PARTE I: BASES TEÓRICAS
CAPÍTULO 1. CONSIDERAÇÕES CONCEPTUAIS SOBRE A GOVERNAÇÃO APLICADA AO OCEANO
1.5. A abordagem multidisciplinar e holística
1.5.3. O ordenamento espacial marinho
Il est difficile de parler de la réalité de la recherche technologique sans prendre en compte les relations qui existent entre recherche et entrepreneuriat. Or ces relations, qui font l’objet de tant de grands discours de promotion (« il faut innover à tout prix, transférer les connaissances à la société pour générer de la croissance ! ») et de dénonciation (« la recherche y perd son âme, abdique sa liberté et sa raison critique ! ») sont diverses et complexes, tant au niveau épistémologique qu’au niveau organisationnel. Contre toute attente, ce n’est pas parce qu’une recherche technologique se fait en milieu entrepreneurial qu’elle est plus applicative par opposition à une techno-logie universitaire qui serait plus du côté des théories de la technique. Ces relations recherche / entreprenariat ne sauraient se limiter à des alternatives binaires telles que « recherche appliquée »
versus « recherche fondamentale » ou « recherche au service de » versus « recherche
désintéressée ». Ajoutons de plus que la relation recherche / entreprenariat intéresse directement le sens et la vocation du modèle UT puisqu’il était dès le début destiné à augmenter la capillarité et les synergies entre ces deux mondes (dans ce sens, nous avons également évoqué plus haut la spécificité historique du statut des enseignants-chercheurs contractuels).
Même s’il aurait fallu insister bien plus que nous ne le faisons sur l’extrême diversité des figures du « chercheur-entrepreneur », on se concentrera ici sur deux cas observés à l’UTC au sein du laboratoire COSTECH.
Enseignant dans le département de génie informatique de l'UTC depuis 1998, Stéphane Crozat est ingénieur UTC, docteur en informatique de l’UTC (Laboratoire Heudiasyc, 2002) et chercheur au laboratoire COSTECH, qu’il a rejoint depuis 2014, après avoir été rattaché pendant plus de dix ans à l’unité « Ingénierie des contenus et des savoirs » de l’UTC. C’est notamment à partir d’un projet ANR et de réflexions entamées en thèse – à partir de 1998 − sur les documents pédagogiques multimédia qu’il a pu construire Scenari, suite logicielle (aujourd’hui open-source) de conception de chaînes éditoriales collaboratives. Rationalisant la production de documents structurés multicanaux, cette suite logicielle permet de créer ses propres documents informatiques (d'écriture, de présentation) en fonction des besoins et facilite l'édition d'un même contenu sous plusieurs formes (pdf, web, etc.). À partir de 2002, le développement et l’intégration de Scenari dans de nombreux projets multimédia (chez PSA, à la SNCF,…) a pris une ampleur considérable, ce qui s’est traduit par des retombées économiques importantes, réinvesties directement dans la recherche et notamment dans l’embauche d’une quinzaine de personnes (principalement des ingénieurs). Des transformations organisationnelles locales, dont nous parlerons dans un instant, ont pourtant amené Scenari à s’éloigner de l’UTC en 2004, après des activités et des projets menés dans l’unité « ICS » (ingénierie et contenus des savoirs).
