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CHAPITRE 3 – Communication, développement et culture: liens et enjeux

3.1 De la communication en général à la communication pour le développement

3.1.2 De la communication pour le transfert de technologie à la communication pour le

Malgré, le fait que l'expression « transfert de technologie » soit encore courante au sein de

l'EMBRAPA, certaines actions sont mises en place depuis quelques années pour y arriver en essayant de trouver des alternatives face au paradigme diffusionniste préconisé par le modèle

linéaire-offertiste. Et c'est aussi le chemin qui a été pris pour les études plus récentes dans le champ de la communication pour soutenir le transfert de technologie en Amérique-Latine.

3.1.2 De la communication pour le transfert de technologie à la communication pour le

Comme le rappelle Gilbert Rist dans l’ouvrage où il met en perspective l'évolution du concept de développement, c'est à ce moment-là que le terme 'sous-développement' apparaît dans le point IV du Discours sur l’État prononcé par le Président Harry S. Truman, en janvier 1949 – extrait que nous avons déjà reproduit dans le chapitre 1 (voir la sous-section 1.3.1 Le développement dans le cadre des relations internationales).

L'Amérique latine était alignée, d'une façon générale, sur le bloc capitaliste, et par conséquent, sur l'influence du paradigme du diffusionnisme. Tributaire la vision fonctionnaliste à propos de la modernisation prônée par les États-Unis, ce paradigme postulait qu'il fallait pousser les pays 'sous-développés' vers le même niveau d'industrialisation et de technicité que celui des pays ''sous-développés'.

Nous avons vu que l'apparition au sein de l'EMBRAPA, au Brésil, de la notion de communication pour le TT est directement liée à la prévalence de ce paradigme.

Un des mécanismes institutionnels responsable, dans une certaine mesure, de la mise en place des pratiques basées sur le diffusionnisme est la Commission économique pour l'Amérique latine, identifiée par le sigle C.E.P.A.L. Comme ses homologues tournés vers d'autres régions de la planète vues aussi comme sous-développées (comme l'Asie), la C.E.P.A.L. a été créée par le Conseil économique et social des Nations Unies (Chapitre 1, sous-section 1.3.2 Pensée globale, conséquences locales).

Toujours à propos du premier moment de la trajectoire tracée par Cimadevilla (les années

1950/1960), nous voyons que l'auteur attire l'attention sur le fait qu'il y avait peu d'universités dans les pays de la l'Amérique Latine à cette époque, où, de plus, les recherches dans les domaines des Sciences humaines et sociales n'étaient pas nombreuses. Et dans les champs de l'économie et de la politique, il y avait des auteurs qui étaient en accord avec la pensée diffusionniste et fonctionnaliste préconisée par les Nord-Américains187.

Continuons notre exposé, toujours en suivant la proposition du chercheur argentin pour expliquer comment la communication pour le développement est apparue, en identifiant cinq moments de la pensée sur la communication pour le TT en Amérique latine. Ensuite, à la fin des années 60 et au début des années 70, nous avons, donc, le deuxième moment, quand le contexte social mondial est marqué par des événements importants dans les continents européen (comme Mai 1968, en France) et américain (la révolution cubaine, par exemple).

C'est le moment où des théories européennes gagnent plus de terrain dans la pensée des intellectuels latino-américains qui commencent aussi à développer leurs idées propres (comme la théorie de la dépendance). Il s'agit de la naissance d'une pensée plus critique dans le contexte latino-américain des Sciences sociales et humaines, avec quelques auteurs d'inspiration marxiste, qui ont mis en place des nouvelles réflexions différenciées par le fait qu'ils prenaient en compte les spécificités du continent.

Dans le cadre général des Sciences humaines et sociales, les efforts pour comprendre les causes des différents degrés d'évolution des sociétés modernes ont donné le jour aux théories du

développement, parmi lesquelles se situe la théorie de la dépendance. D'une façon générale, tandis qu'elle contient différentes lignes de pensée, cette théorie considère le développement et le sous-développement comme le résultat de l'évolution historique du capitalisme (voir le Chapitre 1).

187CIMADEVILLA, Gustavo (2012) op. cit., p. 43-54.

Spécifiquement dans le domaine de la communication pour le TT, une première alternative au diffusionnisme apparaît à ce moment-là, au Brésil, avec les propositions de Paulo Freire188 et sa pédagogie des opprimés189, présente, entre autres, dans son ouvrage Extensão ou communicação dont nous avons parlé dans le chapitre 2, section 2.3.

