CHAPITRE VIII CHAPITRE VIII
1. XXXVII, 284
L ART DE VOLTAIRE. 155 Le dialogue et Ia facétie entrent dans Toeuvre de Voltaire vers 1750. Cest en juin 1751 qu'il discute les mérites de Fontenelle et de Lucien : il veut que le dialogue soit naif, vrai, utile'. II ne se borne pas aux dialogues des morts. II Jait revenir les morts parmi les vivants, et Tullia, filie de Cicéron, se pre- sente à Ia toilette de Mrae de Pompadour. II fait converser des gens de tout état et de toute nation, même une fois des animaux, le chapon et lapoularde.
La facétie est un monologue, une lettre, ou un dialogue, ou une série de monologues, lettres ou dialogues, qui s'encadre dans une fiction fantaisiste ou bouflbnne. La critique littéraire, Ia satire person- nelle, et Ia satire des mcEurs avaient mis à Ia niode ces formes libres : après Saint-Hyacinthe, Desfon- taines, La Mettrie, etc, Montesquieu avait consacré cette bagatelle par sa Três Itumble remontrance d'une jeunejuive de dix-liuit ans aux inquisileurs d'Espagne
et de Portugal.
Addison et Swift avaient été maítres dans ce genre d'inventions humoristiques. Voltaire les avait bien lus; et vers 1759 il se reprit à aimer Rabelais que jadis il avait un peu méprisé^. Mais il demeura original : cette partie de son ceuvre ne ressemble qu'à lui.
II multiplia avec une intarissable gaieté, avec une jeunesse étonnante d'imagination, ces rogatons, ces petits pâtés, qui faisaient digérer ses idées aux esprits les plus dégoútés et les plus frivoles. Ce sont des lettres, des discours, des sermons, des
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plaidoyers, des édits, des mandements, des brefs, des extraits de journaux, des conversations, des rela- tions, des biographies, des anecdotes : parfois totit se mele étrangement, comme dans les Quesüons sitr les miracles ou le Pot Pourri; parfois toute Ia fan- taisie se ramasse dans un titre piquant.
Car le titre, en cette affaire, est capital : il faut qu'il réveille, qu'il attire.
Plaidoyer pour Genest Ramponeau, cabareiier a Ia Courtille, prononcé contre Gaudon, entrepreneur cVun tliédtre des Bouleverts.
La Canonisation de Saint Cucufin, frère d'Ascoli, et son apparition au sieur Aveline, bourgeois de Troyes, mise en lurhièrepar le sieur Aveline lui-méme.
A Troyes, chez M. et Mnie Oiidot.
II n'y a rien chez Voltaire de plus exquis que beaucoup de ces bagatelles. Cest un mélange unique de folie et de raison, de fantaisie effrénée et de vérité fine. Le masque est pris et rejeté avec aisance. Lart, cette fois, est libre, sans entrave de règles. Seul persiste le goút qui retient Ia goguenardise, Ia canail- lerie. Ia polissonnerie dans le ton de Ia bonne com- pagnie, de Ia bonne compagnie de 17G0. Cest leste, effronté souvent, jamais débraillé, toujours élégant.
L'art, dans ces dialogues et facéties, est de filtrer, simplifier les questions, de les réduire à quelques faits lumineux, à quelques formules décisives.
Toutes les difficultés, toutes les objections sont volatilisées, ridiculisées. Voltaire excelle à trouver Ia petite phrase qui refute en énonçant, à Ia faire échapper ingénument de Ia bouche du personnage dont elle détruit ou démasque Ia prétention.
L ART DB VOLTAlnE. 157 Nous serions les maltres, sans ces coquins de gens d'csprit. — Tous les gens qui raisonnent sont Ia perte d'un Etat *.
Nous aimons à prêcher, parce qu'on loue les chaises 2, Je me serais battu contre lui, si je m'étais senti le pliis fovt3.
Rien n'est souvent plus convennble que d'aiiner sa cousine, on peut aussi aimer sa nièce. Mais il en coute 18 000 livres, pajables à Rome, pour épouser une cousine et 80 000 francs pour coucher avec sa nièce en legitime mariage*.