Travailler sur et avec Scenari a permis d’aborder simultanément des questions sur la nature hybride des documents numériques, à la fois objets techniques et objets culturels :
« D'un côté, en informatique on a des gens qui vont réfléchir uniquement par rapport au format, qui vont avoir une réflexion purement technique, et si on raisonne d'un point de vue documentaire (plutôt côté SHS), on a des gens qui vont réfléchir uniquement sur la circulation. Pour eux un document c'est des signes, des formes, de l'interprétation, etc. (…) Dès que la réflexion tourne d'un côté ou de l'autre, elle se plante. On se retrouve d'un côté avec des gestionnaires qui font une gestion purement informatique, ce sont des modes de pensée sur des bases de données, strictement, la différence avec le document c'est que la donnée, au lieu d'être un chiffre c'est un document. On considère que c'est la même chose, mais ça ne marche pas. Ça peut marcher commercialement mais les solutions qui sont mises en place sont de mauvaises solutions. (…) On se rend compte que c'est parce que c'est géré vraiment par une vision purement informatique. Et à l'inverse quand on discute avec des gens du document, ils disent “peu importe comment c'est produit, que ce soit fait avec un ordinateur ou un papier et un crayon, tout ça revient strictement au même, ce sont des signes”. Mais justement ce sont exactement les deux, et ça ne revient pas au même. Parce que c'est dynamique, c'est modifiable, ça change le rapport à l'information. »367
Il s’agit donc ici de travailler sur la nature du document numérique en produisant et contrôlant les circonstances de son élaboration technique : la compréhension du numérique nécessite sa prise en main par l’usage, cette dernière étant également transformée par les avancées en termes de compréhension. La concrétude de la recherche ne se confond donc pas avec une logique de valorisation commerciale ou économique, mais inversement il ne s’agit pas seulement d’utiliser un dispositif pour donner ensuite à penser. La conception et le développement du dispositif font en effet partie intégrante de la recherche :
« C'est vraiment vu comme de la recherche au sens où le but est vraiment de produire des faits technologiques nouveaux. Donc ce n'est pas une logique de valorisation du tout, le but n'est pas de générer de l'économie, il n’est même pas vraiment de générer de l'usage. (…) Plus précisément, notre objectif n'était pas que nos objets fonctionnent mais qu'ils nous servent à penser. Mais évidemment pour qu'on puisse penser le truc il fallait que ça fonctionne, qu'à un moment ça rentre dans les usages. »368
Pour le dire autrement : l’important est que le dispositif fonctionne, mais pas qu’il rencontre un succès commercial. La recherche n’est pas considérée comme aboutie tant que l’objet (logiciel, dispositif, …) n’a pas été mis en fonctionnement dans des conditions réelles avec des usagers, un marché, mais aussi des réappropriations et des distorsions, bref, un milieu associé qu’on ne maîtrise pas, parce qu’il n’est plus celui, bien contrôlé, des expériences du laboratoire ou des collègues. La commercialisation fait donc partie intégrante du processus de recherche, mais pas pour un but économique, ou pour que ça marche au sens où « ça rapporterait ». La commercialisation permet de vraiment expérimenter les potentialités et les limites du fonctionnement du dispositif, de réaliser une expérience à l’échelle du monde réel.
La difficulté de cette recherche ne relève pas de son caractère interdisciplinaire : selon S. Crozat, le fait qu’il y ait eu un objet commun – Scenari, ainsi que ses réalisations − a facilité la construction de discours disciplinaires s’efforçant d’être mutuellement intelligibles, mais aussi la transmission de concepts et l’association de différentes méthodes. Pour autant, les collaborations avec certains laboratoires ont été difficiles, en raison des décalages d’attente et de priorité : les
367 Stéphane Crozat, [18/04/2016, bureau de l’interviewé].
chercheurs académiques voient en Scenari une ressource pour la production de travaux publiables, à partir de méthodologies de travail académiquement reconnues et éprouvées ; cette exigence de publication et de formalisme méthodologique n’était pas centrale pour les développeurs-chercheurs
de Scenari. Plus généralement, S. Crozat pointe les difficultés croissantes qui ont accompagné les
transformations progressives du paysage académique français, y compris à l’UTC : l’institutionnalisation d’une logique d’évaluation bibliométrique laisse moins de place à l’embauche d’ingénieurs dans les structures académiques, au profit de chercheurs publiant des articles ou encadrant des thèses.
