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XXXVIII, 186-187

No documento 5 unesp (páginas 145-155)

CHAPITRE III CHAPITRE III

2. XXXVIII, 186-187

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duc de Villars, grand tragódien. Une foule de Gene- vois sont habitues chez Voltaire, vont et viennent sans cesse de Ia ville à Ferney : plus familiers sou- vent qu'amis : tous les Tronchin, le inénage Rilliet, les deux Cramer, Mme Gallatin, Huber, le spirituel découpeur de silhouettes qui souvent faisaient enrager le patriarche; et n'oublions pas « M. le for- nicateur Covelle ».

Et que de visiteurs de tout état, de toute nation!

Voltaire est une curiosité curopéenne qu'il faut avoir vue. Ferney est le pèlcriiiage des esprits libres et des ames sensibles. On y voit défiler Dalerabert, Turgot, Tabbc Morellet, le musicicn et valet de chambre du roi Laborde, le chevalier de Boufflers, Chabanon, Grétry, les Anglais Sherlock et Moore, le prince de Brunswick, le landgrave de Hesse, Mme Suard, le marquis de Villette : que d'autres, qu'on ne finirait pas d'ónumérer. G'est une déclara- tion de príncipes, et un aífront personnel, quand le comte de Falkenstein, le futur Joseph II, ne daigne pas se détourner de sa route vers Ferney.

Quelques visiteurs nous ont laissé leurs impres- sions. lis nous font voir ce long vieillard décharné, aux yeux étincelants, enveloppé de sa robe de chambre de perse, ou bien, les grands jours, en noble habit mordoré avec une grande perruque et des manchettes à dentelles qui lui descendent jusqu'au bout des doigts : propre, droit, sec, vif, sobre, ne prenant que quelques tasses de café à Ia creme, tou- jours mourant et toujours se droguant, travaillant au lit une partie de Ia journée et y recevant des visites; três seigneur de village, entêté de ses droits

VOLTAinE AUX DELICES ET A FERNEY 139 ct honncurs,.propriétairejusqu'au fond de Tâme, ficr de ses bàtiments, de ses plantations, de son trou- peau, de son cglise, passionné pour le placeraent des montres oudes bas de soie de ses manufactufes : majestueusement gracieux aux amis et aux vassaux qui cclcbrent ses anniversaires avec des ares de triomphc, des feux d'artifice, et des vers enccn- scurs; toujours fou de théâtre, de vers, et d'esprit, causeur dclicieux, d'une gaieté charmante; mais capricieux, fantasque, irritable, despote; large à qui le cajole, lésineur ou chicaneur avec qui le prend de travers, marcliandant opiniâtrément un couteau de cliasse, ou plaidant contra le président de Brosses pour quelques moules de bois qu'il enrage d'avoir enün à payer, tracassier, taquin, intrigant dans les affaires genevoises, et ravi de se moquer de tout le monde; toujours mordu ct mordant, trainanl apròs lui une meute d'ennemis quil grossit à plaisir, Fréron, La Beaumelle, Chaumeix, les Pompignan, Nonnotte, Patouillet, Larcher, Cogé,n'(ítantjamais en reste et voulant toujours avoir le dernier, pour les coups de gueule et pour les coups de dents, tour- menteur diabolique du malheureux Jean-Jacques quil serait prèt à recueillir chez lui, égratignant à tout propôs le grand Montesquieu qu'il a défendu de son vivant, inlassablement attaché aux mollets des gens qu'il deteste, et parfois de ceux qu'il ne deteste pas, n'en voulant pas toujours à ceux qu'il crible de ses mortels sarcasmes, ramené souvent par une avance, un bon procede, et se reconciliam avec Trublet, avec BufTon : sans rancune même contre les amis ou les proteges qui le trahissent, qui le volent,