Le troisième moment, toujours en accord avec la division présentée par Cimadevilla, est situé dans les années 80 et continue jusqu'au milieu de la décennie suivante. Les idées du capitalisme libéral sont renforcées dans l'Amérique latine avec des mesures économiques tournées vers la privatisation et une présence à chaque fois plus faible de l’État.

Au Brésil, par exemple, le gouvernement dissout l'Entreprise brésilienne de l'extension rurale (Embraer), une entreprise publique chargée de faire la liaison entre les recherches développées par les chercheurs du champ agronomique et les agriculteurs à travers des actions de transfert de technologie.

Bend rappelle les effets de la crise économique sur la pensée des Sciences humaines et sociales à ce moment-là. Les années 1980 ont été considérées comme la décennie perdue vis-à-vis du

développement, fait qui a motivé des auteurs, tels que Latouche ou Partant, à remettre en cause les principes fondateurs du concept de développement, fondés sur des principes évolutionnistes et positivistes190.

Avec la fin de l’URSS, à côté de la démocratie dans le champ politique, le système capitaliste s'impose et il donne, comme réponse pour sortir de la crise, le néolibéralisme, en préconisant, surtout pour les pays pas encore totalement développés, des mesures économiques sévères.

Au Brésil, Fernando Henrique Cardoso, sociologue qui depuis 1974 a accepté le fait que, pour l'Amérique latine, le développement dépendant était irréversible mais compatible avec la

démocratie représentative191, devient le président, en 1994, et va rester au pouvoir jusqu’à 2002.

La question de la professionnalisation dans le champ de la communication se pose en raison de la prédominance de la vision libérale : dans le marché privé, où la libre concurrence est la loi dominante, des profils spécifiques pour chaque position sont dessinés et ceux qui sont en accord avec ces profils doivent occuper les postes disponibles192.

188L’éducateur et pédagogue brésilien, Paulo Freire, a formulé des critiques à propos du travail d’extension rurale dans son ouvrage « Extensão ou comunicação » (1983) en appliquant les principes de la pédagogie des opprimés qu’il a élaborée à partir de ses expériences d’alphabétisation. Pour donner une explication, très générale et extrêmement simplifiée, on peut dire que la pédagogie des opprimés soutient un processus d’apprentissage ayant pour point de départ la réalité vécue par celui qui apprend et non des concepts abstraits incorporés au moyen de théorisations et d’explications complètement étranges par la culture et par l'expérience quotidienne des apprenants. Au même sujet, voir, en français, L'Éducation: pratique de la liberté, Paris, Editions du Cerf, (1967) (écrit en 1964) ; Pédagogie des opprimés, Editions Maspero,1974 (écrit en 1969) ; Paulo Freire (trad. Jean-Claude Régnier), Pédagogie de l'autonomie, Toulouse, Éd. Érès, 2013 (ISBN 978-2-7492-3637-7 et 2749236371, OCLC 829991518)

189CIMADEVILLA (Gustavo) (2012) op. cit., p. 46-47.

190BEND, Pauline. (2007) op. cit., p. 89.

191DOS SANTOS, Theotônio. (2002) op. cit., p. 18.

192 CIMADEVILLA, Gustavo. (2012) op. cit., p. 48.

C'est à la fin de ce moment-là que, dans l'EMBRAPA, la communication commence à avancer d'une façon stratégique : en 1996, pour la première fois, l'entreprise publie sa Politique de

Communication. Si l'entreprise comptait déjà avec au moins un professionnel de communication dans chacun de ses 27 centres de recherches qui existaient à cette époque-là193, leur activité était loin d'être intégrée ou considérée comme quelque chose de stratégique vis à vis du rôle général de l'institution.

Reprenant la trajectoire tracée par Cimadevilla, nous avons le quatrième moment, qui précède l'apparition de la communication pour le développement, au milieu des années 90 où l'on est témoin du début du phénomène de mondialisation ou de globalisation, selon des différents auteurs.

Cette étape est marquée par l'hégémonie des politiques libérales et par la chute des barrières économiques (l'économie-monde), processus facilité par la révolution numérique et

communicationnelle. On voit apparaître aussi des préoccupations par rapport à l'environnement et, par conséquent, des concepts comme l'agriculture agrobiologique et, spécifiquement au Brésil, celui des agricultures familiales, commencent à voir le jour.

L'auteur rappelle aussi que, dans les Sciences humaines et sociales, on remarque une présence plus intense de l'anthropologie en raison des attentions tournées davantage vers les territoires d'Afrique et d'Asie. Dans les discussions intellectuelles, des sociologues européens, comme Zygmunt Bauman, Anthony Giddens, Niklas Luhmann, Ulrich Beck, Edgar Morin et Manuel Castells sont fortement présents.

