le groupe ethnique, c’est-à-dire une réalité fondée avant tout sur la communauté linguistique et culturelle et l’homogénéité territoriale »54. Ainsi, reconnaîtra cet historien :
la formation de la nation en Afrique noire est devenue une question incontournable à la suite des rebellions armées, des conflits ethniques ou tribaux…Dans beaucoup de pays africains, la question nationale en rapport avec l’existence des ethnies est posée ouvertement et frontalement55.
L’autre revers de la médaille est que dans l’histoire du pays, des conflits ont pu être notés entre éleveurs et cultivateurs mettant en jeu le bon voisinage entre les Peuls (éleveurs) et les Sérères (cultivateurs). Ceci nous permet de prendre conscience que le clivage ethnique peut avoir une fonction ambivalente : il peut être source d’enrichissement au plan culturel, mais il peut aussi malheureusement freiner le processus de développement, lorsqu’il débouche sur des situations conflictuelles 56.
L’ethnie ne peut être comprise seulement comme une division sociale, une entité fonctionnant en vase clos. Elle est membre actif d’un ensemble appelé « nation » et est appelée à contribuer à la quête de l’équilibre social. L’ouverture, le dialogue avec l’autre est le moyen d’atteinte l’objectif d’une société stable. Le dialogue social traduit par l’ouverture de chaque ethnie est un préalable au dialogue des religions puisque chaque groupe va s’identifier à une religion. La certitude est que aucune société, aucune nation ne pourra se développer sans ce dialogue culturel et religieux qui est le gage de stabilité sociale.
La diversité ethnique au Sénégal est une composante de la nation qui contribue à son développement. En effet, le degré d’implication de chacune des ethnies, le sens d’ouverture de chacune d’elles font que la recherche d’un mieux vivre social, d’une cohabitation harmonieuse reste la préoccupation première. Cette culture se vit au jour le jour. Le troisième chapitre de ce travail nous permettra de voir concrètement comment ces relation sont vécues au quotidien.
sont toujours allées de pair. Nous en voulons pour preuve ces trois figures politiques que nous allons citer entre autres, figures qui ont marqué l’histoire politico-religieuse de la jeune nation sénégalaise.
1.6.1 Blaise Diagne
En premier lieu nous citons Blaise Diagne. Il est né le 13 octobre 1872 à Gorée.
Il sera adopté par une famille métisse de Gorée et va bénéficier d’une éducation catholique. Après ses études en France, il revient au Sénégal et sera engagé comme haut fonctionnaire de l’administration coloniale française avant de s’engager dans une carrière politique. Il décide alors de se présenter à la députation à Dakar dans la circonscription des Quatre Communes57. Malgré un désavantage d’être inconnu de la plupart de ses électeurs, il sera le premier député africain élu en 1914 à l’Assemblée Nationale Française. Désavantage dû à sa carrière de fonctionnaire des douanes dans l’administration coloniale qui le conduira à servir loin de son pays, successivement au Dahomey, au Congo, à La Réunion puis à Madagascar. Il sera aussi le premier africain ministre de la République française. Ayant par la suite milité dans la franc-maçonnerie, ceci ne l’a pas empêché après sa première élection de 1914 contre des Français métropolitains et des Métisses, d’être réélu contre des candidats wolof musulmans tel que Galandou Diouf, et ceci jusqu’à sa mort en 1934. Son véritable atout sera sa facilité à se rapprocher de la communauté musulmane, ce qui ne manquera pas de produire de bons résultats en gagnant les élections. En effet, il va bénéficier d’un soutien de taille en la personne de Cheikh Ahmadou Bamba, le fondateur du Mouridisme, une confrérie musulmane naissante qui jouit d’une grande notoriété auprès des populations autochtones. Blaise Diagne sera en outre appuyé par la communauté Lébou58 qui compose en majorité ces Quatre Communes. Un soutien qui va au-delà de la seule députation à l’Assemblée Nationale française puisque pendant près de vingt ans il sera maire de la commune de Dakar. Ces différents soutiens sont l’expression d’une volonté de collaboration entre citoyens, bien que différents par leurs religions, travaillent pour l’harmonie sociale. À cette époque cela ne paraissait pas aussi évident : un catholique
57 Pour rappel les Quatre Communes (Saint Louis, Dakar, Gorée et Rufisque) jouissaient d’un statut spécial unique de l’empire colonial africain de la France. Ce statut conférait à leurs habitants la possibilité de voter et élire des conseillers municipaux et un député qui va représenter les Quatre Communes à l’Assemblée Nationale Française.