Dans les courts dialogues, comme le Plaideur et fAvocat ou les Anciens et les Modernes, Voltaire ne s'écarte pas : toutes les phrases vont au but, et chaque mot fait argument. Dans les amplas conver- sations, comme celle de YIntendant des Menus en exercice avec Vabbé Grizel sur rexcommunication des comédiens, Tallure est plus libre, en apparence plus capricieuse. De Louis XIV dansant ou de Marie-Thérèse chantant sur le théâtre, on passe aux enterrements de Molière et de Ia Lecouvreur, aux sorciers, aux invectives de TEvangile contre les íinanciers, à rhistoire de TÉglise, à rexcommuni- cation dep róis, à Tintolérance des convulsionnaires
■ et des fanatiques, à Ia prépondérance du pouvoir civil, aux contradictions des moeurs des Welches, à toutes leurs sottises, à leur vraie supériorité parmi les nations, qui est dans Tart dramatique; et Ia conclu- sion se fait aux dépens du bâtonnier des avocats qui avait fait brúler le mémoire des comédiens.
Cest Tallure d'un chapitre de Montaigne. Mais toutes les digressions sont des suppléments de
1. XXlir, 272 et 273.
2. XXV, 451.
3. XXIX, 369.
'i. XXV, 273.
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lumière, relient Ia question particulière aux ques- tions plus générales qui Ia dominent, en indiquent les origines historiques, Ia mettent en rapport avoc les moeurs et Ia vie : le tout est saupoudré de sei et de piment, d'épigrammes, de bouffonneries, et d'ac- tualités.
Les interlocuteurs des dialogues sont pourtant toujours retenus par Ia thèse qu'ils incarncnt. Plus vivants, plus colores, plus riches de réalité sont les acteurs des facéties. Voltaire imite tous les accents, parle anglais ou latin, silhouette tous les états et tous les peuples. La verve est plus large, Ia couleur est toujours fine, mais plus grasse, plus chaude que dans les romans. Les Queslions sur les miracles sont un álbum d'amusantes caricatures genevoises. Et voici un coin du Paris du xvm° siècle :
Frcre Triboulet, de Tordre de frère Montepulciano, de frère Jacques Clément, de frère Ridicous, etc. etc. etc, et de plus Doc- teur de Sorbonne, chargé de rédiger Ia censure de Ia filie ainée du roi, appelée le concile perpetuei des Gaules, contre Bélisaire, s'en retournait à son couvent tout pensif. II ren- conlra dans Ia rue des Maçons Ia petite Fanchon, dont ilesl le directeur, filie du cabaretier qui a Tbonneur de fournir du YÍn pour le prima mensis * de messieurs les Maitres.
Le père de Fanchon est un peu théológien comme le sont tous les cabareliers du quartier de Ia Sorbonne. Fanchon est jolic, et frcre Triboulet entra pour... boire un coup.
Quand Triboulet eut bien bu, il se mit à feuilleter les livres d'un habitue de paroisse, frère du cabaretier, homme curicux, qui poss'ède une bibliothèque assez bien fournie.
II consulta tous les passages par lesqucls on pi'ouve évi- demment que tous ceux qui n'avaient pas demeuré dans le qiiarlier de Ia Sorbonne, comme par exemple les Ghinois, les Indiens, les Scylhes, les Grecs, les Romains, les Gcrmains,
1. Assuinldòo mensuelle de Ia Faculte de théologie.
L AUT DE VOLTAI RE. 159 les Africains, les Américains, les blancs, les noirs, les rouges, les têtes à laine, les têtes à cheveux, les mentons barbus, les mentons imberbes, étaient tous damnés sans miséricorde, comme cela est juste, et qu'il n'y a qu'une àme atroce et abominablc qui puisse jamais penser que Dieu ait pu avoir pitié d'un seul de ces bonnes gens.