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poufvii qu'ils ae soient point fiers : en guerre avec son curé et son évêque, et tout amusé de commu- nier par-devant notaire pour leur faire pièce : point rnéchant au fond, ni avare; serviable, liberal, géné- reux même à ses nièces et à Maria Corneille, hébergeant, secourant, défendant, patronnantje ne sais combien de gens, réconciliant Charnpflour ílls avec Champílour père, assurant le transport d'un petit Pichon ou le mariage d'une filie engrossce du même entrain dont il mcne Talfaire Galas ou Ia guerre à Fréron : gamin de Paris, et enfant gâtc au possible, tout amour-propre et tout nerfs, et ne faisant à personne par ses folies autant de tort qu'à lui-même'.

De son petit royaurae de Ferney, il échange des vérités et des coups de griffe' avec Frédéric qu'il connait corame il en est connu, de Ia philosophie et des compliments avec Timpératrice Catherine dont il est un peu Ia dupe dans les afTaires de Pologne. II fleurette avec toute sorte de róis et de princes. II est politiquement en coquetterie avec Ia cour de France;

il cajole Ia Pompadour tant qu'elle vit, sans soup- çonner Tincurable blessure qu'il lui a faite par une phrase de Ia dédicace de Tancrède. II tire tout ce qu'il peut de son vieil et peu súr ami le marechal de Richelieu comme aussi des ministres qui pas- sent; il les paye largement en adulations, Babet Ia bouquetiòre, c'est-à-dire le cardinal de Bernis, et puis le duc de Choiseul, et puis le duc d'Aiguillon et Maupeou, et enfin Turgot, le vrai ministre selon

1. Cf. Asse, Letlres de BIme de Graffigny, p. 247-483, et Bibl.

nat., ms. 15 285, le carnet de Voltaiie, notamment p. 21.

VOLTAinE AUX DEUCES ET A FERNEY. 141 son coeur, le seul dont il ne dise aucun bien qu'il ne pense. A tous, il ne demande pas seulement une proteclion, des faveurs pour lui, pour Ferney et pour les philosophes : il veut des reformes, il les excite et les soutient dans toutes celles qu'ils tentent.

Voilà le spectacle que, des Délices et de Ferney, pendant vingt-trois ans, Voltairc oíMl à TEurope tour à tour enthousiaste ou scandalisée, et toujours amusée. Pendant vingt-trois ans il réussit ce miracle d'ôtre Ia nouvelle du jour, de fournir Tactualité, bouffonne ou sérieuse et surtout imprévue, qui occupe le public : ses Pàques ou ses coliques, Tan- crède ou Ia Pucelle, Tadoption de Marie Corneille, ou une lettre au roi de Prusse, le renvoi ou le rappel de Mme Denis, un généreux eflbrt pour Galas ou La Barre, un débordement de facéties injurieuses sur La Beaumelle ou Jean-Jacques, tout Texquis du bon sens et de rhumanité, ou toute Ténormité de Tordure et de rimpicté, de tout cela chaque jour quelque cliose, et jamais deux jours de suite Ia même chose. Pendant vingt-trois ans Voltaire fut le grelot le plus sonore de TEurope.

A coup súr, le bruit lui était doux, Ia popularité nécesBaire. II ne s'inquiétait pas qu'il y eút un peu de mépris dans le rire de Ia galerie : il n'avait pas Tarmature de moralisme. Ia carapace de dignité qui font garder aux plus ambitieux, aux plus vains des postures decentes. Ayant Ia gloire de Tesprit et de Ia bienfaisance, il ne dédaignait pas celle des contor- sions et des grimaces. Mais dans toutes ses arlequi- nades, il avait son idéc qui ne Ic quittait pas plus que

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ramour-propre. II voulait amclíorer Toráre social.