58 Une communauté majoritairement musulmane constituée essentiellement de pêcheurs, communauté concentrée à Dakar.
dans un environnement où la majorité de la population est musulmane soutenu par cette majorité. C’est un épisode qui va ouvrir la voie à une collaboration très étroite entre la communauté musulmane majoritaire et la communauté catholique minoritaire. Les générations suivantes seront bien marquées par cette collaboration et y liront un élément fondateur du dialogue islamo-chrétien au Sénégal.
Blaise Diagne aura marqué l’histoire et la conscience politico-religieuse du Sénégal. Lui catholique, d’une communauté minoritaire dans le pays, va bénéficier des soutiens de taille pour asseoir ses ambitions politiques. Un compagnonnage avec la communauté musulmane qui ne manquera de porter de nombreux fruits. Les mourides et la communauté lébou seront son appui fondamental pour figurer comme député à l’Assemblée Nationale Française au nom des citoyens des quatre communes et comme maire de Dakar pendant longtemps. Il demeure le pionnier, l’artisan du dialogue islamo- chrétien dans ce Sénégal encore sous la tutelle française. Il a su fédéré les musulmans et les lébous pour défendre les intérêts des citoyens des quatre comme d’abord, puis pour défendre les intérêts de la ville de Dakar comme maire. L’histoire retiendra de lui cet homme ouvert par son éducation catholique, un homme qui a su allier vie de foi et politique sans aucune interférence. Sa foi chrétienne n’a pas été un obstacle à vivre et collaborer dans le domaine politique avec les musulmans. Il demeure cet exemple concret d’une vie vécue au jour le jour dans le dialogue. Le dialogue islamo-chrétien vécu au Sénégal dans une sorte d’harmonie trouve en ce personnage un pionner comme le sera cette autre figure que nous aborderons maintenant : Léopold Sédar Senghor.
1.6.2 Léopold Sédar Senghor
Un second exemple de compagnonnage entre musulmans et chrétiens dans le champ politique est la figure de Léopold Sédar Senghor, catholique lui aussi, qui bénéficiera d’un grand soutien de la communauté musulmane pour rester assez longtemps au pouvoir. En effet, comment expliquer qu’un président catholique puisse rester plus de 20 ans à la tête d’un pays à majorité musulmane? Son secret a été de s’être rapproché assez tôt des guides religieux musulmans pour gagner leur confiance. Il a su se rapprocher avec intelligence des marabouts et a cultivé une amitié qui fera qu’il a la faveur de ces hommes tant écoutés par leurs disciples. On lui reconnaît une grande amitié avec El Hadj Falilou Mbacké, deuxième khalife de la confrérie mouride (1945 à1968) ainsi qu’une autre avec El Hadj Babacar Sy, successeur du fondateur du Tidianisme à
Tivaouane. Senghor a su ainsi jouer sur ce rapprochement avec les familles maraboutiques pour se faire élire et relire pendant ces vingt années au pouvoir comme Président de la République (de 1960 à 1980). C’est aussi grâce au soutien de ces chefs religieux musulmans qu’il a pu se faire élire dès le début de sa carrière politique comme député à l’Assemblée Nationale Française en 1945 contre Lamine Guèye, un candidat musulman. Paradoxe pour un président de la République, membre d’une ethnie minoritaire et d’une confession minoritaire, qui a réussi à rester aussi longtemps au pouvoir. Après son départ de la présidence, les relations cordiales entre musulmans et chrétiens seront maintenues et les gouvernants qui vont succéder continueront dans la même lancée encourageant les sénégalais à préserver ce climat de dialogue désormais acquis comme héritage. Aucun de ses adversaires politiques, et ils sont nombreux, ne l’a jamais attaqué sur le terrain ethnique ou religieux. Ce qui d’ailleurs n’aurait pas eu l’effet escompté, sur des populations habituées depuis longtemps à la cohabitation ethnique et religieuse. Comme Blaise Diagne, Senghor nous aura laissé en héritage un pays où la collaboration entre musulman et chrétien est considérée comme sacrée. Il s’est montré ardent défenseur du dialogue entre les communautés religieuses. Il aura ainsi tracé les bases pour un dialogue de vie entre chrétiens et musulmans. Avec ces deux figures de Blaise Diagne et Senghor, des catholiques au pouvoir dans un pays à majorité musulmane, l’appartenance religieuse n’a pas été un obstacle comme tel pour se faire élire et réélire par la majorité musulmane.