II compilait, compilait, compilait, quoi que ce ne soit plus Ia mode de compiler; et Fanclion lui donnait de temps en lemps de petits soufflets sur ses grosses joues, et frère Tri- boulet écrivait, et Fanchon chantait : lorsquHls entendirent dans ia rue Ia voíx du Docteur Tamponet et de frère Bon- homme, Cordclier à Ia grande manche, qui argumentaient vivement Tun contre Tautre et qui ameutaient les passants.
Fanchon mit Ia tête à Ia fenétre : elle est fort connue de ces deux Docteurs, et ils entrèrent aussi.... pour... boire *.
Le mouvement alerte, le sautillement leste de Ia phrase sont une joie pour Toreille. Même parfois on perçoit nettement un dessin musical : rien qui res- semble aux rythmes poétiques ou oratoires, mais un dessin fantaisiste, fait de rappels de sons et de parallélismes de tours. On connait le petit conte de Jeannot et Colin : tout le début est construit sur les deux noms sans cesse ramenés de Jeannot et de Colin; il n'en reste rien, si on leur substitue des pronoms. Voici un morceau moins fameux.
Ce fut le 12 octobre 1759 que frère Berthier alia pour son malheur de Paris à Versailles aTec frère Coutu qui Taccom- pagne ordinairement. Berthier avait mis dans Ia voiture quelques exemplaires du Journal de Trévoux pour les pré- senter à ses protecteurs, comme ã Ia femme de chambre de madame Ia nourrice, à un officier de bouebe, à un des garçons apothicaires du roi, et à plusieurs autres seigneurs qui font cas des talents. Derlhier sentit en chemin quelques nausées ; sa tête s'appesantit; il eut de fréquents bãillenienis.
« Je ne sais ce que fo.i^ dit-il à Coutu, je n'ai jamais tant 1. Pièces relatives à Bélisaire, Amsterdam, 1767, p. 9 (Moland, XXVI, l(i9).
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bãillé. — Mon révérend père, répondit frère Coulu, ce n'est qu'un rendu. ■—• Goinment ? que voulez-vous dire avec volre Tenda!dit frère Beríhier. — Cest, dit frère Couiu,queje bâille aussi, et je ne sais pourquoi, car je n'ai rien íu de Ia journée, et vous ne m'avez point parle depuis que je suis en route avec vous. » Frère Couiu, en disant ces mots, bãilla plus que jamais. Berthier répliqua par des bâillemenís qui ne finis- saient point. Le cocher se retourna, et les voyant ainsi bdilierj se mit à bãiller aussi. Le mal gagna tous les passants ; on bãilla dans toutes les maisons voisines : tant Ia seule présence d'un savant a quelquefois d'inlluence sur les hommes ! Cependant une petite sueur froide s'empara de Berthier.
« Je ne sais ce que j'ai, dit-il, je me sens à Ia glace. — Je le crois bien, dit le frère compagnon .'^ — Comment.í' vous le croyez bien, dit Berthier : qu'enteiidez-vous par là?— Cest que je suis gele aussi, dit Coulu. — Je m'endors, dit Berthier.
— Je n'en suis pas surpris, dit Fautre. — Pourquoi cela? dil Berthier. — Cest que je m'endors aussi », </i7 le compagnon.
Les voilà saisis tous deux d'une affection so/)07-í/ii-/ííe et lélhar- gique, et en cet état ils s'arrétèrent devant Ia porte des
coches dp Versailles *.
L'art de Voltaire est fait de ces fines correspon- dances. On se tromperait en ne lui donnant que Vesprit, au sens français, le jeu des rapports imprévus d'idces : il a V/iumour, cet esprit de Timagination qui se joue des formes et des déformations de Ia réalité;
il a aussi une sorte d'es/3ríí musical quiamuse Toreille du caprice des entrelacements sonores.
II y a pourtant chez Voltaire quelque chose de supérieur encere aux romans, dialogues et facéties : c'est sa correspondance. Elle rassemble et 'coniient en soi tout le reste de Toeuvre, toute Ia biographie, tout le caractère, toutes les particularités d'humeur, toutes les idées littéraires, toutes les curiosités his- toriques et philosophiques, toutes les aspirations