat qui s’impose à l’homme d’aujourd’hui et de tous les temps est qu’il n’est pas seul au monde. Il est toujours entouré de ses semblables par sa famille, son clan, son pays, sa religion, etc. Ce qui nous permet de conclure que tout être humain est fait pour vivre en relation avec ses semblables, en société ou en religion. Ce qui va faire une société ou une religion, c’est l’ensemble de ces relations entre les personnes. Ce qui donne vie à une société c’est ce capital de relations humaines que nous appelons dialogue. En en effet, comment construire une société, principalement notre société actuelle qui est multiculturelle où se rencontrent différentes religions et des croyants différents par leur race, leur culture ? La réponse est ce chemin de dialogue, dans le sens d’apprendre à vivre avec l’autre en paix.
En définitive, c’est quoi dialoguer ? En quoi consiste réellement le dialogue ? Nous pouvons affirmer que dialoguer est cette disposition de l’être humain à s’ouvrir pour accepter l’autre et l’accueillir, l’autre étant diffèrent par nature. Dans son Exhortation
apostolique Evangelii Gaudium, le pape François rappelle cette dimension d’accueil et d’acceptation de l’autre différent de par sa nature : « Nous apprenons à accepter les autres avec leurs différences d’être, de penser et de s’exprimer »4. Cette affirmation nous permet d’affirmer que le dialogue est cette attitude d’ouverture à l’autre qui permet la communication avec lui. Ce que confirmeront ces autres paroles du même pape qui disait que : « Au début du dialogue, il y a une rencontre. Avec la rencontre s’établit la première connaissance de l’autre »5. Dialoguer reste ce pas important d’ouverture pour bénéficier de la valeur d’altérité et de richesse de la diversité6. Le résultat de ce dialogue sera la fraternité. Le pape François, recevant un groupe d’une association française qui travaille sur le dialogue interreligieux dira :
La véritable fraternité se vit dans cette attitude d’ouverture aux autres, qui ne cherche jamais un syncrétisme conciliateur ; au contraire, elle cherche toujours sincèrement à s’enrichir des différences, avec la volonté de les comprendre pour mieux les respecter. Car le bien de chacun réside dans le bien de tous7.
Comment lire les efforts entrepris par les musulmans et les chrétiens en vue d’une
harmonie social sinon comme un dialogue, une recherche commune de la paix et de la stabilité sociale. Tous convaincus que : « Il n’y aura pas de paix entre les nations, s’il n’y a pas de paix entre les religions. Il n’y aura pas de paix entre les religions, s’il n’y a pas de dialogue entre les religions »8. La condition sine qua non pour la paix entre les peuples, les religions est le chemin du dialogue, un dialogue interreligieux que Cheikhou DIOUF considère comme un passage obligé pour assurer la stabilité politique et sociale de tout pays multiconfessionnel9. L’évènement dit de Tivaouane ne peut ni effacer ni arrêter cette disposition commune de recherche de la cohésion sociale à travers un dialogue franc et sincère que nous retrouvons dans chacune des deux traditions religieuses : musulmane et chrétienne.