De 1755 et surlout de 1760 jusqu'à sa mort, il n'ccrivit pour ainsi dire pas une page qui ne fút Ia critique d'un abus, Ia recommandation d'une reforme, une sollicitation au gouverneinent ou au public pour Tune ou contre Tautre. A qualre-vingts ans il était aussi enragé qu'à soixante, II faut être bien partial pour ne pas voir ce qu'il y a de conviction profonde et désintéressée dans ses principales altitudes.

II était revenu d'AIlemagne au moment oíi Ia nation cclairée désespcrait eiifin du roi-et de Ia cour, et devenait impatiente du mal social; oíi se montait Ia machine de guerre de VEncyclopédie, autour de laquelle Ia libre pensée s'organisa en parti; oü, à côté des anciennes factions religieuses, jansé- nistes et défenseurs de Ia constitution Unigenitus, se groupaient des hommes qui travaillaient à répandre les lumières et à augmenter le bien-être general, phi- losophes, economistas, patriotes; oii toutes les voix individuelles de raison et de liberte étaient assurées d'évciller de larges échos dans toiis les états et toutes les provinces; oii les hommes qui avaient le talent d'exprimer se sentaicnt de plus en plus sou- levés, poussés par Ia foule qui les écoutait.

Les forces de conservation sont grandes : plus que Ia cour, irrégulière et inconseqüente, Ia Sor- bonne et le Parlemcnt de Paris opposent à Ia « rai- son » une résistance dont Ia condamnation de Ia thèse de Tabbé de Frades (1752), cellcs de VEsprit (1758) et de YÉmile (1762), Ia suppression et Ia sus- pension de VEncyclopédie (1752 et 1758), Ia censure de Bélisaire (1767) sont les épisodes principaux,

VOLTAIHE AUX DELICES ET A FERNEY. 143

Voltaivc sejette fougucusement dans Ia mêlée. 11 est « celui qui rit de toutes les sottises qui sont fri-

^'oles, et qui tache de réparer celles qui sonl cruelles' ». Détrompé, il voulait détromper les autres, et il bouillait d'impatience à Tidée que le progrès pouvait bien mettre deux ou trois cents ans à se faire ^. 11 se battit, non point liéroíquement, mais obstinément, cherchant à obtenir le plus d'efret possible avec le raoins de risque. 11 connais- sait le terrain et rennemi, et se montra un merveil- leux tacticien.

11 savait qu'il n'y avait ni privilège ni permission tacite à espérer. L'impression clandestine, en France ou à Tétranger, et surtout à Genève, lui ôtait le traças de Ia censure; mais c'étaient tous les hasards de Ia contrebande et du colportage en fraude : des peines sévères menaçaient les auteurs, libraires et colporteurs. On ne prenait presque jamais que ceux-ci : et c'était pour ces pauvres diables le carcan, les galères et Ia marque. L'ccri- vain qui se laissait prendre pouvait s'en tirer par une rétractation humiliante : il eút été imprudent de toujours compter sur cette ressource.

Voltaire se déroba. Sa position sur Ia frontière, Tanonymat, les pseudonymes, les désaveux cou- vrirent sa personne. La forme de Ia justice s'arrêtait devant des dénégations qui ne trompaient pas le public et Tamusaient.

Pour paralyser les mauvaises volontés, pour pre- venir les lettres de cachet toujours possibles, pour

1. XLIII, 104.

2. XXV, 344, 318; XXVI, 95.

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assurer une circulation un peu plus libre à ses bro- chures, il cultiva ses amitiés de cour, Bernis et Choiseul, Richelieu, Villars et La Vallière; il s'en para pour intimider le zele des subaltcrnes. II n'avait guòre besoin de Malesherbes, directeur de Ia librairie, et des censeurs; mais il tàchait d'èlre bien àvec les lieutenants de pòlice, les intendants, les directeurs des postes, les commis. Le contrcseing ofliciel de Damilaville, premiar commis au ving- tième, preserva pendant des années Ia correspon- dancc de Ferney des curiosités de Ia poste. II eut eníin pour complices tout le public, tous les voya- geurs retournant de Tétranger, les ambassadeurs et leurs gens, les ofíiciers, qui arrivaient à Paris leurs valises pleines de rogaions voltairiens', avant que le nommó Huguet et Ia femme Léger en fussent fournis pour Ia distribution clandestine.