Les difficultés de collaboration de recherche ont été surtout accentuées par les transformations
organisationnelles de l’UTC. Scenari – et la recherche qui l’accompagne – ont pu initialement se
développer à l’UTC grâce à un climat de liberté et de confiance, peu contraint par des exigences organisationnelles et juridiques aujourd’hui centrales, comme par exemple la planification annuelle des dépenses et des projets d’embauche, ou l’impossibilité de reporter des reliquats budgétaires d’une année à l’autre sous l’effet de la LRU. La temporalité de la logique projet de Scenari s’est retrouvée contrainte par la temporalité administrative de l’UTC. Progressivement, on est passé d’un laisser-faire organisationnel à une logique d’hyper-régulation descendante, rendant notamment impossible le fait d’être chercheur et entrepreneur, ou de mener plus simplement une recherche risquée
(“risquée” dans un sens institutionnel et humain (fragilité des contrats, ...)). Les difficultés de l’UTC à produire un discours clair sur le statut de ses possibles spin-off a également pesé. Pour le dire brutalement : tout s’est passé comme si les transformations du contexte organisationnel et juridique avaient rendu peu à peu impossible l’émergence et le développement, dans les murs d’une université
de technologie, d’une recherche scientifique et entrepreneuriale, aussi appelée… recherche
technologique, de par les relations singulières qu’elle instaure entre conception de dispositifs et
questions de recherche.
Ces difficultés sont également soulignées par Zyed Zalila, enseignant à l’UTC, chercheur associé à COSTECH, et fondateur/PDG de la société Intellitech. Cette société – qui emploie de nombreux anciens étudiants de Zyed Zalila – développe et commercialise des modèles prédictifs permettant de répondre à des problèmes complexes, au moyen d’un logiciel nommé Xtractis. Ce logiciel exploite les ressources des mathématiques et de la logique floue, champs étudiés par Z. Zalila durant sa thèse, et qu’il enseigne aujourd’hui à l’UTC. L’intelligence artificielle, pour Z. Zalila, n’est pourtant pas un domaine réservé aux mathématiciens et aux logiciens. Elle nécessite une compréhension fine de l’humain, étant donné son objectif premier : formaliser la pensée humaine en tenant compte de sa complexité, en termes de nuances et de degrés (ce que permet justement la logique floue) :
« La relation entre sciences de l'homme et de la société, elle est là ! L'IA, c'est quoi ? Qui a inventé l'IA, des matheux ? Absolument pas ! C'est des matheux, des psychologues, des sociologues, des anthropologues, des logiciens, des neurobiologistes, des biologistes ... »369
Pour Z. Zalila, les SHS peuvent et doivent donc collaborer à un projet plus général dont sont issues des méthodes et des technologies (comme Xtractis) qu’elles peuvent alors utiliser dans leurs pratiques de recherche. La recherche technologique, ici, est une recherche transformée par les
dispositifs et les méthodes qu’elle conçoit. Les modèles prédictifs élaborés à partir de la logique floue ont
donné lieu à des réalisations logicielles, exploitables et exploitées dans de nombreux domaines
industriels et serviciels (de l’automobile aux matériaux en passant par le marketing et la santé). Inspiré par un long séjour aux États-Unis, Z. Zalila estime que la première forme de concrétisation entrepreneuriale de cette recherche, c’est la spin-off : une structure entrepreneuriale est créée à partir de l’université, avec laquelle elle conserve des relations de continuité (et, initialement, un investissement humain et financier) ; cette structure permet de créer une nouvelle valeur (en termes d’emplois, de produits et de services) qui témoigne du fait que l’université rend à la société civile ce que cette dernière lui a initialement octroyé (financements de recherche). Z. Zalila souligne avec amertume l’impossibilité de fonctionner de cette manière :
« L'UTC devait être spéciale à l'origine. La route qui part de l'UTC jusqu'à l'école d'ingénieur du centre ville devait être parsemée de spin-off et de start-up. Eh bien, on n'en a pas eu »370.
L’académisation de la recherche à l’UTC aurait rendu peu à peu inacceptable – et inconcevable – le modèle du chercheur-entrepreneur, exemplifié dans la figure de la spin-off. Ayant créé et dirigeant depuis 1995 un groupe de recherche « Logique floue », l’UTC l’a ensuite prié de créer une structure privée : Intellitech a été crée en 1998 ; le groupe « Logique floue » a dû être dissous en 2006. La même personne doit être ou bien enseignant-chercheur, ou bien entrepreneur. Il peut être les deux à la fois, mais pas dans le même lieu. Dès lors, Z. Zalila est chercheur associé à COSTECH ; des raisons juridiques avancées par l’UTC l’obligent à exercer et à valoriser sa recherche uniquement dans son entreprise.