Nous ajoutons à cette liste l'intellectuel français Michel Maffesoli, qui est la principale référence que nous avons choisie pour aborder les questions de notre travail selon la perspective sociologique.

Nous suivrons son point de vue critique par rapport au modèle dominant de la pensée moderne qui, d'après lui, va être remplacé par la Postmodernité.

En ce qui concerne la communication en Amérique latine, Néstor García Canclini et Jesús Martín-Barbero194, dans leurs écrits à propos de la globalisation et de la culture, mettent l'accent sur les enjeux entre le global et le local. Ces auteurs abordent les phénomènes en partant du point de vue selon lequel il y a des cultures, les plus diverses, qui maintenant sont en contact et, qui parfois sont engagées dans des rapports constants195.

Pour finir, comme le cinquième et dernier moment de la trajectoire de la pensée sur la

communication rurale en Amérique latine, Cimadevilla décrit brièvement le contexte le plus récent, depuis les années 2000, où l'auteur ne trouve pas encore une pensée dominante.

193Aujourd'hui, l'EMBRAPA compte 47 centres de recherches et de service, dont il y a ceux spécialisés, soit en produits (du maïs, du blé, du soja, du riz et du haricot, etc.) soit en thématiques (des forêts, de la pêche, des terroirs, etc.).

L'entreprise compte encore avec outres 14 unités administratives située à Brasília où se trouve sa siège. Hors le territoire brésilien, l'EMBRAPA développe des activités des recherches en partenaire avec des chercheurs de divers pays à travers ses laboratoires à l'étranger (les Labex – ''Laboratorios no Exterior'', en portugais) installés aux États-Unis, en France, au Pays-Bas, au Royaume-Uni et en Corea du Sud. De plus, dans le domaine du transfert de technologie, elle compte encore avec des unités en Afrique (en Afrique du Sud), en Amérique du Sud (en Venezuela) et en Amérique du Centre (au Panama).

194Pour plus de précision à propos des approches mentionnées : CANCLINI, Néstor Garcia. Cultures hybrides -Stratégies pour entrer et sortir de la modernité. Presses université laval, 2010. et MARTIN-BARBERO, Jesus. Des médias aux médiations: Communication, culture et hégémonie. CNRS Éditions, Paris, 2002.

195 CIMADEVILLA, Gustavo. (2012) op. cit., p. 49-50.

Dans le contexte socio-politique latino-américain, contrairement à la situation dominante dans les années 90, l’État se fait plus présent et des préoccupations à propos du bien-être du citoyen sont renforcées. Les réflexions qui nous ont poussée à chercher les liens entre la communication pour soutenir le transfert de technologie et le développement se trouvent dans ce dernier moment, où nous vivons encore.

Nous ne pouvons pas dire que la communication pour le développement est un mouvement ou une école, ni qu'elle présente telle ou telle théorie. La trajectoire tracée par Gustave Cimadevilla, que nous avons résumée ci-dessus, montre qu'il s'agit encore d'une tendance. La production de ses représentants est inspirée par quelques écrits, idées et concepts présentés tout au long des quatre premiers moments de cette trajectoire.

En révisant la fonction de soutien pour le transfert de technologie que les tributaires du

diffusionnisme ont envisagé soixante ans auparavant, les théoriciens de la communication pour le développement essaient, aujourd'hui, d'allier la théorie et la pratique de façon à ce qu'on puisse utiliser des outils techniques pour mettre en place de vrais dialogues, des conversations, des échanges : l'essence primaire de la communication.

Gustavo Cimadevilla termine son article avec quelques questions qu'il faut, à son avis, se poser quand on parle de la communication pour le développement, en s’interrogeant sur quelles sont les expectatives qu'on peut présenter sur la recherche dans ce domaine.

Le chercheur de l'Université Nationale de Rio Cuarto, en Argentine, propose, entre autres, qu'on questionne sur les approches qu'on aurait dû reprendre; sur les connaissances tangibles ou intangibles que la communication pour le développement nous a apportées; sur les naïvetés à dépasser et, finalement, sur les opportunités à saisir.

Les remarques que nous présentons dans ce chapitre répondent à cet appel à de nouveaux

questionnements sur le futur de la communication pour le développement en proposant, comme le suggère l'acteur, la mise en place d'un réalisme critique qui prend en compte le monde où l'on vit. 196

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