Tant qu'il avait le public pour lui, il ctait súr de venir à bout de tous les pouvoirs spirituels et tem- porels. Et ce public, il savait par oü le prendre : public intelligent et légcr, curieux et blasé, qu'un rien rebulait, un rien amusait, de goút étroit et délicat, d'attention faible, qu'il fallait sans cesse rete- nir et piquer. II lui servit tous les jours pendant vingt-trois ans le ragoút d'esprit, de satire, de badi- nage, de polissonnerie dont il était nécessaire de lui assaisonner les idées.

Surtout, il íit clair, court et vif. Plus de grands ouvrages. De petits in-douze, des brochures de quelques feuilles. « Jamais, disait-il en pensant à

1. Ann. J.-J. Rousseau, t. I, p. 129.

VOLTAIRE AtX DELICES ET A FERNEY. 145 VEncyclopédie, vingt volumes in-folio ne feront de révolution : ce sont les petits livres portatifs à trente sous qui sont à craindre. Si TEvangile avait coúté 1 200 sesterces, jamais Ia religion chrétienne ne se serait établie'. » Ces petiis pâtés, ces roga- tons portatifs, insaisissables, digcstifs, excitants, sortent de Ia fabrique de Ferney pendant vingt-trois ans : il en vient de toutes formes, sur tous sujets, en vers, en prose, dictionnaires, contes, tragédies, diatribes, extraits sur Thistoire, sur Ia littérature, sur Ia métaphysique, sur Ia religion, sur les sciences, sur Ia politique, sur Ia législation, sur Moise et sur des colimaçons, sur Shakespearc et sur des billets souscrits par un gentilhomme. En réalité, si chères que lui soient les belles-lettres et Ia poésie, elles ne sont plus qu'un moyen pour lui. Les tragédies, les vers servent à Ia propagande des idées.

II repete, il rabâche. II le sait, et il recommence.

Une idée n'entre un peu dans le public qu'à force d'être redite. Mais il faut variar Ia sauce pour pre- venir le dégout. II y excelle.

II a toutes les qualités, avec beaucoup des défauts, du journaliste : par-dessus tout, le flair de Tactualité, Ia voix qui porte, qui fixe Tattention au travers de Ia clamour confuse de Ia vie. Ce n'est pas assez de dirc que Voltaire est un journaliste, il est, à lui seul, un Journal, un grand journal. II faittout, articles sérieux, reportage, échos, varictés, calembours : il brasse et mele tout cela dans ses petits écrits. Cest un jour-.

nal, mais aussi une revue, une encyclopédie; toutes

1. 5 avril 1765.

G. LANSO:). — Voltaire. 10

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les fonctions de vulgarisation, de propagande, de polemique et d'information, soiit rasseinblées indi- vises entre ses mains. Ge vif vieillard est toute une presse, toute une bibliollièque populairc.

Enfin, par son innombrable correspondance, qui atteint toutes les conditions et teus les pays — roí dePrusse, impératrice Catherine, princesallemands, gcntilshommes russes ou italiens, penseurs anglais, ministres, courtisans, provinciaux, magistrats, comé- diens, abbés, gens de lettres, administrateurs, négo- ciants, avocats, femmes du monde, — par ces milliers de letires dont il n'est pour ainsi dire pas une qui ne contiennc un compliment pour Tamour-propre, une drôlerie pour Tamusement et une pensée pour Ia réflexion, Voltaire interesse personnellement au succès de sa propagande je ne sais combien d'indi- vidus. II en fait les colporteurs volontaires et insai- sissables de ses idées. II assure, il double par sa correspondance Feífet de ses brochures.

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