1.6.3 Mamadou Dia
Un autre exemple est Mamadou Dia, sénateur du Sénégal puis député à l’Assemblée Nationale Française, qui deviendra par la suite le premier président du conseil de gouvernement sénégalais (ce que nous appelons de nos jours Premier Ministre) du Sénégal indépendant. Lui, musulman, est allé encore plus loin dans le domaine des rapports interconfessionnels, en prenant comme coépouse une chrétienne sénégalaise. Il a été aussi l’un des premiers collaborateurs de Senghor, le premier président, catholique, d’une république à majorité musulmane. C’est aussi à un intellectuel catholique français, le Père Lebret que Mamadou Dia, président du conseil du Sénégal fait appel pour élaborer le premier plan de développement du Sénégal. Et il pense être le premier chef de gouvernement, musulman pratiquant, attaché vraiment à la foi musulmane, à demander et à obtenir l’audience du pape. Il s’agissait du pape Jean XXIII, en 1957. A travers ses
nombreuses initiatives, nous pouvons lire l’étroitesse des relations entretenues entre les hommes politiques, l’État et les différentes confessions religieuses. D’où cette conclusion que : « l’histoire politique du Sénégal est marquée par l’étroitesse des rapports entre l’État et le pouvoir religieux qui est souvent consulté »59.
Ces exemples, et tant d’autres, traduisent cette relation étroite entre les acteurs politiques qui surpassent leurs appartenances religieuses pour la cause nationale: soutenir un candidat qui ne partage pas les mêmes convictions religieuses est de l’ordre de la recherche d’une cohésion sociale. La religion n’est pas un obstacle pour exercer son devoir de citoyen. Dans ce sens, le pouvoir étatique accompagne les acteurs politiques.
Un compagnonnage à risque parfois quand les uns et les autres ne se limitent pas à leur rôle de catalyseur de la société. D’où le risque de confondre les rôles et les missions dévolus à chacun, ceci pouvant perturber cette recherche de cohésion. Dans de nombreuses circonstances, l’État et le pouvoir religieux par ses différents guides collaborent pour la cohésion sociale, comme nous l’avons souligné plus haut en évoquant le programme que l’État du Sénégal a initié pour accompagner les différentes communautés religieuses, programme de modernisation des différentes centres religieux60. Sans oublier qu’à chaque évènement religieux, l’État se fait toujours représenter par une importante délégation officielle composée souvent de ministres de la République, de directeurs de sociétés nationales, etc.. Il est à noter aussi que l’État accompagne toujours par une contribution consistante en argent et en moyen logistiques l’organisation de ces évènements religieux. Ces dits évènements sont connus comme : Magal chez la communauté mouride, Gamou chez les autres communautés musulmanes et Pèlerinage National chez les catholiques. À l’occasion aussi des pèlerinages aux Lieux Saints, la Mecque pour les Musulmans et Rome et Terre Sainte pour les Catholiques, la contribution du pouvoir étatique est considérable par les nombreux billets offerts gratuitement et l’accompagnement de l’organisation des dits pèlerinages. Des actions bien concrètes et bien appréciées par les différents fidèles, mais qui souvent peuvent paraître conditionnées. Car dans la plupart des cas, ceux qui posent ces gestes espèrent en retour un soutien politique. Cela se remarque particulièrement quand il y a des échéances
59 FONDATION KONRAD ADENAUER (FKA); CENTRE D’ÉTUDES DES SCIENCES ET TECHNIQUES DE L’ÉDUCATION (CESTI), Les Cahiers de l’Alternance, p. 103.
60 à Touba pour la communauté mouride, à Tivaouane pour la communauté Tidiane, à Ndiassane pour la communauté Khadre, à Yoff pour la Communauté Layène, à Médina Baye pour la communauté Niassène, au Sanctuaire Marial de Popenguine pour la communauté catholique, pour ne citer que ces communautés- là.
électorales. A l’approche des élections, les hommes politiques se font remarquer par les visites et actions auprès des chefs religieux. Cela peut fausser le débat politique et constituer un danger pour une démocratie qui est appelée à séparer le religieux du politique. Et les religieux, en la personne de leurs guides, sont appelés à la neutralité dans le débat politique. Leur rôle est d’éveiller les consciences à un vote responsable. Le danger, en effet, peut venir d’un camp ou d’un autre, du politique ou du religieux pour faire obstacle à la laïcité et par conséquent au dialogue et la cohésion sociale. Les rivalités politiques ou religieuses peuvent prendre le dessus sur la recherche de cohésion et constituer une véritable obstacle au dialogue social et religieux.